catPar ces temps qui courent, le terrorisme et le djihadisme s’invitant au quotidien dans la vie sociale,  il n’y a pas meilleur dialogue interreligieux que celui qui se pratique au sein des familles. A l’occasion de la fête de Noël, nous avons rendu visite à quatre couples mixtes, c’est-à-dire des couples de confessions religieuses différentes.  Bien que ne suivant pas la même voie du point de vue religieux, ces tourtereaux vivent en parfaite harmonie, dans la tolérance religieuse et ont bien voulu partager leur secret.

Drissa et Natacha Pélagie

Catholique, elle fait apprendre le Coran aux enfants

Rare n’est pas synonyme d’inexistant. Si tel était une maxime, le couple Drissa Sawadogo et Natacha Pélagie Sawadogo/ Ilboudo en serait la parfaite illustration. Mixte de par la confession, ce couple, qui a élu domicile au quartier Karpala de Ouagadougou et à qui nous avons rendu visite à trois jours de Noël, est en effet un des couples où chaque conjoint vit sa foi sans le moindre accroc. Monsieur Sawadogo, enseignant-chercheur en économie, est musulman, fils d’un imam d’ailleurs, et madame, agent dans une banque de la place, est, elle, chrétienne catholique. Ils ont en commun 3 enfants. En février prochain, ils célébreront le 13e anniversaire de leur union.

Lorsqu’il s’agit de parler de leurs différences confessionnelles, c’est avec beaucoup de discernement et sans tabou qu’ils le font : « Nous n’avons pas fait de ça un problème », nous dit Drissa Sawadogo. Et son épouse de rassurer : « Il n’y a jamais eu de problème qui ait trait à la différence de nos confessions ». Et le principe qui semble de  rigueur est le respect de la conviction de l’autre et la compréhension mutuelle. Madame Sawadogo ne manque d’ailleurs pas de nous raconter la petite histoire selon laquelle elle a effectué plusieurs pèlerinages religieux hors du Burkina et de l’Afrique aux frais de son époux, sans qu’elle le lui demande. Les enfants, eux, ont hérité jusque-là de la confession de leur père. Selon des préceptes de l’islam, nous fait savoir Natacha Sawadogo, elle a le devoir, en tant que femme d’un musulman, d’enseigner le Saint-Coran à ses enfants. Et n’étant pas en mesure de le faire personnellement, elle a loué les services d’un maître coranique pour accomplir ce devoir.

Chez les Sawadogo, Noël se fête, tout comme la Tabaski et le Ramadan. Et ils en ont d’ailleurs coutume. Les enfants ne sont pas privés des cadeaux du père Noël. Mais la célébration de la naissance du Christ dans cette famille revêt tout de même une petite particularité, reconnaissent Monsieur et Madame Sawadogo : en effet, contrairement à ce qui se passe lors de la Tabaski ou au Ramadan, le festin  de  Noël  n’est pas organisé à la maison, d’autant plus que cette fête se fait dans la grande famille de madame. Ainsi, les enfants, dès la veille, rejoignent leur grand-mère maternelle, qui habite un des quartiers du centre-ville, chez qui ils festoient avec leurs cousins. Ils sont rejoints par leurs parents qui passent quelques moments avec eux avant que la famille n’entame la petite tournée de visite chez les amis et connaissances.

 

Si la célébration en grande famille est devenue une tradition depuis maintenant quelques années pour madame et monsieur Sawadogo, ils relèvent que cela ne s’est pas toujours passé ainsi.  Au tout début, nous rappelle Dame Sawadogo, Noël comme la Tabaski ou le nouvel an, était aussi célébrée en famille. Et si l’option actuelle a prévalu, c’est non parce que monsieur s’y oppose ou qu’il se pose un problème de moyens financiers, mais plutôt parce que leur agenda était assez chargé de fêtes : « On ne peut pas passer le temps à ne faire que des fêtes », estime l’épouse de monsieur Sawadogo, qui soutient que le fait d’intercaler les fêtes permet à chaque conjoint d’aller saluer ses beaux-parents.

Idrissa Kirsi et Marie Odile

«Nous estimons que c’est le même Dieu que nous prions»

Idrissa Kirsi, avocat de profession, et Marie Odile, agent au call-center de la SONABEL, forment le couple Traoré.  Leur histoire date d’il y a 17 ans quand ils ont décidé de vivre sous le même toit. Idrissa est musulman et Odile, catholique. Mais la différence de croyance religieuse n’affecte nullement leur vivre-ensemble. Mariés aussi bien à la mairie, à la mosquée qu’à l’église, ils sont les heureux parents de 3 enfants soit 2 garçons et une fille, ayant tous eu les baptêmes catholique et musulman. Chacun porte un prénom musulman et un prénom catholique. Dans cette famille, chacun est libre de pratiquer la religion de son choix. «Dès le départ, il y a eu la tolérance religieuse entre nous, chacun a accepté la foi de l’autre. Monsieur a été vraiment compréhensif, il m’a acceptée telle quelle », raconte Marie Odile, la maîtresse des lieux, qui nous a reçus dans la cour familiale, sise à la cité An III, en présence de son époux et de leurs trois héritiers le lundi 17 décembre 2018.

De son côté également, le chef de famille, Kirsi Idrissa, apprécie sa moitié et dit bénéficier de la même tolérance religieuse de sa part. «Les choses se passent le plus simplement possible. Peut-être que c’est parce qu’on a l’avantage d’être des intellectuels. La différence de religion ne constitue pas un problème pour nous. Je l’ai connue catholique pratiquante et je peux dire que c’est même ça qui m’a plu en elle. Pour moi, quelqu’un qui a la crainte de Dieu est une bonne personne », se réjoui-t-il avant d’ajouter qu’autant il encourage son épouse à être assidue dans la pratique de son christianisme, autant il reçoit les mêmes encouragements de sa part, parfois des «remontrances» quand elle sent un relâchement de sa part dans le respect des 5 prières quotidiennes. Et de nous raconter cette anecdote qui va d’ailleurs contribuer à renforcer son engagement dans la promotion de la tolérance religieuse au sein des couples et des familles : «Nous n’avions pas encore célébré le mariage à l’église lorsqu’un jour dans une causerie avec des amis j’ai appris que quelqu’un qui fréquente l’église sans y être marié ne peut pas communier. Je suis tombé des nues. De retour à la maison, j’ai demandé à madame qui a confirmé ces dires. J’étais alors découragé. Pourquoi elle ne me l’a pas fait savoir alors qu’elle est assidue à l’église ? Je lui est présenté des excuses et lui ai dit d’aller prendre les renseignements pour qu’on puisse faire le mariage à l’église. C’est ainsi qu’on a fait le mariage à l’église avant même celui à la mosquée ». Pour Marie Odile, cette attention est une belle preuve d’amour qu’elle considère comme un  bouquet inespéré.

Mieux, depuis ce temps monsieur Traoré est aussi engagé avec son épouse auprès de l’église pour mener des actions de promotion du dialogue interreligieux. Un des actes concrets de cet engagement que Marie Odile raconte sous forme d’anecdote, est qu’elle a cousu un uniforme de l’église pour son mari qui l’a porté et l’y a accompagnée à une fête. Le prête était content de le voir dans le pagne de l’église.

Un autre aspect de l’acceptation de l’autre dans cette famille est qu’ils ne font pas de différence entre les fêtes musulmanes et catholiques. Chez les Traoré tout se fête. « Quand il y a une fête musulmane, c’est moi qui les réveille tôt le matin, les aide à se préparer et les dépose au lieu de la prière avec leur papa. Pareille quand il s’agit d’une fête catholique.  Nous estimons que c’est le même Dieu que nous prions et que seules les manières  de le faire diffèrent », indique Mme Traoré. Son époux s’empresse d’ajouter, avec joie, qu’elle veille toujours à ce qu’il ait un basin neuf et des babouches neuves pour la grande prière. De quoi procurer aux enfants de l’estime et de l’admiration vis à vis de leur parent. « Je vais avec papa à la mosquée et avec maman  à l’église. Pour moi cela ne constitue pas un problème, car autant papa accepte que maman aille à l’église,  autant maman aussi permet à papa de pratiquer sa religion », apprécie l’aîné, Raven, élève en classe de 3e au collège Jean Baptiste de la Salle.  

Pour Noël, un sapin géant trône déjà chez les Traoré.  Marie Odile prévoit d’aller à la messe de minuit le 24 et à celle du 25 matin, peut-être accompagnée de ses deux derniers enfants, qui sont plus proches d’elle. Elle passera une partie de la journée en famille, en compagnie de son mari, à recevoir des parents. Elle n’a encore rien décidé concernant le menu, mais par respect pour la religion de son mari elle évitera d’y introduire la viande de porc et l’alcool.

Karim et Lydie

 Nous vivons notre amour dans l’acceptation de l’autre »

 Ils sont mariés depuis plus d’une décennie et vivent dans une harmonie parfaite malgré leurs confessions religieuses différentes. Eux, c’est la famille Traoré. Le capitaine du bateau, Karim, est musulman et son épouse, Lydie, catholique. Ils ont trois enfants et vivent au quartier Pissy de Ouagadougou, à côté d’une mosquée et d’une église. Nous sommes allés à leur rencontre à trois jours de noël pour voir comment ils s’organisent.

Samedi 22 décembre 2018. Il est 8h00 lorsque nous faisons notre entrée dans la famille Traoré. Monsieur et madame nous accueillent au bord de la terrasse et nous installent. Rapidement, une table est dressée pour le petit-déjeuner. Au menu, du fonio fumant. Tout de suite, nous sommes invités à cette table. Nous n’avons pas  le temps de refuser l’invitation, car une assiette parvient très vite entre nos mains. Nous nous embarquons donc et les échanges vont bon train.

Ce couple mixte dont l’époux est magasinier et sa moitié, secrétaire, confie être guidé par l’amour, qui est en lui-même tolérant : « Nous nous sommes rencontrés et nous nous sommes aimés. Pourquoi dire à ma femme de changer de confession religieuse ?», lance M. Traoré tout en précisant que dans un couple, l’un des conjoints peut suivre l’autre sans contrainte : «Si ma femme trouve que ma religion lui convient et qu’elle décide de m’y suivre, tant mieux. Moi aussi à travers ses comportements, si je vois que sa religion m’intéresse, je peux en faire autant. Mais en attendant, on vit notre amour comme ça ». Et son épouse d’ajouter : « Quand on se mariait, bien qu’étant catholique, je n’étais pas baptisée ». Et M. Traoré de poursuivre : « C’est à partir de chez moi qu’elle a demandé à suivre cette affaire en profondeur. Je n’y ai pas trouvé d’inconvénient puisque c’est sa foi. Je la déposais même aux cours de baptême ».

 Chacun étant convaincu de sa foi, la famille Traoré est dans toutes les fêtes : ainsi, à trois jours de la commémoration de la naissance du Christ, tout est fin prêt pour Noël. De la décoration du sapin au choix du menu : «J’accompagne mon épouse et les enfants qui la suivent à cause certainement de l’ambiance. Ces derniers ont d’ailleurs demandé à faire la catéchèse et ont même reçu le baptême. Je m’y mets parce que je suis le chef de famille. Cela ne me gêne absolument pas, car pendant les fêtes musulmanes, ils m’accompagnent également ».

A chaque fête, monsieur attend le budget que sa bien-aimée élabore avec la collaboration des enfants : « Elle me fait son budget de cuisine, des habillements pour les enfants, et j’assume. A mon tour, je leur dis de faire un budget aussi et je gère. Elle partage la nourriture avec les voisins pendant toutes les fêtes. A la question de savoir si monsieur intervenait dans le choix du menu étant donné qu’il y a un débat autour de la consommation de l’alcool et de la viande de porc, le chef de famille répond : «Ne connaissant pas le choix ou le goût des visiteurs de ce jour, je n’interdis rien ». Et madame de confirmer : « Chez nous, il n’y a rien qui soit interdit ». « Même jusqu’à la décoration, rien n’est interdit », renchérit Monsieur Traoré. La preuve, un sapin de noël bien décoré illumine le salon.

Vu la circulation pendant les fêtes à Ouaga, M. Traoré, lui, a fait le choix de déposer sa famille à la veillée de Noel et d’aller la chercher à la fin.

Chez les Sourwema

On peut  manger du porc et boire de l’alcool

Dans le couple Sourwema, barricadé dans une ‘’forteresse’’ au quartier San-yiiri de Ouagadougou, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et ce depuis qu’Issaka et Denise ont décidé de convoler en justes noces le 27 décembre 1990. De ce couple, qui célébrera ses 28 années de vie commune, sont nés cinq enfants, soit trois filles et deux garçons. Monsieur est issu d’une famille musulmane mais est à présent chrétien évangélique (depuis 10 ans), communément appelé protestant, et madame, une catholique.

«Comment vos parents ont accueilli la nouvelle de votre union ? ». Issaka Sourwema se jette à l’eau et soutient que des deux côtés, il n’y a pas vraiment eu de difficultés puisqu’ils ont tour à tour été à la cathédrale, à la mairie de Baskuy, puis finalement à la mosquée. «C’était three things in one day (trois choses en une journée) », a déclaré l’ancien directeur général des Editions Sidwaya (1997 à 2000). Mais avant d’y arriver, Denise, elle, se souvient que le problème de se convertir à la religion de l’un ou de l’autre s’est posé, quand bien même il n’émanait pas de parents proches. «Est-ce que tu ne vas pas devenir musulmane pour qu’on te fasse hadja ? Est-ce que ton mari ne va pas devenir catholique ? » entendait-elle instamment dans les causeries. «Mais cela ne nous a pas empêchés, chacun de suivre sa voie, car le salut est individuel, c’est ta conviction avec Dieu qui est le plus important», explique-t-elle. Pour celui qui est actuellement chargé de missions au ministère du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat, les différences mal gérées tournent en contradictions. Sa philosophie a toujours été que «la religion est le fait de l’Homme même s’il y a la main de Dieu dedans» ; autrement dit, ce sont les multiples interprétations qui ont conduit à autant de chemins vers le Très-Haut. «Nous, nous partons du principe que Dieu accepte, tolère et soutient aussi bien les juifs, les chrétiens que les musulmans, ceux de la religion traditionnelle et les non-croyants. S’il fait preuve de tolérance, tout le monde bénéficie de la pluie, du soleil, de ses bienfaits. Après réflexion, pourquoi en faire un problème ? » a demandé Issaka Sourwema, pour qui la cohabitation dans la diversité doit être la chose la mieux partagée au lieu qu’on amène les humains à nourrir des inimitiés, voire à dégainer des sabres. Et madame d’assurer que, depuis qu’ils sont sous le même toit, il n’y a jamais eu de couacs tendant à remettre en cause leur vie commune.

S’il y a peut-être insatisfaction, c’est dans l’éducation des enfants, notamment sur le plan confessionnel. «Les catholiques commencent dès le bas âge. Or chez les musulmans et les évangéliques, c’est quand l’enfant devient adolescent ou sort de l’adolescence qu’on estime qu’il est à même de faire la part des choses. Et généralement les enfants sont plus proches de leur mère que de leur père. Quand j’observe cela, je leur rappelle que je suis là aussi. Mais tous portent des prénoms mossé, chrétiens et musulmans, Dieu saura reconnaître les siens, chacun est libre», a-t-il signifié, tout sourire. «Effectivement, chacun exerce une influence apparente ou latente sur les enfants, mais le dernier mot revient à l’intéressé qui peut même embrasser une autre religion», a renchéri Denise.

S’il y a une casquette dont Issaka Sourwema ne saurait se départir, c’est bien de ce bonnet rouge qu’il arbore fièrement depuis le 22 juillet 2008 : il a été intronisé chef traditionnel par le Moogho Naaba Baongho, et porte le nom de Naaba Boalga de Dawelgué, village situé dans la commune rurale de Saponé.

Dans la religion musulmane, beaucoup ne consomment pas le porc et l’alcool, comment se passent donc les fêtes chez les Sourwema? avons nous voulu savoir. «Ma philosophie, c’est de servir à chacun ce qu’il boit, ce qu’il consomme même si personnellement je ne mange pas le porc. Chez nous, chacun prend ce qu’il veut sans que cela pose un problème particulier », a réagi le 15chef de sa dynastie. De plus, un chef traditionnel, à l’écouter, n’est le chef ni des musulmans, ni des chrétiens, ni des pratiquants de la religion traditionnelle ou des athées, il est le chef de tout le monde. C’est pour cette raison que le Ramadan, la Tabaski,  la Noël et Pâques sont toutes célébrées.

 

Alima Séogo Koanda

 

Mireille Ebou Bayala

 

Aboubacar Dermé

 

Bernard Kaboré

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