LADJIAu petit matin du 22 août 2018, la famille Ouédraogo résidant dans le quartier Bendogo, à Ouagadougou, s’est agrandie avec la naissance d’un nourrisson. L’événement heureux a eu lieu à des milliers de kilomètres du Burkina Faso, précisément à Mina1, un lieu désertique situé à environ 5 km à l’est de La Mecque, en Arabie saoudite. Alors qu’elle y était pour effectuer le 5e pilier de l’islam, Sahadatou Ouédraogo ne s’attendait pas à la venue au monde de son enfant ; Salmane dont la naissance en ces lieux ne lui confère pas pour autant le titre de el hadj. Les raisons : il n’a pas accompli les rites et n’est pas pubère. Néanmoins, les autorités saoudiennes l’ont chéri dès ses premiers cris en le couvrant de cadeaux.

 

Mardi 9 octobre 2018 au quartier Bendogo à Ouagadougou. Sayouba Ouédraogo est devant sa villa de type R+1, toujours en chantier à en juger par les quelques ouvriers qui s’activent au niveau supérieur du bâtiment. Vêtu d’un basin blanc, de babouches noires, le commerçant de profession se tient à proximité de deux véhicules. «Est-ce bien cette personne que je viens de contacter il y a une dizaine de minutes ?» me suis-je demandé. Je ne tarderai pas à le savoir : il suffisait, en effet, de recomposer le numéro mobile de l’intéressé pour le voir approcher le combiné de son appareil à l’oreille. «Ok, c’est donc vous ! Venez, j’ai déjà parlé de votre projet de reportage à madame, elle vous attend », déclare l’heureux père de Salmane. Son épouse, Sahadatou Ouédraogo, elle, est aux petits soins pour l’homonyme du roi d’Arabie saoudite. La ménagère, drapée d’un voile qui laisse apparaître son visage, confie d’emblée qu’elle a convolé en justes noces avec l’élu de son cœur en l’an 2000. En avril de l’année courante, elle a soufflé 36 bougies et était déjà mère de 4 enfants, soit trois filles et un garçon. Bien qu’elle fût enceinte, son époux décide de la faire partir au pèlerinage à La Mecque. «Dans l’état où je me trouvais, j’ai eu peur. J’en ai discuté avec mon mari en vue d’y renoncer, mais il a réussi à me convaincre. Il m’a fait savoir que le responsable de l’agence où il m’a inscrite a dit qu’il n’y avait pas de problème que j’y aille», indique-t-elle. Dame Ouédraogo sera davantage rassurée le jour où elle s’est rendue à la formation initiée par ladite agence (Al Bayane) au profit des candidates et candidats au Hadj. «A la formation, j’ai vu d’autres femmes enceintes, c’est ce qui m’a encouragée. De plus, d’après l’échographie, je devais accoucher en fin septembre, donc à mon retour de La Mecque », explique-t-elle. Mais Allah en a décidé autrement.

Sahadatou a quitté Ouagadougou le 9 août et a fait, selon ses propos, un bon voyage aux  lieux saints de l’islam. Mieux, elle a accompli les différents rites prescrits aux fidèles dans l’observation de ce pilier de la religion musulmane, fussent-ils pénibles par moments. C’est d’ailleurs au lendemain d’un périple laborieux qu’elle a donné naissance à son 5e enfant, déjouant les pronostics des disciples d’Hippocrate : «Après la station sur le mont Arafat2, le 20 août, on devait se rendre à Mouzdalifa pour y passer la nuit et ensuite aller à Djamarat pour jeter les cailloux (ndlr : pont Djamarat, le lieu du rituel de la lapidation des stèles de Satan). A Mouzdalifa, nous avons dit au chauffeur de nous rapprocher de Djamarat. Il a refusé de le faire parce que les voitures étaient nombreuses, les files longues si bien qu’on ne pouvait plus avancer. Les gens sont descendus pour marcher. C’est à une vingtaine de kilomètres et c’était une zone montagneuse. J’ai suivi, mais j’étais obligée de m’arrêter par moments à cause de la fatigue. Grâce à Dieu, j’ai pu me rendre à Djamarat, j’ai sacrifié au rituel avant de me reposer. Le retour à Mina n’a pas non plus été simple, c’était le sauve-qui-peut, les gens se cherchaient. Ceux que je suivais sont partis sans moi alors que je ne connaissais pas le chemin. Je faisais désormais attention aux tenues des pèlerins, et quand je voyais un compatriote je le reconnaissais et je faisais des efforts pour le suivre. Certains finissaient par m’abandonner, vu que mon rythme était très lent. J’ai vu d’autres qui se sont égarés comme moi, nous nous sommes renseignés au fur et à mesure et avons finalement vu un monsieur qui accompagnait de vieilles personnes. Lui, il savait où se trouvait la tente des Burkinabè à Mina, c’est avec lui que nous sommes rentrés ».

 

«C’est dans la nuit que les contractions ont commencé »

 

A l’issue de ce parcours du combattant, Dame Ouédraogo a regagné ses pénates, mais la nuit du 21 août sera mouvementée. «C’est dans la nuit que les contractions ont commencé et le lendemain vers 7h, j’ai accouché. Après la naissance du bébé, les autorités saoudiennes qui s’occupent du déroulement du hadj m’ont conduite dans une salle, elles ont pris l’enfant pour des séances de photo. Elles étaient très contentes que j’aie été la première femme à accoucher à Mina, après la station sur le mont Arafat, et ont dit que c’est un honneur et une bénédiction pour eux. Elles ont proposé de lui trouver un nom. J’ai contacté mon mari qui n’a pas trouvé d’inconvénient à cela. Elles ont décidé de l’appeler Salmane comme le roi (Ndlr : Salmane Ben Abdelaziz al Saoud », raconte-t-elle. C’est grâce à la traduction du chef de l’agence de voyage qui l’a amenée au pèlerinage que Sahadatou a compris les propos des autorités saoudiennes, elle qui ne comprend ni l’arabe ni l’anglais. Au-delà de ces moments chaleureux, des personnes qu’elle ne connaît ni d’Aden ni d’Eve sont accourues voir Salmane, dont la photo figurait déjà dans des canards du royaume.

Le petit Ouédraogo bénéficiera aussi de couches, de lingettes avant de regagner La Mecque à bord d’une voiture particulière. «Une fois à La Mecque, le chef d’agence m’a dit encore que nos hôtes veulent organiser le 7e jour de la naissance du bébé, qu’ils ont parlé encore de cadeaux. Ils sont venus me chercher en véhicule, il y avait au moins trois voitures qui composaient le cortège. Nous étions une vingtaine de personnes, dont le consul adjoint du Burkina, le président du comité d’organisation du hadj, que j’ai pu reconnaître. Arrivés, nous avons été installés dans une salle d’attente avant d’être conduits dans une autre où se trouvaient déjà des femmes toutes voilées en noir et la personne responsable de l’organisation du hadj. Il a manifesté leur joie, surtout que ma famille a accepté le nom Salmane. Les cadeaux en ces lieux étaient composés de parfum, de savon, d’habits, de nounous et d’une enveloppe financière », énumère Sahadatou qui a été ébahie par ce geste tout en se demandant si les deux autres femmes qui ont accouché le lendemain ont bénéficié de la même attention qu’elle. En effet, le 23 août, toujours à Mina, une Algérienne et une Ghanéenne donnaient aussi la vie. Interrogé sur le contenu de l’enveloppe financière, la ménagère, appuyée par son époux, sera peu bavarde : « Que ce soit des dinars ou pas, vous n’aurez pas une idée du montant». Outre les présents, Salmane pourra accomplir les rites du pèlerinage dès qu’il sera pubère, avec une prise en charge totale. «Est-ce qu’il a été couvert d’or, comme cela se susurrait ? ». «Non, nous n’avons pas eu d’or mais nous avons tout entendu suite à la naissance de l’enfant», venait de dire de nouveau le chef de famille, originaire de Bana à Manga. Et de confier qu’il a renoncé à entreprendre les démarches pour l’obtention de la nationalité saoudienne à son dernier-né à cause de la distance et des procédures y afférentes.

Le commerçant, qui effectue des voyages en Chine en vue d’en rapporter du matériel électro-ménager, s’est contenté de demander à Allah beaucoup santé et de baraka3 pour être toujours aux petits soins de sa famille.

 

Aboubacar Dermé

 

(1)            Mina est connue pour son rôle incontournable dans les rites du pèlerinage. Des tentes y sont dressées pour accueillir les millions de pèlerins. Le 24 septembre 2015, un grave accident a occasionné la mort d’environ 1100 personnes.

 

 

(2)                        La station ou l’arrêt sur le mont Arafat est l’élément obligatoire du hadj ; cela veut dire que manquer cette étape au moment prescrit frappe le pèlerinage de nullité. «Le hadj, c’est Arafat », a renseigné un hadith du Prophète.

http://www.lobservateur.bf/