Mortalité infantile au Burkina : « Les enfants malades qui sortent de nos hôpitaux ne sont pas vraiment guéris », dixit le Pr Hama A. Diallo

Le mercredi 13 avril 2022, la prestigieuse revue scientifique anglaise du Lancet a publié les travaux de terrain d’une équipe de recherche de l’Université Joseph KI-ZERBO sur la mortalité infantile au Burkina Faso. Un travail important sur la mortalité des enfants de moins de deux (02) ans en milieu rural au Burkina Faso conduit par une équipe de chercheurs de l’Université Joseph KI-ZERBO (UJKZ) avec en tête le Professeur Hama A. DIALLO, enseignant-chercheur à l’Unité de Formation et de Recherche en Sciences de la Santé (UFR/SDS), en collaboration avec les Universités d’Oxford (UK), de Toronto (Canada)  et de Washington (USA) et en partenariat avec huit (08) autres pays Africains et Asiatiques. Le Projet CHAIN-Burkina Faso, un acronyme anglais qui signifie en français « le réseau sur la morbidité aigue chez l’enfant », est mis en œuvre depuis 2018 à Banfora et a été piloté par l’Université Joseph KI-ZERBO. Nous sommes allés à la rencontre de l’Investigateur Principal pour en savoir davantage dans cet entretien.

Professeur, présentez-vous à nos lecteurs.

LA SUITE APRÈS CETTE PUBLICITÉ

Je suis Pr Hama A. DIALLO, enseignant-chercheur au Département de Santé Publique de l’Unité de Formation et de Recherche en Sciences de la Santé (UFR/SDS) de l’Université Joseph KI-ZERBO où j’enseigne l’épidémiologie et la santé internationale. Je suis l’Investigateur Principal du Projet CHAIN-Burkina Faso

Quelle est l’ampleur du phénomène de la mortalité infantile au Burkina Faso ?

Le Burkina fait partie des 21 pays avec les taux les plus élevés de mortalité des enfants au monde selon le rapport de l’UNICEF-2021 sur l’état des enfants dans le monde. Ce rapport révèle que sur mille enfants nés vivants au Burkina Faso, 88 meurent avant leur cinquième anniversaire.

Cinquante-quatre (54) décèdent avant leur 1er anniversaire et 26 ne vivent plus au 28ème jour après la naissance. Ces chiffres sont dramatiques et interpellent des épidémiologistes de la santé maternelle et infantile comme nous. De même, ils devraient interpeller les décideurs et les autres acteurs du système de santé.

Les données scientifiques montrent que trois causes majeures sont responsables de ces décès, notamment le paludisme, les infections respiratoires aiguës et les maladies diarrhéiques. Il y a aussi que la malnutrition aiguë est associée à plus de la moitié de ces décès avant cinq ans.

Parlez-nous de la genèse de ce projet et des problématiques auxquelles il essaie de répondre ?

Le projet qui a conduit à cette importante publication scientifique dans le Lancet de ce jour [NDLR : il s’agit d’une prestigieuse revue scientifique anglaise] s’intitule Projet CHAIN-Burkina Faso, un acronyme anglais qui signifie en français le réseau sur la morbidité aigue chez l’enfant. C’est un réseau de neuf (9) sites d’étude en Afrique (Burkina Faso, Kenya, Ouganda, Malawi) et en Asie (Bengladesh et Pakistan) en partenariat avec les universités d’Oxford en Grande Bretagne, de Toronto (au Canada) et celle de Washington aux Etats-Unis.

Notre réseau est spécialisé sur l’évaluation des facteurs associés à la survenue des maladies aigues chez les enfants de moins de 5 ans et aux conséquences de celles-ci dont malheureusement les décès, les ré-hospitalisations fréquentes et les complications dans la prise en charge médicale de ces cas.

Le Burkina Faso reste un pays de très forte mortalité des enfants et nous avons mis en place depuis 2006, une plateforme de recherche à Banfora pour étudier ce fléau notamment en milieu rural. Les activités de recherche du Projet CHAIN-Burkina Faso ont commencé au CHR de Banfora dans la région des Cascades à partir de Janvier 2018 et ont duré trois années.

Quels sont les différents acteurs qui interviennent dans le cadre de ce projet ?

Le Projet a impliqué différents acteurs au niveau national, régional et local. Au niveau national, ce sont essentiellement l’Université Joseph KI-ZERBO (Institution de tutelle) et le Ministère de la santé (partenaire de mise en œuvre). Au niveau régional, c’était la Direction régionale de la santé (DRS) Cascades qui a été un partenaire clé dans la sensibilisation des acteurs locaux du système de santé et des communautés locales de la Région, aux objectifs de l’étude et aux rôles des uns et des autres.

Localement, le Centre hospitalier universitaire (CHR) de Banfora qui est l’hôpital régional de référence et notamment son service de pédiatrie ont servi de cadre à l’étude. Ce service a permis le recrutement des enfants inclus dans l’étude, leur a assuré les soins médicaux suivant les standards en vigueur et a contribué au suivi de la cohorte mise en place. Un accord formel de collaboration a permis un partenariat fructueux entre le CHR de Banfora et la Coordination de notre Projet à Banfora.

Quelle approche ou méthodologie scientifique avez-vous mise en place sur le terrain pour conduire l’étude et mesurer vos indicateurs?

L’étude conduite était de type observationnel avec la mise en place d’une cohorte d’enfants admis au service de pédiatrie du CHR de Banfora durant la période de l’étude et qui remplissaient un certain nombre de critères liés à l’âge, au statut nutritionnel, au VIH, à l’acceptation par les parents de participer volontairement à l’étude, etc.

Une fois inclus, chaque enfant a été suivi quotidiennement jusqu’à sa sortie d’hôpital (au cas il était encore vivant) puis au cours des six (6) mois qui ont suivi celle-ci. Les visites post-hospitalisation à la clinique de notre Coordination de Projet à Banfora ont permis de savoir, comment a évolué la santé de l’enfant réparti dans sa communauté d’origine. Trois visites médicales post-hospitalisation ont été programmées pour chaque enfant à 1,5 mois, 3 mois et 6 mois, respectivement.

Notre équipe d’enquêteurs a aussi visité le domicile de chaque enfant sorti vivant et ce, quelle que soit sa situation géographique dans la Région des Cascades, en vue de collecter des données sur son environnement et ses conditions réelles de vie. En résumé, nous avons collecté des données sociodémographiques, cliniques et aussi de laboratoire (selles et sang).

Quels sont les résultats auxquels vous êtes parvenus ?

Les résultats sont assez intéressants! Au total environ 3100 enfants avec une moyenne d’âge de 11 mois ont été enrôlés dans les 9 sites d’étude en Afrique et en Asie. Ces enfants présentaient à l’admission une malnutrition aiguë sévère dans 39% des cas, une malnutrition aigüe modérée dans 25% des cas et n’étaient pas du tout malnutris pour 36% d’entre eux. Trois faits majeurs nous ont frappé au plan scientifique :

  • La mortalité globale était élevée avec un total de 350 décès en tout (risque de 11%) et le plus surprenant est qu’il y a eu autant de décès pendant l’hospitalisation qu’après la sortie et pendant le suivi de 6 mois. Cela signifie que les enfants malades qui sortent de nos hôpitaux ne sont pas vraiment guéris et surtout que nous devons avoir une stratégie de prise en charge qui intègre ce risque élevé de décès une fois de retour dans leur communauté.
  • Le risque de décès aussi bien à l’hôpital qu’après la sortie est fortement associé au statut nutritionnel de l’enfant à son admission c’est-à-dire que plus l’enfant est malnutri, plus il risque de décéder ; cela semblait trivial mais ici nous avons de vraies données scientifiques qui le prouvent. Nous pouvons donc intégrer dans la prise en charge des enfants dès l’arrivée à l’hôpital, un screening simple qui permet d’identifier aussitôt les jeunes nourrissons ayant le risque le plus élevé de décès afin de leur consacrer le plus de ressources et de temps pour sauver leurs vies. Ceux avec un faible risque de décès recevront les soins standards alors qu’une attention supplémentaire sera fournie à l’autre groupe.
  • Les guides et schémas actuels de prise en charge des enfants dans les hôpitaux des pays en voie de développement ne semblent pas intégrer la nécessité de soins basés sur l’évaluation du risque à l’admission, durant l’hospitalisation et la nécessité d’un système de soins post-hospitalisation de qualité pour chaque enfant. Pourtant nos données montrent clairement que les enfants sont tout aussi à risque de décès, une fois de retour dans ce qui semble être la source permanente du problème. A ce niveau l’implication de la famille, de la communauté et du CSPS local d’origine est cruciale et des évaluations scientifiques de modèles et guides de soins alternatifs au dispositif actuel dans nos hôpitaux, est urgemment nécessaire.

Pouvez-vous nous présenter les statistiques liés au projet ?

Le Projet CHAIN, c’est neuf sites de recherche en Afrique et en Asie, neuf grandes universités au Burkina Faso, au Bengladesh, au Kenya, au Malawi, en Ouganda, au Pakistan, en Grande Bretagne, au Canada et aux USA. C’est plus de 50 chercheurs internationaux, spécialistes de la santé et de la nutrition infantiles, plus de 3100 enfants de 2 à 23 mois enrôlés et suivis pendant 6 mois et plus de 10 millions de dollars utilisés pour la recherche.

Plus d’une dizaine d’articles scientifiques de grande facture et issus de ces travaux ont déjà été publiés et une cinquantaine sont dans le pipeline dont des données de recherche fondamentale sur de possibles marqueurs biologiques de la mortalité des enfants de cet âge.

Avez-vous rencontré des difficultés dans le cadre de vos travaux de recherche sur le terrain ?

Oui bien entendu, les difficultés ne manquent pas dans un projet de telle envergure. Une des difficultés était d’être le seul site francophone dans un consortium complètement anglophone.

Les autres problèmes rencontrés incluaient l’opérationnalisation de l’étude au CHR de Banfora avec la cohabitation des équipes de soins et de recherche, la faiblesse de la plateforme de laboratoire, la gestion psychologiques des parents ayant perdu leur enfant, l’instabilité du courant électrique et de la connexion internet dans la zone d’étude, les difficultés d’expédition des échantillons biologiques à l’extérieur du Burkina Faso et bien entendu les limites des ressources pour certaines activités.

Néanmoins, notre site a été le 2ème meilleur pour ce qui concerne les taux de recrutement et de suivi des participants à la recherche, et tous les engagements contractuels ont été tenus.

Quelles recommandations faites-vous aux autorités de tutelle ?

Avec la sortie de l’article principal de l’étude dans le Lancet de ce jour, nous avons l’onction de nos pairs pour dire qu’au plan scientifique nos résultats sont crédibles et basés sur une méthodologie rigoureuse. L’atelier national de restitution des résultats spécifiques du site du Burkina Faso se tiendra dans les mois à venir et permettra de faire des recommandations consensuelles.

On peut tout de même déjà noter que les efforts des autorités pour réduire la mortalité générale des enfants de moins de 5 ans doivent être poursuivis et il est urgent que des stratégies basées sur l’évidence scientifique comme celle fournie par l’étude du Projet CHAIN soient élaborées et mises en œuvre pour réduire la mortalité des enfants hospitalisés en prenant en compte leur risque élevé de décès après la sortie d’hôpital.

Il faut aussi que la lutte contre la malnutrition aiguë soit renforcée compte tenu de son rôle dans le risque de décès et surtout avec le défi sécuritaire actuel dans plusieurs zones rurales ou semi-rurales au Burkina Faso. Enfin, la nécessité de l’actualisation des guides et des recommandations actuelles de l’OMS sur la prise en charge des enfants hospitalisés pour un épisode morbide aigu est une autre priorité à prendre en compte.

Quelles sont les perspectives liées au projet ?

Les premières perspectives portent sur la poursuite de la valorisation scientifique des résultats de cette étude majeure en termes de publications scientifiques de haut niveau et d’interaction avec les décideurs au niveau national et aussi international.

Parallèlement, nous travaillons à développer un protocole interventionnel cette fois-ci afin d’évaluer l’efficacité et l’impact  de nouvelles stratégies de prise en charge des enfants présentant une morbidité aiguë et admis à l’hôpital en tenant compte du risque de décès post-hospitalisation et du rôle néfaste de la malnutrition aiguë.

Ces stratégies impliqueront des acteurs du système formel de santé, ceux de la communauté et les membres de la famille de l’enfant. Les analyses des données de laboratoire en cours pourront nous permettre d’identifier en plus des marqueurs biomoléculaires de la mortalité, les pathogènes courants directement responsables des décès et d’administrer un traitement préventif individuel ou de groupe. On peut donc dire que les perspectives sont prometteuses au sein du consortium de recherche CHAIN.

Correspondance particulière 

Quelques liens utiles : 

Lien de la publication de l’article dans la revue du LANCET : https://authors.elsevier.com/…/S2214-109X(22)00118-8

Pour plus d’informations sur le projet, voir le lien: https://chainnetwork.org/wp-content/uploads/2020/12/Ouagadougou_Uni_Newpaper_CHAIN_12_20201.pdf

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