lamarÀ seulement 30 ans, Kendrick Lamar, avec son album « DAMN », se voit couronné du prix Pulitzer, qui n’a jamais récompensé un artiste de musique moderne. Une consécration pour le rappeur, qui raconte avec poésie les souffrances des jeunes Africains-Américains.

Nombreux sont les mélomanes à qualifier Kendrick Lamar de génie. Son album DAMN, sorti en 2017, lui vaut ce lundi 16 avril de remporter le prix Pulitzer de la musique. Une première dans l’histoire de ce prix et du hip-hop. Créée en 1943, la prestigieuse récompense américaine n’avait, jusque-là, été attribuée qu’à des albums de musique classique ou de jazz.

Mais le rappeur de Compton, dans le comté de Los Angeles, n’est pas un rappeur comme les autres. Après avoir gagné 12 Grammy Awards en 2016, le jury du Pulitzer lui offre désormais un prix pour une consécration incroyable.

Un poète moderne

La révolution Kendrick, c’est avant tout des textes corrosifs, pointus, une plume acerbe. Son album DAMN contient 14 pistes, aux titres écrits en majuscules, comme pour souligner l’importance de ses concepts. De BLOOD (sang) à FEAR (peur) en passant par LOVE(amour) et DNA (ADN), Kendrick rappe sur l’essence-même de la vie. Tous ces titres entrent en résonance les uns avec les autres. Ainsi, le dernier titre de l’album Duckworth (son nom de famille) incorpore des bribes du premier morceau, BLOOD, comme une poésie d’arrière-fond.

Le rythme est tout aussi novateur, car le rappeur n’hésite pas à mélanger les genres et faire appel à U2, Rihanna ou à Steve Lacy, musicien jazz. Le jury du Pulitzer a qualifié son album de « collection de morceaux plein de virtuosité, unifiée par l’authenticité de sa langue et une dynamique rythmique qui proposent des photos marquantes, capturant la complexité de la vie moderne des Africains-Américains ».

Ses morceaux révèlent à quel point Kendrick est aussi le symbole de toute une jeunesse

Sur des arrangements très pointus, le chanteur mitraille, mais avec calme. Sa colère citoyenne est nuancée par sa posture d’observateur d’une réalité sociale difficile. Un rythme tour à tour agressif, saccadé, monotone, déstructuré. Pour son entourage artistique, Kendrick Lamar est un grand perfectionniste qui n’a pas peur de prendre des risques. Et dès le premier titre, BLOOD, le chanteur impose son audace.

À la manière d’un slam, il raconte sa rencontre avec une femme aveugle qui semble avoir perdu quelque chose. En voulant l’aider, le narrateur se voit répliquer un assourdissant : « C’est vous qui avez perdu votre vie », suivi d’un bruit de tir. Métaphores des violences policières contre les jeunes Africains-Américains, ses morceaux révèlent à quel point Kendrick est aussi le symbole de toute une jeunesse qui meurt, prise au piège de la police et des gangs.

Une fresque sociale 

Dans ce quatrième album, le virtuose dévoile son intimité et chante sur certains morceaux les effets de la célébrité et sa solitude, quand, sur d’autres, il narre les malheurs d’une société qui va mal. Kendrick Lamar porte un regard aiguisé sur la société américaine contemporaine, et plus particulièrement sur la vie à Compton. Ce quartier pauvre de Los Angeles l’a vu naître et grandir. Connu pour la violence de ses gangs, Compton est au cœur de la fresque sociale que dépeint le jeune rappeur.

L’artiste confronte l’Amérique à ses plaies

Il déploie tout son talent pour raconter, avec fatalisme et colère, les misères de son entourage. Lui qui a vu certains de ses proches mourir sous des balles perdues lors d’affrontements entre les gangs Crips et Bloods, a su transcender cette violence à travers sa musique. Il livre un hommage à ceux partis trop tôt, tués à cause des gangs ou de la police, ou incarcérés, et continue de dénoncer avec ferveur l’emprisonnement de la jeunesse dans le cycle de la drogue et des armes à feu. DAMN raconte tout cela, comme pour réveiller l’Amérique et la confronter à ses plaies. Et cette fresque sociale s’exprime aussi à travers ses clips. Véritables courts-métrages, ils donnent à voir la vie des quartiers africains-américains déshérités avec esthétique. Kendrick reste un chanteur engagé qui livre à travers son oeuvre une allégorie d’une Amérique en souffrance.

De quoi conquérir le grand public comme la critique, jusqu’à créer une révolution au sein du très prestigieux Pulitzer. À l’heure où des adolescents marchent pour dénoncer les tueries de masse et se mobilisent au sein du mouvement Black Lives Matter, le discours du chanteur est plus que jamais en phase avec les luttes des jeunes américains.

http://www.jeuneafrique.com/