Dr Nestorine Sangaré, experte en genre : « La faible représentation des femmes dans les instances de décisions témoigne de la mauvaise qualité de la démocratie »

Titulaire d’un doctorat en sociologie du développement, d’une maîtrise en géographie rurale, Dr Nestorine Sangaré née Compaoré, ex-ministre de la Promotion de la femme du Burkina Faso, a accordé une interview à Sidwaya. La directrice exécutive du Centre de recherche et d’intervention en genre et du développement (CRIGED) a fait l’état des lieux des droits politiques de la femme, les obstacles qui empêchent l’application de la loi sur le quota genre entre autres.

Sidwaya (S) : Quel est votre entendement des droits politiques de la femme ?

Nestorine Sangaré (N.S.) : Pour répondre à cette question, il faut se référer à la loi fondamentale. La Constitution du Burkina Faso consacre que tous les hommes naissent libres en droit, sans distinction d’ethnie, de race, de sexe, de langue, de religion. Il ne devrait donc pas y avoir une distinction basée sur l’appartenance sexuelle pour prétendre à un poste électif ou nominatif. Tous les droits qui sont prévus dans notre Constitution sont reconnus aux hommes et aux femmes.

En matière de démocratie et de droit politique en l’occurrence, la Constitution dispose que tout Burkinabè, tout citoyen peut être éligible et électeur. Donc, les droits politiques de la femme sont les mêmes que ceux reconnus à tous les citoyens du pays sans exception. Mais, au moment de l’application, les textes semblent ne pas être compris ou acceptés par certains citoyens, car ils ne veulent pas permettre à un individu de sexe féminin de prétendre avoir des droits politiques. Cette appréhension est liée à une mauvaise compréhension, mais c’est la réalité. Les textes consacrent les droits politiques égaux pour les hommes et les femmes, mais il existe des personnes du fait de leurs perceptions, croyances et valeurs culturelles remettent en cause ces droits.

S : Pensez-vous que ces droits ne sont pas respectés
au Burkina Faso malgré l’adoption de la loi sur le quota genre en 2009 et sa relecture en 2020 ?

N.S. : Non, la loi n’est pas respectée. Il n’y aurait pas eu de loi sur le quota genre si les droits étaient respectés. En fait, la loi sur le quota est une loi inégalitaire, puisqu’elle mentionnait la présence de 30% de l’autre sexe sur les listes électorales. La nouvelle loi prône la parité, mais elle est aussi inégalitaire, puisqu’il existe plus de 51% de femmes au Burkina Faso. Or, jusqu’à ce qu’on adopte les lois successives sur le quota genre, il y a eu plus de 80% d’hommes sur les listes électorales.

Après l’adoption de cette loi, certains partis politiques ont joué le jeu en ayant plus de 30% de femmes sur leurs listes électorales, d’autres ne l’ont pas respectée. La révision récente de la loi en 2020 a même été suivie d’un recul parce que beaucoup de partis politiques ne l’ont pas appliquée. Certains ont déjà des listes électorales où il n’y a que des hommes. En somme, les droits politiques des femmes ne sont pas appliqués quand bien même il existe des textes juridiques qui font leur promotion.

S : Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ce que les Burkinabè font pour l’effectivité de leurs droits politiques, notamment l’application effective de la loi sur le quota genre ?

N.S. : La première des choses était la sensibilisation de l’opinion par rapport à l’existence des droits politiques, tant au niveau des femmes elles-mêmes qu’au niveau des hommes. Ensuite, il y a eu le renforcement des instruments juridiques avec l’adoption de la loi sur le quota genre. Il faut travailler de sorte à accompagner les acteurs politiques en termes d’éducation politique. A l’approche de chaque élection, plusieurs structures forment les candidates potentielles et une fois qu’elles sont inscrites sur les listes électorales, elles bénéficient d’un accompagnement pour pouvoir battre campagne.

Cet accompagnement continue après les campagnes pour les aider à bien remplir correctement leurs mandats. Ces dernières années, des acteurs politiques et OSC se sont intéressés aux jeunes garçons et aux jeunes filles pour préparer la relève au sein des partis. C’est dire que plusieurs types d’actions sont menées afin que l’effectivité de la jouissance des droits politiques des femmes soit une réalité dans notre pays.

S : Quel est l’état des lieux en termes d’effectivité des droits politiques de la femme, 12 ans après l’adoption de la loi sur le quota genre au pays des Hommes intègres ?

N.S. : 12 ans après l’adoption de la première loi sur le quota genre, on peut dire qu’on a observé des hauts et des bas. A l’Assemblée nationale notamment, après les élections de 2012, on a vu 24 femmes accéder au Parlement, mais après les élections récentes du 22 novembre 2020, nous constatons qu’il n’y a que 16 femmes. Après les premiers décomptes, on n’avait que seulement 11 femmes. Les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes.

Les résultats ont évolué en dents de scie, parce qu’on se rend compte qu’après l’insurrection de 2014, les droits des femmes ont reculé. Juste après l’adoption de la loi en 2012, nous avons constaté une nette amélioration tant au niveau national que communal, mais à partir de 2015 et 2020 le nombre des femmes a progressivement diminué. L’une des préoccupations est qu’après l’insurrection, leur ministère a été fusionné avec le ministère de l’Action sociale. Avec la crise humanitaire, on parle de moins en moins des droits des femmes, même si les actions en faveur de l’autonomisation économique sont maintenues. Il faut reconnaître que dans la crise humanitaire une majorité de femmes est prise en charge. Cependant, celles qui ne sont pas concernées par la crise se sentent oubliées.

S : En tant que leader féminin, pensez-vous que cette loi peut corriger le gap entre l’homme et la femme sur l’échiquier politique au Burkina Faso ?

N.S. : Dans certains pays, cela a été possible. Il faut une volonté politique au sommet de l’Etat. Par exemple, il y a le Rwanda qui a pris une double provision. La Constitution prévoit le nombre de postes réservés aux femmes à l’Assemblée nationale. En plus, il existe une loi qui autorise les partis politiques à positionner des femmes pour la compétition électorale et ce nombre vient s’ajouter à ce que la Constitution réserve comme sièges.

La France aussi a une longue expérience avec le quota constitutionnel qui consacre une loi sur la parité et l’accès des femmes aux postes politiques, notamment au gouvernement. Ces exemples sont des preuves qui montrent qu’avec une loi sur le quota comprise et bien appliquée, on peut parvenir à des résultats. L’absence ou la faible représentation des femmes dans les instances de décisions politiques au niveau électif et nominatif témoigne de la mauvaise qualité de la démocratie. Du fait qu’une grande partie de la population n’est pas représentée dans les instances de décisions ou en est exclue, cela montre que la culture démocratique n’est pas enracinée et que le principe de participation citoyenne à la gestion de la cité reste surtout l’apanage des hommes.

Personnellement, j’ai milité pour l’adoption de la loi sur le quota pour une raison précise. Il y a des femmes qui, du fait de leur origine sociale, de leur pouvoir économique, de leur niveau d’études peuvent accéder à des postes décisionnels. Cependant, il y a d’autres femmes qui ne vont jamais accéder à des postes même si elles ont des compétences parce qu’elles sont méconnues et non engagées politiquement. Il existe des barrières socioculturelles et ces barrières sont structurelles et liées aux partis politiques. Ceux-ci reproduisent en leur sein la division sexuelle des rôles qui prévaut dans la société.

Les femmes sont cantonnées dans des rôles de mobilisatrices à la base et de danseuses de
« djanjoba » lors des meetings électoraux et ne seront sur les listes électorales que si elles apprennent à marchander leurs appuis aux candidats hommes contre leur inscription comme candidates. Personne ne va jamais les proposer pour être sur une liste ni les appuyer pour être élues si elles ne revendiquent pas leurs droits à être éligibles.

S : Selon vous, quels sont les obstacles majeurs qui entravent l’application effective de la loi sur le quota genre au Burkina Faso ?

N.S. : Le premier obstacle c’est la résistance des hommes au sein des partis politiques. Les leaders des partis politiques résistent pour appliquer la loi car cela ne les avantage pas. Le deuxième obstacle, c’est le manque de pouvoir économique. Faire la politique demande beaucoup d’argent et les femmes n’ont pas d’argent, ne serait-ce que pour payer la caution. Pour être candidate, si on demande à une femme de déposer 5 à 25 millions F CFA avant même la campagne, où est-ce qu’elle trouvera cette somme ? Beaucoup ne savent pas comment faire la mobilisation des ressources financières et les opérateurs économiques n’investissent pas souvent pour soutenir des candidatures féminines lors des élections.

En dehors de ça, il y a les contraintes sociocultuelles, parce que pour s’engager, la femme doit avoir l’aval et l’accompa-gnement des membres de sa famille et de sa belle-famille. En réalité, le milieu de la politique burkinabè est un milieu très hostile, un milieu d’hommes, un milieu où la violence sous toutes ses formes est présente et sans pitié. Quand une femme s’engage dans ce milieu, elle a besoin d’une protection rapprochée de ses proches. Cela lui permet de ne pas être victime des maltraitances diverses. En définitive, la peur de la violence en politique, comme on a pu le voir dans notre pays ces dernières années, empêche beaucoup de femmes de s’engager.

Au cours des dix dernières années, si on consi-dère les différentes crises sociopolitiques, le nombre de femmes victimes directes et indirectes est significatif. C’est le cas de l’insurrection où des femmes ont vu leurs domiciles saccagés malgré le fait qu’elles ne soient pas forcément engagées au même titre que leurs maris. Voici une autre raison supplémentaire qui fait que certaines femmes ne veulent pas s’engager en politique. Il y a aussi l’auto censure des femmes du fait du manque d’expé-riences et de compétences en politique, du faible respect des principes et règles de bonne gouvernance politique et démocratique, la peur des violences électorales et le manque de moyens financiers pour pratiquer la corruption électorale.

S : La relecture de la loi sur le quota genre a apporté des innovations notamment la « sanction positive » qui vise à récompenser à hauteur de 20% du financement public les partis politiques ayant respecté la loi. Quelle appréciation faites-vous de cette innovation ?

La loi sur le quota genre n’est pas respectée au sein du gouvernement qui compte neuf femmes sur 32 membres.

N.S. : C’est une régression car l’ancienne loi de 2009 (art 5) indiquait que les partis dont les listes ne respectaient pas les dispositions de la loi perdaient 50% du financement public pour la campagne. Par ailleurs, la loi prévoyait (art 6) qu’un parti qui obtenait ou dépassait 30% de femmes élues recevrait le double du financement effectué par ce parti au titre de la campagne. La loi de 2020 indique que les partis qui appliquent la loi recevront un surplus de 20% du montant alloué par l’Etat pour la campagne électorale. Cependant, ce sont 20% de l’enveloppe totale du financement public qui doivent être redistribués entre l’ensemble des partis qui auraient appliqué la loi.

Il semble, selon les précisions de l’Exécutif, que la répartition des 20% du budget sera au prorata de ce que le parti aurait eu comme financement de sa campagne. Selon les informations, il n’y a qu’un seul parti politique qui a rempli le quota mais qui n’a pas pu avoir les 20% du financement. Cela est dommage, parce que ce n’est pas encourageant pour les partis qui ont joué le jeu et qui ont appliqué la loi.

S : Les organisations féminines de la société civile proposeraient que le code électoral prévoie des sanctions contre les contrevenants à cette loi notamment l’annulation pure et simple des listes électorales non conformes. Qu’en pensez-vous ?

N.S. : Dans certains pays, cela est vérifié. Quand un parti ne respecte pas la loi, on rejette la liste et le parti se réorganise pour remplir les conditions. Mais quand le problème a été posé au Burkina, il est ressorti après les discussions, que cela entravera le processus électoral, puisque la plupart des partis risquent de se voir recaler au dépôt des listes. Les experts avaient conseillé donc de ne pas appliquer cette sanction négative qui consiste à rejeter les listes. En plus, la plupart des partis viennent déposer leurs listes à la dernière minute, la veille même de la clôture souvent très tard la nuit. L’ancienne loi prévoyait qu’après les dépôts, la CENI disposait de 15 jours pour réagir après examen. Cela donnait le temps à la CENI d’interpeler les partis politiques non en règle. La nouvelle loi ne contient plus cette disposition dont l’application paraissait assez faible depuis 2012.

S : Les femmes ne sont-elles pas leur propre bourreau dans la mesure où elles préfèrent jouer le rôle de mobilisatrices et d’électrices ?

N.S. : C’est plus profond que vous le pensez. Les femmes ne sont pas bien organisées. Il y a quelques individualités qui arrivent à émerger du fait de leur affiliation avec certains hommes politiques et qui favorisent l’entrée en politique de certaines femmes leaders. En dehors de cela, il y a d’autres femmes qui, du fait de leur capacité, arrivent à se faire attribuer une place politique. Le problème est plus préoccupant en termes de solidarité puisque le mouvement féminin s’est effrité.

Le manque de mouvement de pression de grande envergure au niveau des femmes fait qu’on ne peut pas faire pression sur l’autorité.
Si les femmes arrivaient à s’organiser, se faire écouter et s’entendre, les partis politiques auraient peur de ne pas respecter le quota. Pour le moment, beaucoup de femmes ne sont pas politiques, parce qu’elles n’ont pas une capacité en communication politique pour se
faire écouter et s’imposer puisqu’elles viennent de façon isolée. Il y a aussi un problème de solidarité entre les femmes.

S : A l’issue des élections législatives du 22 novembre 2020, l’Assemblée nationale compte 16 femmes sur 127 députés. Quant au gouvernement, on n’y dénombre que 9 femmes sur 32 ministres.
Quel est votre commentaire ?

N.S. : La première loi sur le quota a été adoptée quand l’actuel président du Faso était le Président de l’Assemblée nationale et il a été favorable à son adoption. Aujourd’hui, son parti doit composer avec des partis politiques qui ne partagent pas forcément le même avis que lui par rapport à la participation politique des femmes. Cela suscite un marchandage continu. Les leaders de certains partis politiques veulent eux-mêmes siéger. A défaut d’avoir un poste ministériel, s’ils obtiennent un poste de député, ils ne refusent pas.

Dans le jeu des alliances, si on impose aux responsables de ces partis, surtout les plus dominants de mettre des femmes, il n’est pas sûr qu’ils le fassent. Ils vont d’abord se positionner parce qu’ils ont créé leurs partis pour leurs propres ambitions politiques. Pour plusieurs hommes politiciens, créer un parti devient un business. Aux jeux des alliances, même s’il y a une loi, le marchandage entre partis l’a vidée de son contenu. Ce sont autant de réalités qui empêchent aussi la mise en œuvre de la loi sur le quota genre.

S : En tant que sociologue, quelles peuvent être les conséquences sociopolitiques de ces résultats ?

N.S. : La conséquence est que beaucoup de femmes vont se décourager. Imaginons les femmes qui sont sorties avec des spatules manifester pendant l’insurrection qui se retrouvent aujourd’hui avec leurs droits politiques niés, combattus et là où elles comptaient avoir des faveurs tel n’est pas le cas. Est-ce qu’elles auront encore le courage de le refaire ? Pendant plus de sept décennies, c’est-à-dire depuis les indépendances, les femmes ont tenu en haleine le jeu politique, jusqu’à ce qu’on les qualifie de bétail électoral. Lors des rassemblements, ce sont les femmes qui sortent danser et faire les animations ; c’est elles qui partent voter le jour des élections et en fin de compte, ce sont les hommes qui profitent des avantages en occupant les postes électifs.

Certaines femmes manifestent ouvertement leur mécontentement en disant qu’elles sont fatiguées de sortir chaque fois et rien de tangible ne bouge. Les femmes s’engagent maintenant par intérêt, ne serait-ce que pour des gadgets, de l’argent et même un poste, elles attendent quelque chose en retour. Avant, elles s’engageaient par affection, par la proximité qu’elles entretiennent avec les candidats, mais maintenant, ce n’est plus forcément le cas et cela va continuer à tuer la démocratie si l’on n’y prend garde.

S : Au regard de vos multiples expériences, quel appel avez-vous à lancer à vos sœurs afin que les droits politiques de la femme soient une réalité au Burkina Faso ?

N.S. : La perception ou la conception que j’ai de la politique est tout à fait différente de ce que les gens pensent. Pour moi, la première façon de faire la politique est de s’engager à défendre les aspirations des populations, porter la voix des plus pauvres, des personnes démunies en général, ceux ou celles qui n’ont pas accès aux instances de décisions du fait de leur niveau d’instruction.

La défense des causes comme l’accès à l’éducation et l’eau potable, l’accès à des soins de santé de qualité constitue ma seconde raison de faire la politique. Le vrai engagement politique est un engagement utilitariste pour servir et non attendre quelque chose en retour. Comme le dit un adage « des îlots de prospérité ne peuvent pas subsister dans un océan de misère ». Il faut faire en sorte que chaque citoyen puisse avoir de quoi subsister. Aujourd’hui, nous assistons à l’expansion d’une façon matérialiste et égoïste de faire la politique, qui consiste juste à aller s’accaparer indéfiniment, de manière vorace et cupide, de toutes les richesses.

Cette image impacte les jeunes générations actuelles et à venir. Il faut donc se départir de telle façon de faire la politique. L’appartenance sexuelle n’est pas un critère à utiliser car il est contre les dispositions de la Constitution relatives à l’égalité et aux droits politiques des citoyens. L’action et la participation citoyennes sont nécessaires pour le processus de conscientisation et la démocratie et vont au-delà des a priori basés sur l’appartenance sexuelle.

Interview réalisée par
Souaibou NOMBRE

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