Gouvernance nationale : « La classe politique burkinabè a les moyens pour construire des institutions endogènes » (Pr Basile Laetaré Guissou)

Le Forum Ditanyé, organisation de veille citoyenne, a animé une conférence publique sur le thème « Regard critique sur les rendez-vous manqués de la démocratie : comment construire des institutions qui répondent aux aspirations des Burkinabè ? ». C’était dans l’après-midi de vendredi 3 juin 2022 à l’Université Joseph-Ki-Zerbo, à Ouagadougou.

Des spécialistes ont été sollicités pour parler du thème à travers des sous-thèmes. Il s’agit de Pr Basile Laetaré Guissou qui a planché sur le sous-thème « Critique politique des institutions et de leurs animateurs au Burkina Faso » ; Pr Jacques Nanéma sur « les attentes morales des populations vis-à-vis de la politique et des politiciens » et Dr François D’Assise Palm qui scruté le sous-thème « Les éléments de constructions des dynamiques de coopérations inter-ethniques ».

Pr Jacques Nanéma

Ouvrant ainsi le bal du panel, le chercheur à la retraite et homme politique, Pr Basile Laetaré Guissou, a décortiqué son sujet à travers deux grands points. Par le premier, il a planché sur la notion de « Etat » et « nation » avant de s’attarder, dans la deuxième partie, sur la possibilité d’un Etat endogène au Burkina Faso. Il a alors retracé l’évolution de l’Etat, avant, pendant et après la colonisation, pour ensuite se demander pourquoi les institutions ne reflètent pas les civilisations, les cultures, les valeurs que les ancêtres ont léguées en héritage. « L’impossibilité de marier l’Etat et la nation, la classe politique et la population, les élites intellectuelles et les véritables problèmes des 8 000 villages au Burkina », a-t-il présenté.

Selon le communicateur, deux pays ont, en Afrique, construit des Etats-nations endogènes. Il s’agit de l’Ethiopie (Etat éthiopien, fait par les Ethiopiens pour les Ethiopiens) qui n’a jamais été colonisé, et du Maroc (qui a un royaume, fait par les Marocains pour les Marocains). Ailleurs, il y a l’exemple de la Chine. « Les Chinois parlent leur langue, ils ne parlent pas la langue française en Chine. Nous, depuis 1960, on dit que nous sommes des Français. Je dis c’est faux ; nous sommes des apprentis de la langue française. Ça ne nous amènera nulle part. Sur le plan de la justice, le CNR (Comité national de la Révolution) a créé les tribunaux populaires de la Révolution, qui en parle aujourd’hui ?

Des leaders politiques ont suivi de bout en bout les communications qui ont été suivies d’échanges.

Personne ! Nous ne sommes pas des poussins d’hivernage, la classe politique burkinabè a les moyens pour construire des institutions endogènes. Maintenant…, une Révolution, ça fait des victimes ; tout le monde n’est pas beau, tout le monde n’est pas gentil. Il y a des voleurs, il faut les attraper et les enfermer ! Il y a des corrompus, on va les attraper et les enfermer ! », analyse Pr Guissou.

Selon l’ancien directeur général du CNRST (Centre national de recherche scientifique et technologique), c’est sous la Révolution (1983-1987) qu’il y a eu une « tentative de construire une nation endogène », s’appuyant « sur notre héritage » institutionnel et politique. Le sociologue Guissou est convaincu qu’un Etat endogène est possible au Burkina, à condition d’abandonner les systèmes coloniaux.

« Le combat n’a pas de sens, si on doit garder les systèmes coloniaux. Pourquoi vous vous êtes battus ? Chacun de nous a perdu des parents, qui ont été faire la guerre pour les Blancs, deux fois de suite. Et on nous dit guerres mondiales. Quelle guerre mondiale ? C’est la France contre l’Allemagne ! Ne sont-ils pas ensemble aujourd’hui ? Nous, on est où ? On est en train de tendre la main, pour avoir à manger. Il faut faire des choix et les assumer », secoue l’homme politique, celui-là même qui a toujours appelé à l’instauration des langues nationales dans l’enseignement.

Vue partielle des participants à cet instant de réflexion.

L’altruisme, la préoccupation pour le bien commun …

S’appuyant sur l’expérience vécue sous la Révolution, où les 8 000 villages ont été directement intéressés à la construction de l’Etat, Pr Guissou se dit donc certain qu’un Etat endogène est possible au Burkina. « On les a invités (les villages, ndlr), le 4 août 83, dans la nuit, à constituer les Comités de défense de la Révolution (CDR) et le 5 août, ils étaient déjà en marche. Le pouvoir lui-même, le CNR, est né en même temps que les CDR. Et ça a marché. D’où est venue la crise, à l’intérieur du système, au sein des élites, comme d’habitude, pour le gâteau », illustre l’ancien ministre de Thomas Sankara.

Pr Jacques Nanéma, qui a succédé à cette communication inaugurale, et analysant les attentes morales des populations vis-à-vis de leurs hommes politiques, va d’abord rappeler que l’homme est un être de valeurs, pour qui les valeurs comptent. « C’est normal qu’il veuille que tout dans sa vie soit habité par la morale. L’homme est souvent un être religieux (donc il y a la morale), il veut aussi que la politique soit un espace moral », campe le philosophe.

De son avis, demander que la morale soit politique, implique quelques fois qu’elle devrait remplacer la politique. « Or, la politique et la morale, ce ne sont pas les mêmes choses ; il y a des lignes de discrimination, de rupture entre les deux. La morale, c’est une question personnelle, ce que chacun a dans sa conscience. La politique, elle, ce sont les rapports des uns avec les autres », clarifie Pr Nanéma.

C’est pourquoi, il dit préférer la conception de « éthique politique » qu’il appréhende comme l’effort entre les individus dans les différences et qui consiste à convenir, dans un contrat social, de ce qu’il faut faire, de la manière dont les membres d’une société doivent vivre ensemble. « Quand bien même, quelques fois, morale et éthique peuvent signifier la même chose, l’essentiel étant de comprendre que c’est la préoccupation pour le bien commun. Et ce, que ce soit en politique qu’en religion (…). C’est d’ailleurs la vocation de l’Etat que de s’occuper du bien commun, de la cohésion, faire en sorte que les différentes parties qui constituent l’Etat soient véritablement un corps vivant, à la recherche d’un avenir meilleur », précise Pr Nanéma.

Quant au Dr François d’Assise Palm, il a expliqué que construire une conscience nationale signifie qu’au-delà de toutes ces appartenances religieuses, confessionnelles, ethniques, chaque Burkinabè doit d’abord considérer l’autre comme Burkinabè, un frère. « Donc, chaque Burkinabè doit voir l’autre comme un Burkinabè, comme un frère. Dans la mesure où nous allons nous voir comme des frères, au-delà de notre appartenance ethnique, religieuse, nous pourrons travailler ensemble pour le pays », exhorte-t-il.

Ce, d’autant également que les notions de communauté ou d’ethnie ne sont pas des blocs étanches ; la même personne peut appartenir à plusieurs ethnies et être à la fois chrétien ou musulman, etc. Mieux, à l’intérieur des ethnies, il y a des sous-groupes, relève le panéliste.

Dr François D’Assise Palm

Selon Dr Palm, construire des relations inter-ethniques, inter-communautaires viables, nécessite une culture de la non-violence, le dépassement de soi, l’acceptation de la rencontre de l’altérité (cultiver des valeurs universelles) et, au niveau administratif, mettre l’accent sur la compétence. L’auteur de la thèse « Nuptialité et compensation matrimoniale chez les Dagara du Burkina Faso » préconise en outre que l’on reconsidère (donne plus de pouvoir) les chefs locaux (chefferie coutumière), maillon important dans la résolution des crises sociales.

Dans la construction du Burkina, il faut s’inspirer du passé (qui a ses avantages et ses aspects moins bons) et se projeter sur l’avenir ; il faut être flexible, ne pas être immobile, galvanise-t-il. « Quand vous prenez les jeunes qui manipulent les réseaux sociaux, qui ne connaissent pas les contes, les proverbes, l’organisation sociale traditionnelle…, quel Burkina construire avec eux ? », a posé Dr François d’Assise Palm.
La conférence publique a été marquée par le lancement d’un appel du Forum Ditanyè à la formation d’un Front patriotique.

Oumar L. Ouédraogo

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