sos-sang-helas-on-etait-deja-a-la-morgue-_5b43d618b25ef_l250_h250Dans les formations sanitaires  du Burkina Faso, le sang est devenu une denrée très rare. Les  patients dans le besoin souffrent le martyre pour bénéficier d’une transfusion.  Les moins chanceux parmi eux meurent par manque du liquide précieux, sous le regard impuissant des médecins et du Centre national de transfusion sanguine.

Atteinte d’une insuffisance rénale, Mariam Sissao attend sa poche de sang sous le hall de l’unité de dialyse de l’hôpital Yalgado. Depuis mi-mai 2018, elle y fait le pied de grue chaque matin dans l’espoir que ce sera son tour. Cela fait cinq ans, que Mme Sissao fait des  va-et-vient entre l’hôpital Yalgado, le plus grand centre hospitalier du Burkina et son domicile, depuis la découverte de sa maladie. Assise à même le sol, ce mardi 19 juin 2018, la quadragénaire se meut à la vue d’un agent de santé, à qui elle présente son bon de sang qui arrive à expiration. Le document est délivré par le médecin traitant  avec un délai de validité d’un mois. «  J’ai reçu le bon depuis un mois, mais il n’y a pas de sang. J’ai des douleurs articulaires et j’ai du mal à marcher », se plaint cette patiente, du groupe sanguin B, rhésus positif. Elle devait bénéficier d’une transfusion sanguine, courant mai-juin 2018. Mais hélas ! Le liquide précieux fait défaut…Elle connaît bien ces périodes de disette dans les banques de sang, pour avoir passé plusieurs semaines sous dialyse, sans possibilité d’être transfusée. Sur instruction des médecins, Mariam Sissao fait souvent appel à ses enfants pour lui procurer le liquide rouge en cas de déficit. Cette fois-ci, elle souhaite ne pas en arriver à là.
Mme Diallo, quant à elle, a connu une fin tragique dans sa quête de sang. En avril dernier, elle a accouché d’un garçonnet au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de Tanghin-Dassouri, à la périphérie ouest de Ouagadougou, confie son époux. A peine une vingtaine de minutes après l’accouchement, elle a commencé à saigner, car souffrant d’une hémorragie. Les agents de santé la transfèrent à l’hôpital Yalgado.

De la maternité à la morgue

Elle perd beaucoup de sang dans l’ambulance la conduisant vers le centre hospitalier. Ses vêtements et le lit étaient imbibés du liquide rouge, se rappelle affreusement Mme Diallo.
Une fois à la maternité de l’hôpital, des médecins la prennent en charge. Elle bénéficie d’urgence d’une transfusion qui la met momentanément hors de danger.
Mais, la saignée continue.  Son sang est prélevé et remis à son mari pour des examens. « La demande à la banque de sang est réalisée sur la base du groupe sanguin, rhésus de la personne», explique le chef de service obstétrique, Pr Ali Ouédraogo. L’analyse du sang révèle que Mme Diallo est du groupe sanguin O, rhésus négatif. Aucune poche de ce type n’est disponible à la banque de sang de l’hôpital Yalgado, ni au Centre national de transfusion sanguine (CNTS). Déboussolé, M. Diallo lance une alerte sur les réseaux sociaux, de même que le CNTS. Des activistes et bien d’autres internautes relaient l’information. Deux bénévoles se présentent au CNTS pour la sauver. Mais, c’est peine perdue. « Quand on m’a appelé qu’on a eu du sang, on était déjà à la morgue. Elle avait rendu l’âme », rapporte M. Diallo, d’une voix noyée de larmes, à peine audible. Le garçonnet, renseigne-t-il, est avec sa grand-mère, à Kaya. Le jeune homme de 22 ans a toujours du mal à imaginer que sa femme ait quitté ce monde par manque de sang. Celle-ci était à sa première grossesse, mais, reconnaît-il, elle n’avait jamais fait de consultations prénatales. Pour lui, c’est ce qui serait à l’origine des complications après l’accouchement. Ce drame a amené  M. Diallo à prendre une  grande résolution : donner désormais son sang pour sauver des vies. « J’ai déjà donné en juin. On m’a dit que je peux donner mon sang chaque trois mois. C’est ce que je ferai », promet-il.

Une baisse du taux de collecte

Le manque de sang à l’hôpital Yalgado, fait partie du quotidien du Dr Gaoussou Sanou, médecin néphrologue au service de néphrologie et Hémodialyse. A l’écouter, la fréquence en besoin de sang, dans tous les domaines de maladies rénales et de dialyse, est «extrêmement élevée». En termes de demandes, le service de néphrologie est classé second (avec 5 500 demandes formulées et 3 362 satisfaites en 2017) à l’hôpital Yalgado, après la maternité (5 924 poches de sang utilisées pour 9 286 demandes). Il utilise en moyenne 40 à 45 poches de sang par jour pour 90 patients. Le néphrologue justifie la forte consommation de sang de son service par la spécificité des patients traités. En matière de dialyse, dit-il, les malades sont en permanence anémiés, compte tenu de la défaillance des reins. «Quand le rein est défaillant, le sang ne peut pas être  fabriqué  en quantité suffisante», explique-t-il. Il soutient : «aussi, les anémiés ne s’alimentent pas suffisamment, si fait que nombre d’entre eux manquent d’éléments constitutifs du sang. Enfin, pour des raisons de saignement de certains malades, les médecins font recours à la transfusion sanguine».
Le mois de mai 2018 a coïncidé avec le jeûne musulman et s’est accompagné d’une «baisse considérable» de collectes de sang au CNTS. Bon nombre d’élèves et d’étudiants, «grands donneurs de sang», sont en vacances ou préoccupés à préparer les examens de fin d’année en  ce moment. Ironie du sort ! Cette période est aussi celle de l’installation de la saison des pluies, caractérisée par la résurgence de plusieurs maladies dont le paludisme. Le CNTS semble être impuissant. Les banques de sang sont quasiment vides, la mobilisation pour le don de sang ayant faibli.
équipes du service régional du centre récoltent entre 150 à 200 poches de sang par jour, sur toute l’année, pendant que la demande va crescendo.

A peine 30 à 40% des besoins satisfaits

Elle se situe entre 120 et 200, de mai à juillet, pour atteindre 350 poches à partir de septembre-octobre, selon le directeur régional du CNTS/Centre, Dr Salam Sawadogo. «L’offre est largement en deçà de la demande», reconnaît-il. Son service multiplie les messages d’alerte et de SOS. En juin, il a lancé une «alerte rouge» en termes de stock de produits sanguins. «Si rien n’est fait dans les jours à venir, des malades risquent de ne pas recevoir la transfusion sanguine qui leur est pourtant indispensable », lit-on sur la note rendue publique.
Quand le CNTS peine à collecter du sang, les malades «meurent » dans les hôpitaux, les plus résistants «agonisent». Le besoin en produits sanguins journalier est de 150 à 200 poches à Yalgado, ce qui équivaut au nombre de poches collectées par jour dans la capitale burkinabè. « Seulement 60 à 70% de cette demande est satisfaite en temps ordinaire. Il n’y a jamais eu de 100%», informe Dr Dieudonné Yonli, de la banque de sang dudit centre de santé. Aujourd’hui, la situation est « très dramatique ». Chiffres à l’appui, Dr Yonli peint un tableau assez sombre et «alarmant». Le Centre hospitalier Yalgado a formulé 39 471 demandes de poches de sang en 2017. Il en a reçu 26 677, soit un taux de satisfaction de 67%. De nos jours, « ce taux est très bas, à peine 30 à 40% des besoins», relève-t-il. Selon les dispositions de l’OMS, il faut un donneur de sang pour 100 habitants pour garantir une disponibilité suffisante de sang destinée à la transfusion dans un pays.

Du «sang financier» pour des associations de collecte

Pour le cas du Burkina dont la population est estimée à près de 19 millions d’habitants en 2017, selon l’Institut national de la statistique et de la démographie(INSD), 200 000 donneurs auraient permis de satisfaire aux besoins du CNTS. «On a à peine 30 000 à 40 000 donneurs qui ont déjà donné le sang au moins deux fois», soutient Dr Salam Sawadogo, médecin et directeur régional du CNTS/Centre. Seulement 300 personnes sont répertoriées comme donneurs réguliers. Il s’agit de volontaires qui donnent leur sang au moins deux fois dans l’année. Ils garantissent la sécurité transfusionnelle et permettent d’assurer un approvisionnement continu des banques de sang. « On peut chaque fois compter sur eux, surtout en cas de rupture», indique Dr Sawadogo. Les centres de transfusion sanguine ne sont pas les seuls à avoir des difficultés de collecte du liquide précieux. Des associations à l’image de «SOS Sang», partenaire privilégié du CNTS dans la promotion, la sensibilisation et la collecte de sang, peinent à mobiliser du monde, mais surtout des fonds. Son président, Jean Bosco Zoundi, indique qu’elle ne bénéficie plus de soutiens financiers des ministères et des institutions. «Le don de sang n’est pas soutenu par les bailleurs de fonds extérieurs. Pour eux, ce n’est pas une maladie», déplore M. Zoundi. Les activités de «SOS Sang» ont connu un ralentissement. L’association a du mal à motiver les agents collecteurs. Par ricochet, les sorties de terrain ont baissé. Du 1er janvier au 25 juin 2018, SOS Sang a effectué 117 sorties qui ont permis de récolter seulement 5 302 poches. « Cela fait des mois qu’on ne reçoit aucune aide. Alors que nous devons payer le personnel et la location du siège de l’association en location. J’ai dû mettre ma voiture qui rapporte 30 000 F CFA par jour pour faire face aux charges. Je débourse 500 000 FCFA par mois de ma poche pour les activités de collecte», explique Jean Bosco Zoundi.

Plus de solidarité

Pour faire face à cette pénurie actuelle, les transfusions sanguines programmées ont été suspendues pour ne parer qu’aux urgences. Dr Gaoussou Sanou révèle l’existence d’une autre possibilité de prendre en charge l’anémie sans forcément passer par la transfusion sanguine, mais «elle est lente et onéreuse». Il s’agit de faire une injection. Celle-ci coûte plus de 100 000 FCFA et doit être utilisée chaque deux semaines. « Ce n’est pas à la portée du Burkinabè moyen. Donc, dans 95% des cas, on a recours à la demande de sang», affirme Dr Sanou, de la néphrologie. Pour le chef de service obstétrique, ces produits sanguins permettent d’améliorer rapidement le taux d’hémoglobine, mais ils ne seront pas « trop efficaces pour lever une urgence hémorragique ». A titre d’exemple, Pr Ali Ouédraogo explique qu’une femme perd vite une quantité importante de sang à l’accouchement. Alors que les produits sanguins labiles ne peuvent pas rehausser rapidement le taux d’hémoglobine. « Dans ce genre de situation, théoriquement, on n’a qu’une heure pour sauver la personne. Ces produits n’y peuvent rien », assène Pr Ouédraogo. Henriette Bambara est directrice de communication et de la promotion du don sang (DCPDS) au CNTS. Elle a mis en place une batterie de mesures pour recruter et fidéliser les donneurs de sang. La DCPDS multiplie les actions de communication et de sensibilisation aux besoins et à la nécessité du don de sang. L’ultime solution est la mobilisation de tous autour du don de sang. Le CNTS en appelle donc à la solidarité des Burkinabè.

Djakaridia SIRIBIE

Des jumeaux décédés par manque de sangRahim est donneur régulier de sang. Ce mardi 26 juin 2018, il est venu accomplir ce qu’il qualifie de «devoir», au centre régional de transfusion sanguine des Hauts-Bassins. Des agents collecteurs lui ont fait part du décès de deux enfants, relayé sur les réseaux sociaux.
«Dans le département de pédiatrie du CHU Souro Sanou de Bobo-Dioulasso, presque tous les jours depuis le début de la saison pluvieuse, nombre d’enfants meurent par manque de sang ! C’est tout simplement choquant, puisque c’est évitable. Au cours de ma récente garde, parmi les nombreux décès, une dame a perdu son 2e jumeau (âgé de 1 an et demi par manque de produits sanguins, le 1er jumeau étant décédé deux jours plus tôt pour la même raison. Aujourd’hui encore, six enfants ne vont pas bien, parce qu’il leur manque du sang. Cette fois-ci, ce n’est ni la faute des autorités, ni celle du diable, encore moins celle de Dieu. La faute revient à chaque Burkinabè qui refuse de donner son sang. Le Christ a donné sa vie pour les autres. Donner son sang est moindre. Tout le monde devrait en faire un devoir. Donner son sang est un geste banal pour le donneur mais un grand miracle pour le receveur », affirme-t-il.

D. S.

Rahim est donneur régulier de sang. Ce mardi 26 juin 2018, il est venu accomplir ce qu’il qualifie de «devoir», au centre régional de transfusion sanguine des Hauts-Bassins. Des agents collecteurs lui ont fait part du décès de deux enfants, relayé sur les réseaux sociaux.
«Dans le département de pédiatrie du CHU Souro Sanou de Bobo-Dioulasso, presque tous les jours depuis le début de la saison pluvieuse, nombre d’enfants meurent par manque de sang ! C’est tout simplement choquant, puisque c’est évitable. Au cours de ma récente garde, parmi les nombreux décès, une dame a perdu son 2e jumeau (âgé de 1 an et demi par manque de produits sanguins, le 1er jumeau étant décédé deux jours plus tôt pour la même raison. Aujourd’hui encore, six enfants ne vont pas bien, parce qu’il leur manque du sang. Cette fois-ci, ce n’est ni la faute des autorités, ni celle du diable, encore moins celle de Dieu. La faute revient à chaque Burkinabè qui refuse de donner son sang. Le Christ a donné sa vie pour les autres. Donner son sang est moindre. Tout le monde devrait en faire un devoir. Donner son sang est un geste banal pour le donneur mais un grand miracle pour le receveur », affirme-t-il.

D. S.
http://www.sidwaya.bf