siakaA la suite de l’assassinat du chef de village de Yirgou dans la province du Sanmentaga et de cinq autres personnes par des individus armés non identifiés, les groupes d’auto-défense Koglwéogo de la localité ont mené une expédition punitive contre la communauté peulh faisant une cinquantaine de morts, de nombreux dégâts matériels et des milliers de réfugiés. Dans l’entretien ci-après, Dr Siaka Coulibaly, analyste politique, acteur de la société civile, estime que la réaction de l’exécutif n’est pas à la hauteur du drame. Mieux, il appelle à la mise en place d’une commission inter-ministérielle pour adresser les différentes exigences de ce dossier, car « Yirgou pose clairement le problème de la coexistence entre les différents groupes qui composent la population burkinabè ».

Lefaso.net : L’année 2019 a commencé avec le massacre d’une cinquantaine de personnes à Yirgou et ses environs, quelle analyse cela vous inspire en tant qu’analyste politique ?

Siaka Coulibaly : la crise de Yirgou vient s’ajouter à la crise sécuritaire ouverte que connait le Burkina Faso déjà depuis 2015, dans une autre dimension, sa dimension inter-communautaire. Là, on voit qu’un acte terroriste qui a consisté en l’assassinat du chef de village de Yirgou, a suscité des réactions de la part des groupes d’auto-défense. Sur cette base, des actions considérées comme des représailles de la part des groupes d’auto-défense ont entrainé la mort violente de près d’une cinquantaine d’individus, des blessés qui restent encore à dénombrer et des personnes déplacées qui doivent être identifiées.

A ce stade, la crise sécuritaire prend une autre dimension, en ce sens qu’il pourrait y avoir un développement communautariste de la crise par les oppositions basées sur l’ethnie, étant donné que la crise de Yirgou est nettement une crise inter-ethnique et c’est ce qui fait qu’on s’attendait, de la part des autorités, à une réaction beaucoup plus complète que celle qu’on a vu jusqu’à présent qui se fait par fragment, d’abord une tentative de médiation de la part du chef de l’Etat, ensuite une enquête ouverte sur des bases qu’on ne maîtrise pas très bien.

Si on reste sur cette lancée, on pourrait avoir un enlisement du traitement judiciaire du dossier, à savoir un ramollissement de la justice sur la question, comme ce fut le cas à Tialgo, à Karangasso et à Tanghin, et finalement l’impunité pour ceux qui ont posé les actes.

Le chef de l’Etat s’est rendu sur les lieux du drame cinq jours après, comment peut-on analyser ce déplacement ?

Ce déplacement du chef de l’Etat, symboliquement, montre la dimension qu’il accorde à ce conflit. Pour lui, il s’agit de contradictions sociales entre des gens qui cohabitent et qu’il faut régler par des appels à l’apaisement, des appels à la compréhension, des appels à la cohésion, puisqu’il dit que les Koglwéogo doivent comprendre que leurs vrais ennemis, et nos ennemis à tous, ce sont les terroristes et non pas la population.

Donc, lui, il pose le problème sous l’angle de la cohabitation des populations, alors qu’on devait s’attendre de sa part, à une demande plus claire de justice, parce que, comme il y a la séparation des pouvoirs, il n’est pas responsable de l’action judiciaire, mais il doit appeler à la justice, la justice intégrale, qui consisterait en des arrestations et des incarcérations des auteurs des crimes. Et ça, on ne l’a pas du tout entendu dans son intervention lors de son déplacement, ni non plus dans le message qu’il a adressé à la nation à l’occasion de ces évènements-là.

Il a tout de même essayé de se rattraper, dans son message adressé à la nation, de retour de Yirgou…

Il parle de justice en général. Mais, on s’attendait à des expressions plus précises, comme des arrestations, des incarcérations, des identifications, etc., mais aussi l’appréciation même sur les milices, les groupes d’auto-défense en général qui font débat déjà dans le pays depuis 2016. Donc, sur ces grandes questions, on n’a pas d’indications précises du chef de l’Etat.

La question des Koglwéogo fait débat depuis 2016, rappelez-vous, est-ce que ce n’était pas l’occasion pour l’exécutif de résoudre une bonne fois pour toute, cette question en dissolvant l’association ?

On a compris depuis le départ que l’exécutif ne veut pas aller dans le sens de la démocratie, dans le sens de l’état de droit, dans le sens des droits humains en considérant que les Koglwéogos sont des acteurs de la sécurité qui jouent des rôles là où le service classique de la sécurité n’arrive pas à travailler, en pleine zone rurale. C’est ce qu’ils avancent. La solution qu’a proposée l’exécutif, entre temps, est de les intégrer dans le dispositif de sécurité. Ce que les Koglweogos, eux-mêmes, ont refusé.

Donc, on peut penser qu’avec Yirgou, et malgré Yirgou, la posture du gouvernement n’a pas évolué par rapport à cette question des groupes d’auto-défense qui sont dans l’illégalité totale. Non seulement, ils ne sont pas conformes au dispositif légal, ils ne sont pas conformes au dispositif de sécurité parce qu’ils auraient dû être des auxiliaires des services de sécurité pour dénoncer, pour aider à interpeler les délinquants.

Mais ils ne font pas ça et ils agissent en marge des services de sécurité de l’Etat. Sur la base des évènements de Yirgou qui éclairent sur la nature réelle de ces Koglwéogo, l’Etat aurait dû prendre une posture beaucoup plus ferme et beaucoup plus conforme au droit. Ce qui n’a pas été le cas. Donc, sur cette question précise des Koglwéogo, on peut penser qu’il n’y a pas une réaction du gouvernement dans le sens de sa normalisation.

La crise de Yirgou présente le visage réel des Koglwéogo, mais est-ce qu’elle ne met pas à nu une autre réalité qu’on se refuse de voir, à savoir la question ethnique au Burkina, et particulièrement la question peulhe ?

Oui, c’est en cela que je disais que l’affaire de Yirgou était connectée à la question de la sécurité, mais aussi à la question de la cohésion nationale et à la question de l’unité nationale. Yirgou pose clairement le problème de la coexistence entre les différents groupes qui composent la population burkinabè en ce sens que cette coexistence n’a jamais été clairement définie dans les textes, on a tenté de les occulter ne pensant qu’avec le temps, ce problème allait disparaitre de lui-même.

Mais on voit aujourd’hui que cela n’a pas été le cas. Et la question Peulh est une question posée, pas seulement par Yirgou, mais depuis longtemps déjà, y compris depuis le temps de la colonisation jusqu’aux indépendances, la question Peulh, entre autres questions des minorités n’a pas été clairement résolue. Du coup, cette question reste entière parce que la question Peulh inclut l’intégration de ce groupe qui est un groupe extraterritorial puisqu’il existe dans plusieurs autres pays, mais surtout celle de sa grande mobilité.

Etant donné qu’ils se déplacent assez facilement, ils ont souvent posé des problèmes de gestion de terroirs, de ressources naturelles, l’eau ou les pâturages dans un premier temps, mais dans un second, le problème de son intégration dans les autres groupes est aussi posée. Cette intégration, quand on fait l’observation à grande échelle, on se rend compte qu’elle est diversement réglée, selon les groupes en présence.

Si on prend le cas de l’Ouest au Burkina Faso, on peut dire sans trop de risque de se tromper, que c’est une intégration presque réussie, étant donné que tous les villages de l’Ouest comprennent des hameaux Peulh, parfois, il y a des interactions sociales qui se font normalement. Pour l’Ouest, on peut penser qu’il n’y a pas un grand problème de coexistence hormis les questions classiques de terre, de bétail volé, etc.

Mais, on se rend compte qu’il y a d’autres régions du pays où l’intégration est beaucoup plus difficile notamment au plateau central où vous trouvez qu’il y a rarement des villages Peulh totalement intégrés aux villages Mossi. Donc, c’est un aspect qui doit être étudié sérieusement. Je sais que Yirgou ne peut pas permettre de régler totalement cette question qui est une question fondamentale de l’Etat burkinabè.

Mais, il est important, à partir de Yirgou, d’ouvrir des fenêtres de recherche et de réflexion sur cette question Peulh et comment la résoudre parce qu’elle a une dimension sécuritaire maintenant, puisque la question du Djelgodji a été le point d’entrée de la question terroriste au Burkina. Il faut donc savamment étudier cette question Peulh pour voir comment elle pourrait être résolue dans le cadre d’un ensemble étatique.

Pour régler ce problème, il faut d’abord reconnaître son existence, pourtant on tourne autour des termes. Ne faut-il pas commencer par appeler les choses par leurs noms si on veut réellement aller vers de vraies solutions au problème ?

Il y a le cas spécifique de Yirgou qui en appelle à des questions de justice, mais sur le plan sociologique, en général, les questions peuvent aussi être soulevées par des études. Quelqu’un fait une étude dans laquelle il y a des conclusions et ces conclusions peuvent interpeler et conduire à des politiques publiques.

C’est pour cela que la mise à l’agenda public de cette question, peut-être, n’est pas forcément du ressort du gouvernement seul, ça peut venir de la classe politique en général, de la société civile, mais elle peut aussi venir du monde de la recherche.

Depuis le massacre de Yirgou, l’indignation est générale. Un collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés a vu le jour et organise une marche le samedi 12 janvier 2019, que pensez-vous de cette initiative ?

C’est une réaction tout à fait normale, au sens de la forme qui a été utilisée. On aurait pu s’attendre à des réactions violentes de la part des membres de ce groupe Peulh dont certains parents ont été massacrés. Mais, le collectif est une réponse républicaine à un problème qui se pose, et je souhaite qu’il atteigne des résultats probants.

Je fais, moi-même, partie d’un groupe qui a aussi fait une intervention dans ce sens le samedi dernier. Donc, la naissance de ce collectif n’est qu’un des épisodes de l’ensemble des réactions qui auront lieu à partir des évènements de Yirgou.

Avec Yirgou, on a peut-être atteint le paroxysme de l’horreur, quels sont les risques si le cas n’est pas traité avec efficience ?

Les risques sont évidents. Ils sont liés à la sécurité, à la cohésion nationale et à l’unicité du territoire. Les Peulhs sont l’essentiel des troupes des mouvements séparatistes terroristes sous la forme de Ansar-oul-islam qui revendique le Djelgodji séparé et vivant selon les préceptes de l’islam, et cette question est autant une question politique, sociale que sécuritaire. Donc, à partir de Yirgou, on peut avoir soit des conflits intercommunautaires entre Peulhs et Mossis par endroits, étant donné que ce sont les deux peuples les plus répandus sur le territoire burkinabè.

Dans tous les villages du Burkina Faso, vous trouverez un groupe Mossi, un groupe Peulh qui cohabite à côté des autochtones. Donc, c’est fort possible que sur d’autres endroits du territoire, on ait le même type de conflits. Ça, c’est un premier niveau, le niveau communautaire.

Le deuxième niveau, c’est que les terroristes, jusqu’à présent ne s’attaquaient pas aux personnes civiles, ils s’attaquaient aux forces de défense et de sécurité. Les civils qui ont été tués étaient suspectés d’avoir faits des dénonciations et donné des informations aux FDS. Maintenant, à partir de Yirgou, on peut craindre que les terroristes n’utilisent Yirgou comme un prétexte pour commencer à attaquer certaines populations.

En se basant sur les massacres qui ont eu lieu, on donne aussi un prétexte à ces gens, peut-être que ce ne sont même pas des gens qui partagent la cause Peulh forcément, mais ils peuvent utiliser ce prétexte exactement comme l’islam est utilisé comme prétexte pour le terrorisme. Donc, c’est une crainte qu’on peut avoir. Tout dépendra de comment l’Etat va répondre à cela. Peut-être que l’état d’urgence et les mesures qui vont suivre vont permettre de résoudre la question, on verra bien.

A votre avis, quelle est l’urgence au niveau de l’exécutif aujourd’hui ?

L’urgence, c’est de mettre en place tout de suite des structures qui vont prendre en charge la question dans toutes ses dimensions. La dimension judiciaire est urgente, tout comme la dimension sociale (coexistence) et la dimension cohésion nationale (intégrité du territoire et sécuritaire).

Donc, pour moi, on devrait avoir mis en place des responsables là-dessus même si on sait que dans certains ministères comme l’administration territoriale ou la sécurité, il y a déjà des structures qui peuvent commencer à s’ébranler, de même qu’au ministère de l’action sociale. Mais, je crois que la question vaut la mise en place d’une commission inter-ministérielle qui se chargerait d’adresser les différentes exigences de ce dossier-là.

Interview réalisée par Moussa Diallo
Lefaso.net