Vingt ans de L’Evénement : « Nous sommes en train de nous adapter à l’évolution du monde », informe Germain NAMA, administrateur général du journal

Le 25 mai 2021, le bimensuel « L’Evénement » soufflera ses 20 ans. A cette occasion, son administrateur général, Germain Bitiou NAMA, a accordé une interview à Lefaso.net. L’on retiendra que le journal a traversé des péripéties comme la baisse des ventes. Malgré tout, le titre continue d’exister. Mieux, L’Evénement s’organise pour assurer son autofinancement et garantir sa liberté de ton. Entretien !

Lefaso.net : Ce 25 mai 2021, L’Evénement souffle ses 20 bougies. En quelques mots, que présente ces 20 ans d’existence du journal pour vous ?

Germain Bitiou NAMA : Cela représente 20 ans d’efforts, de sacrifice de la part de tous les collaborateurs qui ont concouru du début jusqu’à aujourd’hui à faire vivre ce canard. 20 ans, ce n’est pas 20 jours. C’est assez long. Au cours de ce parcours nous avons perdu des collaborateurs. Environ six personnes nous ont quittés. Deux journalistes et puis quatre autres dans l’administration. J’ai une pensée pour eux à cette occasion du 20e anniversaire. Ils ne sont pas avec nous mais il est bon que nous pensions à eux parce que nous avons trimé ensemble.

20 ans, vous savez quelle était la situation dans le pays. Nous étions dans une situation où le slogan qui était utilisé à l’époque était « si tu fais on te fait et il n’y a rien ». Nous avons traversé tout ça. Vous savez que L’Evénement est né à la suite de l’assassinat de notre confrère Norbert Zongo. Son objectif est de contribuer à l’émergence de la vérité sur cette triste affaire.

Vous avez créé le bimensuel en mai 2001 après avoir animé pendant des années le défunt L’Indépendant de Norbert Zongo. Comment l’idée a germé ?

C’est tout simple. Nous étions tous des travailleurs. Moi surtout qui ai pris l’initiative du journal, ça me pesait beaucoup de contribuer toutes les semaines à un canard. Si vous reprenez L’Indépendant de l’époque, vous voyez ma contribution, elle était énorme. Faire ça et continuer son travail, ça posait des problèmes. Je risquais de ne pas tenir longtemps.

Donc nous avons pensé qu’on pouvait effectivement créer un journal qui nous permettait d’être assez profonds dans l’analyse parce que nous avons relativement le temps. Nous avons donc dans un premier temps créer un mensuel. Cela nous donnait suffisamment de temps à la fois de nous occuper de nos tâches professionnelles et de nous occuper du journal tout en travaillant à ce que cela soit un journal de qualité. Notre modèle à l’époque c’était le Monde diplomatique. Il fallait faire un journal de cette facture. Voilà pourquoi nous avons créé ce journal.

Vous avez vécu les travers du pouvoir Compaoré : saisie des journaux imprimés, convocations au tribunal militaire ou à la sûreté, des procès intentés contre le journal, les menaces contre vos journalistes, etc. Comment avez-vous pu surmonter toutes ces entraves au droit à l’information que vous revendiquez ?

Je dois dire que ça ne nous a pas impressionnés du tout. Nous avons clairement conscience que nous étions engagés dans un combat. Dans ce combat, il y a des risques. Ces risques, c’est quoi ? C’est la répression, c’est la prison éventuellement. Nous avons intégré ça dans notre subconscient. On n’était pas déstabilisés par rapport à ce qui arrive. Nous considérons tout simplement que c’était un jeu. Tantôt c’est nous qui pouvons gagnons, tantôt c’est eux qui peuvent gagnent sur nous. Si vous concevez les choses de cette manière, je crois qu’il n’y a pas trop de problèmes.

Racontez-nous des faits qui vous ont le plus marqués dans votre pratique journalistique pendant ces années Compaoré.

Il y en a beaucoup. Je m’en tiens à un. Lorsque nous étions à L’Indépendant, nous travaillons jusqu’à très tard la nuit aux environs de 2h du matin. L’Indépendant était au centre-ville pas loin de la caisse générale de péréquation. Donc une nuit, je quittais la rédaction pour mon domicile. Arrivé au feu de la cité an II, je me suis arrêté pour observer le feu.

J’ai vu un véhicule qui est venu se garder à côté de moi. Et puis après j’ai vu une grosse moto venue se garer également. Lorsque le feu a donné vert, le véhicule est parti à droite, moi j’ai tourné à gauche et la moto avec deux personnes a tourné à gauche avec moi. Vers le rond-point de la Patte d’oie, je n’ai plus aperçu la moto.

Le lendemain, il y a un ami gendarme qui m’appelle pour me dire que « quand tu rentrais tu n’as pas vu un véhicule qui a garé à côté de toi, j’ai dit oui. Il dit que la voiture c’était Marcel Kafando et la moto eux ». Il se trouve qu’il y a des gens qui se sont organisés pour nous protéger. Lorsque les Marcel Kafando ont vu les gens de la moto, ils ont considéré que c’était foutu. Ils se connaissent. Ils ont tourné. C’est au niveau du rond-point, quand ils ont estimé que j’étais hors de danger, ils ont replié et moi j’ai continué. C’est un petit épisode…

Le 31 octobre 2014, quand le pouvoir de Blaise Compaoré est tombé, comment vous vous êtes senti ?

J’ai même fait un éditorial dans lequel j’ai encensé la jeunesse de notre pays, le courage des Burkinabè pour ce qui a été fait. Je me suis senti particulièrement soulagé. Parce que le dossier Norbert Zongo allait pouvoir avancer. J’étais conscient que tant que Blaise était là, le dossier ne pouvait pas avancer. On a vu comment on a croisé le fer avec le juge. Eux-mêmes ils étaient dans l’incapacité de dire le droit par peur tout simplement. Avec le départ de ce monsieur, on pouvait reprendre tout à zéro. C’était mon espoir.

Conformément à sa ligne éditoriale, L’Evénement s’inscrit dans la « défense intransigeante de la démocratie et des droits économiques et sociaux des plus faibles ». En 20 ans d’existence, quel bilan faites-vous de l’apport du bimensuel à la démocratie burkinabè ?

Le bilan, c’est en même temps aussi le bilan des Burkinabè. Nous avons lutté ensemble. C’est le concours de tous ces efforts qui a amené l’évolution positive que vous avez constatée en 2014 et par la suite l’organisation d’élections libres pour la première fois au Burkina. Je pense que vraiment c’est ça essentiellement que je peux retenir.

20 ans d’existence, c’est aussi cet épisode de la suspension du journal en février 2016 par le Conseil supérieur de la communication dans l’affaire « Les poudrières du Burkina ». Saisi, le tribunal administratif vous donne raison. Le Conseil d’Etat a par la suite confirmé la décision du tribunal administratif. En matière de droit et de liberté, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Ça montre que nous ne faisons rien au hasard. Le droit est notre cadre de travail. Nous ne voulons pas mener la lutte au hasard. Le combat qui se mène dans un cadre juridique, démocratique que nous respectons bien. Quand nous avons été sanctionnés, nous nous sommes retournés vers la justice qui nous a donné raison. Vous connaissez la justice qui a son timing.

Cela a pris un peu de temps. Mais finalement, elle nous a donné raison. On a eu cette satisfaction morale par rapport à cet évènement. Mais d’un côté, nous regrettons car c’est un événement malheureux parce que ça aurait pu être évité. Il suffisait qu’il y ait un dialogue et pas de répression. Malheureusement ça n’a pas été comme ça. Nous le regrettons beaucoup au niveau de L’Evénement.

Sous la Transition certains Burkinabè ont trouvé un déséquilibre dans le traitement de l’information dans vos colonnes. Il y avait comme impression que la plume était orientée contre la Transition, notamment contre le Premier ministre d’alors, Yacouba Isaac Zida, mais favorable à un certain général Diendéré. Et quand le coup d’Etat est survenu, certaines personnes en voulaient à l’intégrité physique de votre rédacteur en chef d’alors. En tant que directement de publication, comment avez-vous vécu tout cela ?

Pour parler des menaces sur l’intégrité physique du rédacteur en chef, personne ne peut approuver cela. Nous dénonçons. A l’époque nous nous sommes fendus d’un écrit pour dénoncer justement tous ceux qui dans le langage de la haine s’en prenaient au rédacteur en chef.

Par rapport à ce que vous avez constaté, ce n’est pas un déséquilibre. C’est un désaccord dans la vision des événements. Ce désaccord s’opérait entre les deux grandes plumes du journal notamment le rédacteur en chef et le directeur de publication. Evidemment, tant que les règles sont respectées, ça peut passer. C’est ce qui s’est passé effectivement. Dans un combat comme ce que nous menons, si effectivement vous êtes d’accord, c’est très bien. Il peut arriver qu’il y ait des divergences. Mais il faut avoir un comportement de manière à ce que ces divergences restent dans le cadre de l’expression des idées.

Vous venez d’intégrer un magazine soit dit en passant au profit des institutions étatiques et privées pour leur besoin de communication. Vu la posture de L’Evénement, est-ce que cela ne peut pas constituer une entrave à la forme de journalisme que vous pratiquez ?

Non ! Le journal, le bimensuel, continue dans sa ligne éditoriale. Le magazine permet d’offrir des espaces aux annonceurs. Si vous avez de la communication à faire, nous vous offrons l’espace pour ça. Du reste, c’est fait pour donner les moyens au bimensuel d’exister et de continuer à être ce qu’il est. Il y a le premier numéro (00) qui est sorti.

Le deuxième est en cours. L’imprimerie m’a envoyé le brouillon. Je suis en train de regarder pour le retourner. Avec ça nous espérons pouvoir travailler autrement. C’est un autre produit que nous apportons. Dans notre métier, il faut trouver de nouveaux produits. Si vous ne trouvez pas de nouveaux pour nourrir votre activité, vous risquez de disparaitre. Plutôt d’aller quémander. D’ailleurs vers qui ? Tout le monde a des problèmes.

Quelles sont aujourd’hui vos perspectives ?

Les perspectives, ce sont toujours l’investigation. C’est se donner davantage des moyens d’investigation que nous sommes obligés de trouver d’autres sources d’information. Nous allons aménager notre site web de manière à ce que cela nous permette d’avoir des moyens pour continuer notre travail. Tout ça, c’est pour donner de la visibilité à notre travail éditorial au niveau du bimensuel qui est un journal d’investigation. Nous n’avons pas abandonné. Nous sommes en train de nous adapter à l’évolution du monde. Sinon, il ne restait plus qu’à mettre la clé sous le paillasson.

Durant ces 20 ans de vie de L’Evénement, quels sont vos regrets ?

C’est vraiment de n’avoir pas eu les moyens de développer davantage. Vous imaginez, nous avons même régressé du point de vue des ventes. C’est vrai que beaucoup d’autres journaux d’investigation sont apparus. Nous avons toujours le même public et on est obligés de se les partager. D’un point de vue financier, c’est un problème.

A titre d’exemple, il nous est arrivé pendant les premiers moments de tirer à 15 000 exemplaires. Aujourd’hui nous sommes à 3000 exemplaires. C’est une régression. D’un point de vue économique, ça pose problème. L’offre aujourd’hui est très importante alors que les moyens burkinabè sont faibles pour acheter les journaux. Du reste, si vous êtes nos concurrents, tout ça fait qu’il y a un manque à gagner. Si vous n’avez pas d’idées ce n’est pas la peine. Le monde est fait pour ceux qui ont des idées. Il faut développer des idées pour vivre. Il faut s’adapter pour survivre.

Que pensez-vous de la pratique du journalisme d’investigation aujourd’hui au Burkina Faso ?

J’estime que le journalisme d’investigation au Burkina Faso progresse. Malheureusement les difficultés que j’ai soulignées concernent tous les titres. Les gens végètent. Incapables de dépasser ce qu’ils font. Quand on fonctionne, l’ambition c’est de progresser. Or, nous faisons du surplace qui est d’ailleurs un exploit aujourd’hui, compte tenu de l’environnement économique des médias. Exister, c’est un exploit. C’est ça qui est le regret. C’est le handicap des journaux d’investigations.

Quelle place occupe aujourd’hui l’actuel président de la CENI, Newton Ahmed Barry, votre ancien rédacteur en chef, dans la vie du journal ?

Il n’occupe aucune place. Il est parti. Il a voulu être honnête avec lui-même. Il est parti entièrement. Par une lettre qui date du 30 juillet 2016 qu’il nous a envoyée, il souhaite pouvoir faire autre chose. Il nous a dit au revoir.

Roch Kaboré comme président, à l’issue de deux élections. Comment vous voyez la gestion du pouvoir d’Etat ?

Disons qu’il se débrouille comme il peut. Ce n’est pas exemplaire de mon point de vue. A sa décharge on peut évoquer le terrorisme, la fronde sociale. Des difficultés qui ne lui ont pas permis d’avoir plus de résultats. Cela étant, je pense aussi que les choses auraient pu être mieux s’il avait pu effectivement mettre son parti en orbite de manière à pouvoir s’organiser en fonction de la situation.

Il y a une situation nouvelle qui a été créée. Une insurrection qui a eu lieu. Un peuple qui est dans l’attente de changement. Ils n’ont pas su surfer sur cette dynamique du mouvement. Voilà une partie du peuple est en train de se détourner à un débit qui est observable aujourd’hui. Cela est dommage parce que ceux qui sont en face n’ont pas su capitaliser tous le courant de sympathie qu’il y a eu au lendemain de l’insurrection populaire.

A l’occasion du 20e anniversaire, il y a quoi au programme ?

Le programme, nous commençons à l’inaugurer avec vous. C’est surtout le travail dans les médias pour expliquer le sens de ce combat que nous avons mené 20 ans durant, expliquer les difficultés que nous avons rencontrées tout au long de ce parcours, expliquer la vision, l’espoir que nous avons en l’avenir et le travail que nous sommes en train de faire pour supporter cet espoir de prospérer. Maintenant, quand on parle d’anniversaire, on parle de fête. Nous n’avons pas pour le moment les moyens de projeter à la fête. Mais ce n’est pas exclu que le 25 mai que vous soyez invités au siège de L’Evénement pour qu’on puisse échanger un peu autour d’un petit verre de façon confraternelle.

Un mot de fin…

Je veux dire aux Burkinabè que L’Evénement a 20 ans. Je remercie les Burkinabè de tous les soutiens dont L’Evénement a bénéficiés. C’est grâce à ce soutien que nous avons peu tenir pendant 20 ans. Nous avons reçu effectivement du soutien à gauche, à droite. Cela va des Burkinabè simples au plus grands. Je vais prendre deux exemples pour illustrer.

Un jour le Pr Ki-Zerbo m’a appelé au téléphone pour me féliciter pour le travail que nous sommes en train de faire à L’Evénement. Il m’a demandé est-ce qu’on a des reliures. Ils aimeraient avoir la collection de L’Evénement chez eux. Un éminent comme Joseph qui vous adresse ses félicitations, vous êtes aux anges !

Deuxième élément, c’est Arba Diallo qui s’est déplacé au siège pour nous féliciter pour le travail. Il y a beaucoup de syndicats qui sont passés nous soutenir, en particulier le syndicat des magistrats. C’est pour dire que le soutien des Burkinabè ne nous a pas manqué. C’est ça qui nous a permis de tenir jusqu’à présent. Nous demandons leur soutien pour la suite du combat parce que le combat n’est pas fini.

Propos recueillis par Dimitri OUEDRAOGO
Réalisation vidéo
Auguste PARE : Réalisateur
Judith SANOU, assistante réalisation

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