Mauvais état des routes du Burkina : 13 heures de temps pour parcourir 300 km entre Ouaga et Balavé

La province des Banwa, dans la boucle du Mouhoun, est très mal lotie en matière d’infrastructures routières. Pour une distance de 351 km reliant Ouagadougou à Balavé, il faut passer plus d’une dizaine d’heures sur la route. Les routes dans cette zone sont d’ordinaire impraticables en tout temps, mais surtout dangereuses et même mortelles en saison pluvieuse. A partir de Nouna jusqu’à Balavé en passant par le chef-lieu de la province, Solenzo, aucun morceau de bitume ne se fait voir à l’horizon.

Il est 7h30, ce dimanche 12 septembre 2021 quand nous quittons Ouagadougou en partance pour Balavé, un village situé dans la province des Banwa, région de la Boucle du Mouhoun. Pour notre périple nous avons décidé d’emprunter une compagnie de transport en commun de la place, d’ailleurs la seule à effectuer le voyage Ouagadougou- Solenzo.

De Ouaga jusqu’à Nouna, le voyage se passe sans accroc. Certains passagers échangent à voix basse avec leurs voisins, d’autres se murent dans le silence, perdus dans leurs pensées, quelques-uns s’abandonnent dans les bras de Morphée. Il y a aussi ceux qui admirent la beauté de la nature, le regard fixé sur le paysage qui défile.

Le voyage est haché par de nombreux arrêts, dans de petites localités, pour débarquer ou embarquer des passagers dont les destinations sont les localités situées sur l’itinéraire. Les contrôles de police, du fait de l’insécurité grandissante, et les pause-pipi rythment également le voyage.

Crainte de ne pas arriver à destination

Le parcours jusqu’à Nouna ville est un long fleuve tranquille. Mais au sortir de Nouna, le bitume a disparu, laissant la place à une route cahoteuse. Le calvaire des passagers du car commence. Le calme qui régnait dans le car cède aussitôt la place à la panique. Les secousses font vibrer le véhicule, obligeant le conducteur du car à adapter sa conduite au mouvement du car qui n’a plus jamais été stable jusqu’à destination. A l’image d’une pirogue, le bus tangue à partir de Nouna, suscitant donc le stress et l’angoisse sur le visage des passagers.

L’habitacle devient soudain silencieux. Seul le vrombissement du moteur du bus se faisait entendre. Le régime du moteur change, son bruit devient plus lourd. Le car éprouve visiblement des difficultés à dompter la voie. Les passagers ne savent plus où donner de la tête, balançant dans tous les sens au rythme des secousses. L’axe Nouna-Solenzo est parsemé d’embuches qui font planer la psychose de la mort. Tout à coup, un cri s’élève dans le car. C’est celui d’un passager qui a « peur de ne pas arriver en vie », avant d’ajouter en langue dioula « Allah ka en dèmè » « Dieu nous protège ».

Comme si ces violentes secousses ne suffisent pas pour rendre le trajet pénible, il faut maintenant affronter une des préoccupations majeures des habitués de l’axe Nouna-Solenzo : le fameux pont de « Bagala », qui se trouve non loin du village éponyme. Pour tous les usagers de cette voie, ce pont est un véritable cauchemar. Pour arriver à destination, aucune autre solution n’existe pour le voyageur, si ce n’est de le franchir, à ses risques et périls. Le pont de Bagala, lorsqu’il pleut, est englouti par les eaux à tel point que l’on aperçoit à peine les balises montrant les limites de l’ouvrage. On se croirait au bord d’un barrage.

Un bus de transport en commun peinant à se frayer un chemin

La traversée de la frontière

Ne connaissant pas la force qu’a le courant de l’eau de Bagala, la compagnie de transport décide de ne pas la traverser pour plus de précautions. A l’approche du pont, les passagers débarquent et traversent à pied, aidés par de jeunes de la région qui maitrisent bien le pont, moyennant une somme de 6000 francs CFA par passager, soit 3 000 francs pour les bagages et 3 000 francs pour la traversée. De l’autre côté, un autre car, venu de Solenzo, les attend.

« Vous savez le niveau de l’eau même a baissé un peu maintenant. Il fut un moment où, sur ce même pont, si ces jeunes vous demandaient de payer même dix milles francs pour vous faire traverser, vous allez leur donner cette somme sans broncher. Le niveau de l’eau était à couper le souffle », a laissé entendre dame X, une passagère.

Elle poursuit : « On se demande si le pays est vraiment gouverné, nos enfants perdent la vie dans ce courant d’eau des suites de noyade mais rien n’est fait. C’est à croire que les autorités souhaitent que nous enterrions tous nos fils un par un jusqu’au dernier, ils s’en foutent d’ailleurs pas mal, vu que ces derniers n’ont même pas leurs fils au pays. Pendant les campagnes électorales, ils ont les bouches bien mielleuses avec des promesses à dormir debout juste pour que nous puissions les élire. Ils viennent avec des semblants de tracteurs pour racler quelques parties de la voie et après on ne les voit plus. C’est vraiment décevant et révoltant. Après, ils sont surpris quand le pays baigne dans le grand banditisme, si nos enfants n’arrivent pas à se débrouiller par eux-mêmes, c’est clair qu’ils vont rentrer dans le banditisme pour s’en sortir ».

Des voyageurs obligés de faire un marathon, faute de bonnes voies

Les passagers avant, de traverser le pont, ne manquent pas de remercier le chauffeur pour l’effort et le travail fournis de Ouaga à Bagala. « Puisse Dieu te bénir mon fils, Bon retour à toi, prend cette somme pour te payer une boisson » entend-t-on, ou encore « la compagnie de transport devrait être décorée pour ce merveilleux boulot qu’elle fournit ».

Nous sommes fatigués des médias

« Je suis chauffeur routier depuis plus de cinq ans maintenant, et je parcours la majeure partie du temps l’axe Ouaga-Solenzo. Le mauvais état de la route n’a vraiment pas de période dans cette zone, que ce soit en saison sèche ou pluvieuse. Cependant, nous souffrons plus en saison des pluies. Vous avez pu constater par vous-même l’état de dégradation de la voie. A partir du pont de Bagala, on est obligé de faire traverser nos clients à pied et pire encore ils doivent payer presque le prix du ticket à Ouaga pour pouvoir passer », relate le conducteur du car, Abdoul-Karim Sidibé. « Je suis obligé après chaque voyage d’amener le bus au garage pour une révision, imaginez à quel point nous souffrons, poursuit-il.

Il assure que les autorités sont au courant du problème depuis fort longtemps et que des marches de protestions ont été organisées, mais rien n’a changé. « Franchement, nous sommes fatigués de tout que ce soit des autorités et même des medias. Rien que la semaine passée un media était là pour recueillir notre ressenti concernant cette voie. Ce media vient régulièrement ici pour faire des reportages sur la zone. Il nous fait parler mais rien ne change », fulmine Abdoul-Karim Sidibé.

Une fois passé le pont de Bagala, c’est une autre épreuve d’endurance qui commence : un autre conducteur est chargé de conduire les passagers à bon port. Le bus reprend sa traversée cahoteuse. Croyant être au bout de leurs surprises, après la frayeur de Bagala, les passagers doivent encore une fois de plus descendre, cette fois-ci pour traverser ce que les habitués de la zone ont surnommé la « mer rouge ».

En effet, la voie sur laquelle ils se trouvent est reconnue pour être une voie très dangereuse car très glissante et pleine de boue. Plusieurs fois, des gens se s’y sont embourbés. Les passagers descendent alors du bus pour entamer un marathon sur 2 kilomètres dans la gadoue et les flaques d’eau de pluie de couleur rouge, qui ont inspiré le surnom « la mer rouge », attribué à la zone. Pendant ce temps, lentement, le bus essaie de se frayer un chemin au milieu de cette boue, le vrombissement du moteur du bus retentit encore de plus belle.

« Je me souviens que nous avons une fois, au cours d’un voyage, marché de cette zone jusqu’à la gare de Solenzo. Nous avons marché environ 4 à 5 kilomètres ce jour-là et je me souviens qu’à un moment donné, j’ai dû retirer mes chaussures à escarpins pour marcher pieds nus. Depuis lors, je voyage toujours décontractée avec des chaussures baskets », nous confie une passagère du bus dans un grand éclat de rire.
Après ce marathon digne d’une compétition olympique, les passagers regagnent le bus, les chaussures remplies de terre rouge. Ils n’espèrent qu’une chose : arriver à Solenzo en un seul morceau. Après une demi-heure de route, nous arrivons enfin à Solenzo aux environs de 18h20 minutes.

Le pont de Bagala immergé par les eaux de pluie

Plus de 2h30mn pour parcourir 25km

Il est 18h30mn lorsque nous quittons Solenzo pour atteindre notre destination finale Balavé. Cette fois-ci le scénario qui se dessine est tout autre. Le trajet se fait sur des motos, car la compagnie de transport en commun que nous avons emprunté se limite à Solenzo.

Après plus de 2h30mn d’atroces souffrances, nous arrivons afin à Balavé aux environs de 21h. L’ambulancier de Balavé nous confie qu’il rencontre d’énormes difficultés pour évacuer ses patients, vu l’état de dégradation de la voie.

« Je suis le seul à évacuer les malades de toute la zone. Nous n’avons qu’une seule ambulance. Du coup, je suis obligé d’offrir mes services dès que le besoin se présente. J’implore la pitié de nos gouvernants pour qu’ils nous viennent en aide car nous souffrons », supplie Michel Konaté, ambulancier à Balavé.

Nous demandons à M. Konaté s’il a déjà, au cours d’une évacuation, connu des difficultés particulières avec un malade ou même un décès dû à l’état de la route. Il se montre d’abord embarrassé, avant de nous répondre par la négative.

Quelques instants après le départ de l’ambulancier, une vielle dame qui a suivi nos échanges et voulant garder l’anonymat nous fait des révélations qui font froid dans le dos. « Il ne vous dit pas la vérité. Je me souviens qu’une fois, une dame en cours de transfert pour un district sanitaire a accouché dans l’ambulance avant qu’ils n’arrivent à destination. Un de nos petits-fils aussi s’est vu amputer une jambe parce que l’ambulance a trainé avant d’arriver à l’hôpital. Il y’a tellement d’exemples, mais je préfère ne pas en rajouter », nous confie-t-elle.

Pourquoi l’ambulancier s’est-il retenu de parler de ses problèmes ? A-t-il une raison que lui seul connaît ? A-t-il peur de perdre son boulot ? Toutes ces interrogations resteront sans aucune réponse certainement. Cependant une seule chose est claire et nette : la région de la Boucle du Mouhoun souffre du manque d’infrastructures routières.

Patricia Coulibaly (stagiaire)
Lefaso.net

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