Muhammad Sharif Odeh au sujet des crises : « Tout pays qui n’œuvre pas à la paix est voué à l’échec »

En séjour au Burkina où il a pris part à la 30e Convention annuelle de la communauté islamique Ahmadiyya qui a réuni du 25 au 27 mars 2022, 10 000 participants, Muhammad Sharif Odeh, envoyé du Ve Khalife de la Communauté islamique Ahmadiyya, a bien voulu se prononcer sur les crises que connaissent nombre de pays, dont le Burkina. Dans cette interview, le leader religieux interpelle également chaque individu de la société sur sa responsabilité dans son environnement pour une vie de paix. Interview !

Lefaso.net : Dans quel cadre s’inscrit votre visite au Burkina ?

Ma visite s’inscrit dans le cadre de la « Jalsa Salana », Convention annuelle de la Jamat’at islamique Ahmadiyya, et aussi pour rendre visite à mes frères Ahmadis et à mes frères et sœurs burkinabè. En venant au Burkina, je suis également porteur de message, message de paix, dont tout le monde a aujourd’hui besoin dans le monde.

Cette année, c’est la 30e édition de la « Jalsa Salana ». Est-ce par coïncidence ou simplement pour marquer cette étape de croissance ?

Cette visite n’est pas spécifique à la 30e édition de la « Jalsa Salana » au Burkina. C’est une visite que je dirais naturelle et qui répond à la volonté du chef suprême de la communauté Ahmadiyya d’envoyer des personnes le représenter là où lui-même n’arrive pas, personnellement, à effectuer le déplacement. La visite s’inscrit dans cet esprit. J’ai visité dans cette démarche beaucoup de pays, dont la Sierra-Léone, le Bénin, à deux reprises (2015 et 2022) et cette année, j’ai la chance de découvrir le Burkina.

Vous êtes à la deuxième journée au Burkina…, dans quels sentiments découvrez-vous le pays, ses populations, et vos frères et sœurs de la communauté Ahmadiyya ?

Je ne suis qu’effectivement à la deuxième journée de mon séjour, mais je peux d’ores et déjà dire que je découvre un pays et un peuple merveilleux, chaleureux. Un peuple qui fait preuve d’humanisme et qui tient le flambeau de sa destinée, malgré les difficultés qui se sont imposées à lui.

Je découvre agréablement les merveilleuses et nombreuses actions de la communauté Ahmadiyya au Burkina. Une communauté, qui conformément aux enseignements de la religion, prêche et fait la promotion de la paix, de la fraternité, de la solidarité, de l’amour pour son prochain. Ce que je découvre me donne une bonne impression de la communauté vis-à-vis de ce que la religion recommande donc, à savoir consentir le sacrifice pour son prochain. A ce sujet, j’ai déjà découvert un hôpital ophtalmologique de référence au Burkina qu’elle a construit sur la route nationale sortie sud de Ouagadougou, les centres de santé, les forages et bien d’autres infrastructures sociales de base au profit des populations, etc.

A travers les pays africains que vous avez visités, êtes-vous satisfaits de l’implication de la communauté Ahmadiyya aux côtés des populations ?

Effectivement, il y a une grande satisfaction, parce que la communauté s’investit beaucoup non seulement dans l’éducation et la sensibilisation par des messages de paix dans le monde, mais également pour réduire la souffrance des populations et créer des sociétés plus épanouies. On ne peut avoir une société paisible si on n’apprend pas à se sacrifier pour son prochain, pour les autres.

Quel est le message dont vous êtes porteur, en venant au Burkina ?

Le message principal est d’œuvrer à ce qu’on puisse établir une paix durable dans ce pays ; puisque que sans cela, tout est difficile. Même pour adorer Dieu, il faut d’abord qu’il y ait la paix, sinon ça devient difficile. Donc, mon séjour ici est également placé sous ce signe, passer le message de paix et tout ce qui peut aider dans ce sens. Même dans mes prières au quotidien, je prie Dieu de faire de ce pays, un pays paisible.

Comment appréciez-vous, dans le contexte actuel du pays, le choix du thème de cette 30e édition de la « Jalsa Salana », qui n’est autre que la devise même de de la Jamat’at islamique Ahmadiyya : « Amour pour tous, haine pour personne » ?

Le thème est très pertinent, parce que tout le monde a besoin aujourd’hui de ce qu’il véhicule. Tout le monde en a aujourd’hui besoin. Ce n’est pas seulement un besoin pour le Burkina et pour tout autre pays qui vit l’insécurité, c’est un besoin permanent pour tous les pays du monde, même ceux qui ne sont pas touchés. Tout le monde a besoin de ce message. Il faut rappeler aux gens, l’importance du sacrifice de soi, sans rien attendre en retour. Il faut aimer, donner à son prochain ce que tu as de meilleur, sans attendre une récompense, des remerciements de lui. Il faut avoir l’amour qu’a une mère pour son enfant, de sorte qu’elle l’allaite, sans rien attendre en retour de son bébé. C’est ce que nous devons également prôner aujourd’hui dans la société. D’où la pertinence de ce thème.

Cette édition se tient dans un contexte où certains de vos membres, participants, qui viennent de zones difficiles, sont directement éprouvés par la situation. Quel va être le message précis à l’ensemble de ces participants ?

Notre message ne vise pas une cible, quand bien même on a aussi des messages spécifiques pour la situation. Le message principal même de la communauté étant de tout mettre en œuvre pour ramener tout le monde sur le chemin de la paix, préserver la paix, la tolérance, la cohésion, etc. Travailler à ramener sur le chemin de la raison, ceux qui sont dans l’obscurantisme, les éclairer pour les ramener dans les rangs. On en a vu de par le passé dans d’autres pays. C’est le même message et c’est la même chose que nous allons faire ici, de sorte à amener ceux qui sont égarés, radicalisés et revenir à la raison.

Nous allons faire en sorte, à travers les messages, que le nombre de participants à cette convention soit autant de messagers auprès de leurs bases. Il s’agira de travailler à ce qu’ils puissent savoir diffuser la bonne compréhension et interprétation pour être des porteurs de messages, avec des preuves à même de contrebalancer la perception erronée des personnes éblouies par les interprétations infondées des messages du Coran. Si on arrive à informer correctement les 10 mille participants à cette Convention, à leur faire avoir l’amour de la patrie et à aimer leurs prochains, leurs voisins…, nous allons créer une situation qui va forcément favoriser la paix et cela va changer la donne.

Aujourd’hui, à travers le monde, des musulmans, de façon générale, sont gênés par le lien parfois fait entre islam et terrorisme. Quel commentaire avez-vous à faire de cette situation ?

Le message que je vais lancer à ce niveau n’est pas nouveau, puisque le fondateur de Ahmadiyya l’a lancé depuis plus d’un siècle. Il a écrit un livre, intitulé « Message de la Paix », qui explique comment gérer les incompréhensions entre différentes confessions religions et comment raffermir et consolider la cohésion entre religions. C‘est le message de la tolérance que nous avons donc à partager avec tout le monde, afin que les gens puissent comprendre les choses. Le Prophète Mohamed (paix et salut sur lui) a expliqué tout ce qu’il faut pour que la paix puisse régner partout. Travailler à corriger la mauvaise compréhension du « jihad » est nécessaire et le besoin est partout dans le monde. Tout le monde en a besoin.

C’est regrettable de voir que ce qu’on appelle aussi terrorisme ou jihadisme est aussi venu de l’Occident, lorsque les Occidentaux ont recruté beaucoup de jeunes musulmans et leur ont donné des armes et les envoyer en Afghanistan pour combattre. Ils ont aussi tout fait pour avoir des ‘’Oulémas’’ (des savants) pour donner des prédications en faveur de cela. C’est cette propagande qui a pris de l’ampleur aujourd’hui pour donner cette situation difficile. Au-delà de la propagande, même les médias en Occident et aux Etats-Unis ont continuer à promouvoir cette situation. Le journal New-York Times a titré ce genre de choses avec des signes arabes, des individus qui ont des armes et ils ont titré : « des terroristes ». Aujourd’hui, la donne est en train de changer, si fait qu’on parle de « terrorisme » et non « djihadisme ».

L’Occident se sentait en sécurité en voyant ces jeunes combattre en Afghanistan. La secrétaire d’Etat des USA a, par une interview qu’elle a accordée à un média, reconnu que ce sont eux-mêmes qui ont créé le problème en recrutant, en armant et envoyant ces jeunes aller combattre en Afghanistan. Maintenant, quand ils ont eu la victoire, ils sont revenus et ont laissé ces enfants là-bas, avec les armes. Donc, ces jeunes sont maintenant revenus et veulent continuer le « jihad ». Ce sont des personnes qu’on a manipulées psychologiquement, en disant que le « jihad », c’est d’avoir une arme et tuer son prochain d’une quelconque religion. Pour corriger ces personnes, il faut les faire revenir vers la source, qui est le Coran. Il faut les y envoyer et leur demander de montrer là où Dieu a dit d’avoir des armes et tuer son prochain. Dieu étant lui-même une source de paix, on ne peut pas tuer en son nom.

Expliquer cela, c’est enlever de la tête des personnes dévoyées, l’idée erronée qu’elles ont. Le nom de Dieu signifie la Paix, on ne peut donc pas tuer en son nom. Comment se fait-il qu’à son nom donc, la Paix, on ôte la vie. Dieu a fait du Coran, un livre qui guide, qui conduit l’homme à toutes les solutions pour établir la paix dans le monde. C’est cela même l’islam. J’insiste sur cela, parce que c’est cela qui va nous amener à améliorer la situation à travers les gens qui sont radicalisés ; on va leur faire comprendre, éléments à l’appui, qu’ils se sont trompés et qu’ils sont victimes d’une mauvaise compréhension. Si on leur fait comprendre, avec des passages du Coran, ça va changer les choses. Ici, quand on parle de paix, ce n’est pas avec les amis, c’est avec les ennemis.

Dieu a dit d’utiliser le pardon pour faire la paix avec même les ennemis, à partir de là, ils vont vous comprendre. Dieu a dit la nécessité pour chacun de nous d’œuvrer à ce qu’il y ait la paix dans le monde. Tout individu doit être une garantie pour son prochain. Et c’est à toute personne, sans distinction de religion ni de couleur. Dès lors, il n’y a aucune place pour prendre une arme contre son prochain. Pour le musulman, à chacune des cinq prières quotidiennes, il cite des passages qui disent que Dieu est source de paix. Donc, la vie d’un musulman tourne autour de la paix, parce qu’il cite ça plusieurs fois la journée.

De la façon dont l’Etat forme des bataillons armés pour envoyer sur les fronts, il faut aussi former des bataillons de personnes-ressources pour envoyer sur le terrain pour déconstruire les discours extrémistes. Donc, les deux doivent aller ensemble. Malheureusement, dans le monde, les Etats ne se focalisent que sur la puissance de feu, alors qu’il faut la puissance idéologique aussi, envoyer sur le terrain, des personnes qui maîtrisent le vrai discours pour déconstruire ce qui rend les individus extrémistes.

C’est dire donc que la solution au terrorisme, c’est surtout l’éducation, prêcher le vrai message, éclairer les gens !

Oui, il faut miser sur l’éducation. Il faut tout faire pour que les enfants, les petits-enfants soient mieux éduqués et outillés de vraies informations qui puissent les sauver de toutes ces idées radicales. En éduquant bien les enfants, c‘est comme si on leur donnait un abri, une protection. Au fur et à mesure qu’on va maintenir ce niveau d’éducation, le champ de radicalisme va s’amenuiser progressivement jusqu’à disparaître un jour. C’est à cette seule condition qu’on peut sauver les générations futures. En plus de cela, l’Etat doit prendre des mesures pour protéger ses populations. Etablir la paix et protéger les populations sont un devoir de l’Etat, qui doit travailler à cela. Ici, il faut dire que l’idéologie ne peut pas être combattue avec des armes ; on doit utiliser l’idéologie pour l’idéologie. Celui qui prend des armes, il le fait parce qu’il a des idées arrêtées. Alors, il faut utiliser l’idéologie pour combattre les idéologies qui radicalisent.

Hors contexte…, pensez-vous que le monde est sensible, solidaire à la situation palestinienne ?

J’ai vu des vidéos de rencontres, qui confirment que l’ONU a des accords sur la Palestine, qui ne sont pas mis en œuvre. Pourtant, ce sont des droits que l’ONU même a reconnus à la Palestine. C’est dire donc que le monde est injuste.

Pensez-vous que le peuple palestinien est définitivement condamné à cette situation ?

Le peuple palestinien sera condamné à vivre cette situation, tant que les Palestiniens, eux-mêmes, ne seront pas unis. Moi, je suis Palestinien, mais je vis en Israël. Bref, c’est dire que par le manque d’union, les Palestiniens contribuent eux-mêmes à ce que tout ce qui se passe aujourd’hui demeure. Pour preuve, les Palestiniens qui vivent en Israël étaient représentés à l’Assemblée par quinze membres. Mais depuis qu’ils ont commencé à vivre des désaccords entre eux, ils ont perdu cinq postes à l’Assemblée. Aujourd’hui, ils n’ont que dix postes. Malgré tout, il faut dire que ce que les Palestiniens font n’est pas justifié. Même hier (mardi, 22 mars, ndlr), on a eu l’information que quatre personnes ont été tuées, poignardées.

C’est pour dire que même si de l’autre côté, ils (les Palestiniens) sont persécutés, leurs actes aussi ne se justifient pas, islamiquement. L’autre question importante ici revient à ce que j’ai dit plus haut, à savoir éduquer les enfants et sensibiliser les adultes aussi au sacrifice pour autrui. C’est la solution pour établir la paix dont nous rêvons tous. Des Palestiniennes vivant en Israël se cotisent pour envoyer de l’argent en Afrique pour aider des orphelins, offrir de l’eau potable à des populations. C’est cet esprit de sacrifice-là qu’il faut enseigner aux gens. Au Bénin par exemple, j’ai eu à visiter un centre de prise en charge d’orphelins, ça fait plaisir de savoir que ces enfants sont pris en charge, de sorte qu’ils puissent être utiles demain pour leur pays.

Il faut aussi souligner quelque chose de très important, qui est que tout pays qui n’œuvre pas à la paix est voué à l’échec. Ce sont des enseignements que nous recevons, valables pour les Juifs et pour les Musulmans. Il n’y a pas deux mesures, il n’y a qu’une seule mesure, si on veut la paix. Ne réagissez pas en fonction de la colère de quelqu’un, ne vous laissez pas emporter par la haine d’autrui ; quelle que soit la posture de la personne en face de vous, il faut agir avec justice. On ne résout par une injustice par un acte d’injustice. Etre juste, c’est le minimum de devoir que chacun doit avoir envers l’autre. Cet enseignement existe dans toutes les religions. Si on refuse de les appliquer, on va toujours se retrouver dans des situations difficiles. On ne doit pas avoir l’esprit de supériorité sur l’autre, car c’est cela qui crée les injustices. Or, il nous est recommandé de dépasser le stade de justice pour atteindre celui de sacrifice de soi. Malheureusement, nous ne sommes même pas d’abord au stade basique, qui est la justice entre nous.

De quoi est fait votre programme de séjour au Burkina ?

Je vais suivre la « Jalsa Salana » durant les trois jours. Ensuite, on sera à Pô pour inaugurer une nouvelle mosquée. Nous irons aussi à Boromo, Bobo-Dioulasso pour visiter les réalisations sociales de la communauté. Il y aura également des rencontres avec des membres de la communauté Ahmadiyya, des visites à des autorités étatiques, à des communautés religieuses sœurs du Burkina, etc. Jusqu’au 3 avril (2022), le programme est vraiment chargé.

Que souhaiteriez-vous qu’on retienne en conclusion ?

Je vais dire et insister que l’union entre les hommes, les peuples, les nations, est un défi. Il faut vraiment cultiver l’amour autour de soi, aimer son voisin, les individus de la société, sans distinction d’ethnie, de couleur, de peuple, de religion, etc. Je demande à tous ceux qui vont lire cette interview, de vraiment cultiver l’esprit d’amour, de fraternité, de solidarité, de paix… envers les autres. C’est très important. Si chacun fait ce minimum d’effort, la société va changer comme nous le souhaitons tous. Le continent africain a eu des savants qui ont donné des noms aux pays comme l’Egypte, l’Arabie Saoudite, des richissimes (le cas de Moussa Kankan). C’est significatif et c’est possible dans le futur également, pourvu que les gens aient l’esprit de sacrifice et d’union.

Interview réalisée par Oumar L. Ouédraogo
Traduction : Adam Diallo

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.