Etudiants burkinabè en France : Les diplômés en sciences exactes peu enclins à rentrer au pays

La France constitue la première destination de mobilité internationale des étudiants burkinabè avec (23.5% en 2017). Mais que deviennent ces étudiants à la fin de leur formation ? C’est le sujet d’une enquête édifiante réalisée par deux étudiants burkinabè en France, Nicolas P. Sawadogo (doctorant en Statistiques/Informatique à Lyon) et Chris Ouangraoua, doctorant en Sciences Économiques à Nice. Nous vous proposons les principaux résultats de cette enquête pleine d’enseignements et de recommandations.

Introduction & motivations

La France constitue la première destination de mobilité internationale des étudiants Burkinabè avec (23.5% en 2017) . En effet, depuis 2016, plus de 600 visas étudiants sont attribués annuellement par le consulat de France au Burkina. L’enseignement supérieur Français contribue donc grandement à la formation de la future élite Burkinabè, notamment grâce à la facilité de la langue et à l’accessibilité financière de ses universités publiques. Si le flux d’étudiants Burkinabè admis en France est plus ou moins connu, des indicateurs crédibles et officiels sont plus ou moins inexistants concernant le devenir de ces étudiants une fois diplômés.

Connaître le devenir des diplômés Burkinabè en France est pourtant important, car cela pourrait fournir des données pouvant motiver des politiques destinées à favoriser le retour, la réintégration, et/ou les investissements de ces diplômés au Burkina Faso.

Ces indicateurs sont d’autant plus importants que les études de certains diplômés Burkinabè en France sont financées en partie ou entièrement par l’État, et donc le contribuable Burkinabè, à travers des bourses d’excellence. De plus, connaître le devenir de ses diplômés internationaux permettrait à un pays en voie de développement comme le Burkina Faso de mesurer, voire de contrer le phénomène de la fuite des cerveaux.

C’est pourquoi nous proposons à travers cette enquête une étude quantitative sur le devenir des diplômés Burkinabè en France. Cette étude vise plus précisément à mesurer et à évaluer quelle proportion de diplômés Burkinabè retournent à l’issue de leurs études et quels facteurs favorisent ou inhibent ce phénomène. En plus des objectifs suscités, notre étude vise à procurer aux diplômés et futurs diplômés Burkinabè en France, un aperçu des facteurs qu’ils pourraient prendre en compte dans la construction de leurs projets socio-professionnels.

La suite de ce document est organisée comme suit : Dans la deuxième partie, nous présentons la méthodologie utilisée pour l’élaboration et la conduite de notre enquête. La troisième partie présente les principaux résultats relevés lors de cette enquête. Dans la quatrième partie, nous faisons, au regard des résultats obtenus, un ensemble de propositions/suggestions pour une meilleure prise en compte des diplômés internationaux burkinabè dans les politiques publiques. Enfin, la cinquième partie conclut notre travail.

Résumé

Notre enquête a donné les résultats clés suivants :

1. Ce qui influence le plus la volonté des alumni interrogés de rester en France :

-  La filière d’études choisie : les diplômés en sciences exactes et ingénierie ont plus tendance à rester en France après leurs études

-  Le temps passé en France : la propension à rentrer au Burkina diminue avec le nombre d’années passées en France

2. Contrairement à ce qu’on peut penser, ni le sexe, ni la nature du financement des études (bourse ou fonds personnel) n’influence le fait de rentrer au Burkina ou de rester en France.

3. Parmi ceux qui sont déjà rentrés :

-  Le patriotisme reste la raison principale invoquée par les alumni justifiant le fait qu’ils soient rentrés au Burkina après leur études,

-  La plupart des répondants n’ont pas relevé de difficultés rencontrés lors de leur retour au Burkina. Certains ont toutefois relevé la différence de mentalité entre les deux pays et de l’hostilité lors de leur recherche d’emploi

-  Le secteur employeur principal des alumni est la fonction publique

-  La quasi-totalité ne regrettent pas leur choix de retour

4. Parmi ceux qui comptent rentrer :

-  Le patriotisme reste la raison principale motivant le retour au Burkina

-  La majorité s’attendent à rencontrer de l’hostilité lors de la recherche d’emploi au Burkina

-  La plupart des répondants envisagent de travailler dans le secteur privé lors de leur retour

5. Parmi ceux qui ont décidé de ne pas rentrer au Burkina à court terme, la recherche d’expérience professionnelle dans leur domaine et de meilleures perspectives d’emploi en France sont les raisons majoritairement invoquées. Les raisons sécuritaires ne viennent qu’en avant-dernière position.

6. Quasiment aucun alumni n’est déçu de son expérience en France

Méthodologie

Public cible

Dans cette enquête, notre public cible était les étudiants Burkinabè (actuels ou anciens) ayant obtenu un diplôme d’études supérieurs en France. Cependant, dans le but d’obtenir un échantillon cohérent et de limiter le biais, nous avons pris en compte plusieurs critères dans la constitution de notre échantillon :

-  Année d’obtention du dernier diplôme : Nous avons limité notre public cible aux diplômés des dix dernières années (2010 à 2020). Ainsi, nous avons obtenu un échantillon de diplômés confrontés plus ou moins aux mêmes réalités socio-politiques.

– Diplômes obtenus : L’échantillon a également été limité aux étudiants ayant obtenu un diplôme de fin de cycle (Licence/Bac+3, Master/Bac+5 ou doctorat). Ce choix se justifie par le fait que les diplômes intermédiaires n’offrent, pour la plupart des filières, quasiment pas de perspectives d’emploi. Par conséquent les détenteurs de ces diplômes sont généralement en poursuite d’études.

-  Lieu de résidence des diplômés : Nous avons constitué l’échantillon en ciblant particulièrement les diplômés résidant au Burkina Faso d’une part, et ceux résidant en France d’autre part.

Construction du questionnaire

En considérant l’ensemble des critères suscités, nous avons constitué un questionnaire qui a été communiqué et partagé par plusieurs canaux, permettant ainsi de toucher à la fois les diplômés internationaux résidents en France, et ceux résidant au Burkina Faso.

Le questionnaire constitué était anonyme dans le sens où nous ne demandions pas de données à caractère personnel, mais aussi adaptatif car les questions posées étaient personnalisées en fonction du profil du sondé.

2. Quelles variables influencent le fait de rester en France ?

Aux alumni résidents en France, nous avons posé la question de savoir s’ils envisageaient de rentrer définitivement dans les trois années à venir. Les résultats suivants font la synthèse des réponses obtenues. Pour chaque facteur, un test statistique du khi-deux a été réalisé et nous a permis de conclure sur une influence du facteur ou non.

• Le sexe n’influe pas sur la volonté de rentrer au Burkina Faso.

Des réponses obtenues, nous constatons un équilibre hommes-femmes.

• Les diplômés en sciences exactes & ingénierie ont plus tendance à rester en France.

Nous avons réalisé une comparaison des réponses à la question du retour suivant les deux principales disciplines (nous avons omis les deux autres car elles avaient trop peu d’effectifs).

Le test du khi-deux établie une différence significative entre les deux domaines. On constate ainsi que seulement 31% des diplômés en sciences exactes & ingénierie envisagent de rentrer, contre 60% pour ceux en sciences humaines et sociales.

• Les boursiers n’envisagent pas plus de rentrer que les non boursiers.

Ici nous avons comparé deux catégories d’alumni selon le type de financement de leurs études : D’une part, ceux ayant bénéficié d’une bourse de l’état Burkinabè, et d’autre part ceux dont les études ont été financées sur fonds propres.
On constate une relative équivalence des réponses dans les deux catégories.

• Ceux qui ont passé plus de temps en France ont moins tendance à vouloir rentrer.

En analysant les réponses suivant l’ancienneté en France, nous constatons un quasi-équilibre chez ceux qui ont passé moins de 5 ans. Mais à partir de 5 ans, les enquêtés ont clairement plus tendance à ne pas envisager un retour à court terme.

3. Pour quelles raisons les alumni décident-ils de rentrer ?

Plaidoyer

Au vu des résultats obtenus dans le cadre de cette enquête, nous faisons un plaidoyer pour un meilleur épanouissement des Burkinabè diplômés en France. À travers leur épanouissement, chacun des deux pays, ainsi que les relations de coopération entre le Burkina et la France s’en trouveront renforcés. Nous proposons donc :

1. Une politique de rentabilisation des bourses accordées par l’État Burkinabè : Il est indéniable qu’à l’heure de la mondialisation, obliger les boursiers diplômés à retourner ne semble pas réalisable. En revanche, il est tout à fait faisable de les amener à investir au Burkina une fois leurs études terminées, en guise de contrepartie. Ces investissements pourraient se faire via la création d’entreprise, et donc d’emplois, ou encore par la transmission du savoir acquis à travers des conférences, formations, etc.

2. Un annuaire des burkinabè de l’étranger : Plusieurs des alumni Burkinabè de France ont des compétences rares qui pourraient intéresser les entreprises évoluant au Burkina. Créer un tel annuaire permettrait alors de valoriser ces compétences en les mettant à la disposition du marché du travail Burkinabè et même de susciter des collaborations entre alumni. Certes, la plateforme France Alumni répond à ce besoin, mais elle est encore peu connue. Une politique étatique en la matière serait donc la bienvenue.

3. Encourager particulièrement le retour des diplômés en sciences exactes & ingénierie : Notre enquête montre que ce profil d’alumni est moins susceptible de retourner que les autres. Il parait donc nécessaire de mettre en place une démarche spéciale à l’endroit de ces diplômés, afin d’en attirer une partie plus importante au Burkina, car le développement du Burkina se joue aussi et surtout sur le développement de l’industrie.

4. Faciliter l’entreprenariat depuis l’étranger : La plupart des alumni désirent investir au Burkina mais la lenteur et la complexité administratives découragent plusieurs d’entre eux. Il serait donc souhaitable de poursuivre la politique de digitalisation des services publiques afin de les rendre plus accessibles et plus transparents pour les Burkinabè de l’étranger. Il serait également judicieux de proposer des programmes d’aide à l’entreprenariat spécifiquement dédiés à la diaspora (une forme de FBDES pour à la diaspora).

5. Proposer des pistes d’investissement : Nous plaidons auprès des décideurs pour la mise en place de politiques d’investissements spécialement à destination des Burkinabè de l’étranger. Il s’agirait par exemple de proposer un système d’actionnariat qui permettait à la diaspora de financer des entreprises innovantes. Cela nécessite toutefois une gestion transparente et participative desdites entreprises.

6. Des communications pour rassurer la diaspora : Comme nous montre les résultats, le décalage entre difficultés envisagées et difficultés effectivement rencontrées lors du retour au Burkina montre que pour la plupart, l’appréhension du retour est aussi fondée sur un manque d’informations et de retour d’expérience. Il serait judicieux de communiquer efficacement à la diaspora (même lors de leur départ pour l’étranger) que leur retour est non seulement souhaitable mais bien plus aisé qu’ils n’auraient à le penser et que l’État est prêt à les accompagner. Des pages d’informations pourraient être jointes aux dossiers administratifs au départ du Burkina, recommuniqués à travers des newsletters des différentes ambassades du Burkina à l’étranger et régulièrement rappelées sur les réseaux sociaux et plateformes dédiées.

Conclusion

Dans ce document, nous avons proposé les résultats d’une enquête réalisée entre juillet et septembre 2020 sur le devenir des Burkinabè diplômés en France. Nous avons recueilli 156 réponses qui nous ont permis d’avoir des tendances intéressantes. Sur la base de ces résultats, nous avons proposé un ensemble de six recommandations principalement adressées aux décideurs pour une meilleure prise en compte de cette partie de la diaspora Burkinabè.

Pour terminer, nous proposons quelques commentaires anonymes reçus lors de cette enquête :

« Focus à faire sur l’insertion des étudiants boursiers et non boursier en France dans le milieu professionnel au Burkina. À la fin des études en France on se sent abandonné par l’état Burkinabé. »

« Je vous suggère la création d’un site web pour les anciens diplômés
afin de créer une synergie groupe pouvant générer des opportunités. »

« 1) renforcer la coopération universitaire, technique et scientifique entre la France et le Burkina Faso, 2) soutenir les projets
d’installation des jeunes diplômés dans leur pays d’origine. »

« Il serait important de mettre en place un réseau entre anciens et
futurs diplômés de toutes les villes et domaines d’études en France. »

« Encourager les compatriotes à retourner au pays. Les opportunités
existent. Il suffit d’être compétent et entreprenant. »

« Je voudrais conseiller à chaque diplômé d’aller où il se sent le
mieux (professionnellement, socialement et spirituellement) et non de
suivre les autres. C’est vraiment important. »

« Il faudrait que l’état Burkinabé opte pour une politique qui
inclurait la prise en compte du retour de ses boursiers Burkinabé.
Créer un cadre propice pour la création d’entreprise et les accompagner en tant que start up. Au Burkina la politique est mélangée au climat
d’affaire, cela complique la situation à ceux qui désirent se lancer
dans l’entreprenariat. »

« J’ai fait un premier d’ingénieur en France en 1998-2000 à Paris et un stage au centre de distribution mixte d’EDF à Toulouse. J’avais des
offres en France mais je me suis toujours dit qu’avec ma formation, je peux trouver mieux au Burkina.

C’est juste pour conseiller aux jeunes qui après leur formation ne
veulent plus revenir au pays que c’est une mauvaise décision. En effet, j’ai des amis qui sont restés en France après leurs études pensant
qu’ils allaient beaucoup gagner mais en finish, ils ne sont mieux que
nous qui sommes au pays et maintenant, ils ont honte de revenir au pays pour tout recommencer. Il y a beaucoup d’opportunités inexploitées,
mais il faut simplement être patient. »

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