Mali, un an après l’insurrection : Velléités de prolongation de la transition

Voilà un an que le président Ibrahim Boubacar Keita a été chassé du pouvoir par une insurrection et que des militaires ont quitté le nord du pays où la guerre fait rage pour prendre le pouvoir à Bamako, avec à leur tête le colonel Assimi Goïta qui dirigeait les forces spéciales. Le soulèvement populaire s’est achevé par un coup d’État, et les putschistes se sont retrouvés avec la CEDEAO sur le dos qui réclamait une transition civile et la satisfaction des attentes populaires. Pour calmer la CEDEAO, les militaires ont cherché un militaire à la retraite à qui confier la direction de la transition en gardant la haute main sur les ministères clés. Cette transition civilo-militaire sans les insurgés ne vivra que neuf mois et des dissensions sur comment gérer le Mali vont conduire à un coup d’État dans le coup d’État. Assimi Goïta reprend le pouvoir qu’il avait confié au colonel à la retraite, Bah Ndaw qui, habitué au commandement, ne voulait pas dire « Oui mon colonel » au colonel Sadio Camara, le redoutable ministre de la défense.

Retour à la case départ, les militaires putschistes s’allient à des éléments du Mouvement du 5 juin Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) qui ont dirigé l’insurrection et qu’ils avaient boudé au départ. Normalement, la transition doit prendre fin dans 6 mois avec des élections démocratiques auxquelles les animateurs de la transition ne prendront pas part.

Mais des voix s’élèvent et des marches sont faites pour que la transition se prolonge. Faut-il écouter ces partisans du statu-quo ? La faillite de l’État malien n’a-t-elle pas des sources profondes ? Le président nigérien a-t-il tort de demander aux militaires maliens de défendre le pays contre les attaques terroristes au lieu de rechercher le pouvoir politique ?

Des membres du Conseil national de la transition du Mali ont estimé que la transition devrait être prolongée pour qu’elle puisse atteindre ses objectifs, mettre fin à l’insécurité, aller aux réformes et enfin organiser les élections. Le délai pour l’atteinte de ces trois objectifs n’a pas été communiqué.

Mais il est évident que le premier, celui de la sécurisation du pays, est un objectif à très long terme puisque depuis 2012, le pays n’a pas encore trouvé de solution malgré l’aide de la France, de l’alliance G5 Sahel, et de la Minusma. Quelle solution miracle le pouvoir de la transition trouvera-t-elle ? Les réformes relèvent aussi d’un temps long car non seulement le CNT ne les a pas définies, mais elles requièrent sinon un consensus, l’approbation d’une majorité pour qu’elles puissent être mises en œuvre.

La mise en débat de ces questions un an après la chute d’Ibrahim Boubacar Keita montre que le pouvoir militaire reconnaît le peu d’efficacité de son intervention dans les affaires du pays et les velléités de se perpétuer. Quand on a fait peu de choses, on cherche à rester au pouvoir. Cette volonté de se perpétuer est aussi partagée par les fractions civiles qui tiennent aujourd’hui les rênes du pays et qui par le passé n’ont jamais pu avoir la sanction du suffrage universel pour diriger le Mali.

Le seul objectif que la transition doit se donner c’est celui d’organiser des élections paisibles transparentes et inclusives dans le plus de localités du Mali, en février 2022. En six mois, c’est possible si le pouvoir s’y met et s’il ne recherche pas autre chose. Des pays vivant dans des conditions d’insécurité comme le Nigéria, le Niger et le Burkina ont réussi à le faire, le Mali aussi le peut, si le pouvoir le veut.

Retour des militaires au front

Il est vrai que le pouvoir d’IBK était corrompu, maffieux et ne s’occupait pas de la résolution de la crise sécuritaire et des problèmes du pays. Mais le rôle des militaires est de défendre le pays et non faire de la politique. Dans les années soixante, en temps de paix, les militaires africains ont fait des coups d’État à la pelle au motif que l’armée était la seule force organisée capable de diriger le pays. Mais aujourd’hui dans les États sahéliens les militaires ont mieux à faire dans la lutte contre le terrorisme, que de faire des coups d’État.

Les coups d’État fragilisent les armées, car les putschistes voient les autres corps de l’armée comme des ennemis contre lesquels il faut se défendre préventivement en réduisant leurs capacités militaires. Cela s’est vu avec le coup d’État de Haya Sanogo, le général d’opérette. Cela s’est vu au Burkina où le régime de Blaise Compaoré a réduit à néant le reste de l’armée, se basant seulement sur sa garde prétorienne. Il est temps que nos militaires comprennent que les missions de l’armée sont incompatibles avec la politique qui est le domaine des idées plurielles et de la discussion.

Une armée où la discipline n’existe pas et où les ordres sont discutés et laissés au libre arbitre de chaque soldat ne peut pas gagner une bataille. Nos politiciens sont corrompus et ont des faiblesses. Les militaires n’aident pas le pays en abandonnant leurs taches de défense du territoire pour se consacrer à la gestion du pays. Ils peuvent aussi tomber dans les travers que l’on reproche aux civils et ce sera une double perte, le pays n’est pas défendu par les militaires, et il est mal géré, avec des mécontents dans la population.

Les militaires maliens au pouvoir ne devraient pas écouter ceux qui leur demandent de prolonger la transition. C’est parce qu’ils sont au pouvoir que ces griots sont avec eux. Le patron de la transition au Burkina, Yacouba Isaac Zida, avait des partisans tant qu’il était au pouvoir. Quand il s’est présenté à l’élection présidentielle en 2020, il a su quelle est sa popularité en se classant en queue du peloton, son parti est en ce moment en train de fusionner avec un parti qui existait avant.

Les États sahéliens sont en faillite, la reconstruction ne se fera pas vite si les armées ne se consolident pas et s’aguerrissent dans la lutte contre le terrorisme. En se politisant, les armées ne vont qu’accentuer leur délitement et prendre tous les défauts de la société politique civile. Le monde change à une vitesse grand V, sous nos yeux, si nous refusons de nous adapter et de prendre nos responsabilités, nous ne faisons qu’aggraver la misère et la souffrance de nos peuples.

Nos militaires devraient avoir à cœur de défendre le territoire et les populations contre les groupes armées terroristes. Les militaires ont des difficultés en ce moment. La fuite en avant c’est d’abandonner son poste de combat et de venir prendre le pouvoir, en pensant que c’est ainsi que l’on amènera la sécurité dans le pays. Personne ne défendra nos pays à notre place, pas les Français, pas les forces onusiennes, ou les mercenaires russes.

Sana Guy
Lefaso.net

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