harvLe « New Yorker » publie une enquête accablante qui décrit comment le producteur a pu agresser et violer des femmes en toute impunité pendant des années.

Ronan Farrow est aussi le fils de Mia Farrow et de Woody Allen. Il a rompu tous les ponts avec son père et dénoncé en termes extrêmement violents l’absence totale de réactions à Hollywood aux révélations de sa sœur Dylan. La fille adoptive de Mia Farrow et de Woody Allen avait raconté qu’elle avait subi les attouchements de son père adoptif à l’âge de 7 ans. En 2014, lors de la cérémonie de remise d’un Golden Globe à son père pour l’ensemble de son œuvre, Farrow poste un message sur Twitter

«  J’ai raté l’hommage à Woody Allen, écrit-il. Ont-ils évoqué la fois où une femme a révélé qu’il l’avait violentée quand elle avait 7 ans avant ou après Annie Hall.  »

 Oh, les filles disent toujours non. Tu sais, « non, non ». Et après, elles prennent une bière ou deux, et elles se jettent sur moi. 

Ronan Farrow, un homme en colère contre l’indifférence du monde du cinéma, est parti en guerre contre Harvey Weinstein. Nul doute qu’il a commencé le recueil de ces témoignages bien avant l’enquête et la sortie du New York Times. À lire son très long article, découpé en quelque dix chapitres, on imagine que son investigation a duré des années. Nul doute aussi que le communiqué publié par Harvey Weinstein à la suite des premières révélations l’a mis hors de lui. Weinstein, contraint de quitter la tête de sa compagnie, s’excuse. Il reconnaît des pratiques auxquelles «  un homme de [s]on âge  » a été habitué : « J’ai grandi dans les années 60 et 70 quand les règles sur le comportement sur le lieu de travail étaient différentes. » En clair, il est victime d’un changement de mœurs. Il reconnaît aussi souffrir d’addiction sexuelle et se dit en thérapie. Mais il nie avoir violé ou contraint qui que ce soit. À Harvey Weinstein on n’a jamais dit «  non  ».

Cette défense – déjà largement épinglée et moquée – s’effondre totalement devant l’accumulation des témoignages recueillis par Ronan Farrow.

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Ronan Farrow et sa mère Mia Farrow en avril 2017. Le jeune homme défend sa demi-sœur qui accuse Woody Allen d’attouchements sexuels quand elle était enfant.  © Charles Sykes/AP/SIPA

Emily Nestor, une hôtesse d’accueil qui avait déposé une plainte auprès de la DRH de la Weinstein Company – plainte révélée dans le NY Times –, a fait à Ronan Farrow un récit circonstancié de ce qui lui est arrivé après avoir décliné son offre de devenir sa « petite amie ». Il lui demande s’il peut lui prendre la main. « Elle a dit non. Dans le compte rendu fait par [Emily] Nestor de son échange [avec Harvey Weinstein], il dit : Oh, les filles disent toujours non. Tu sais non, non. Et après, elles prennent une bière ou deux, et elles se jettent sur moi. Sur un ton qu’Emily Nestor décrit comme bizarrement très fier, il ajoute qu’il n’avait jamais eu à faire comme Bill Cosby, actuellement poursuivi pour agression sexuelle . Elle en a déduit qu’il voulait dire qu’il n’avait jamais drogué une femme. C’était juste bizarre d’en être si fier. C’était tellement loin de la réalité et des règles normales du consentement.  »

Ce qui transparaît au fil des témoignages qui se succèdent avec une monotonie effrayante, c’est que, en effet, Weinstein n’est pas un homme à qui on peut dire non.

 Pourquoi as-tu touché ma poitrine hier ? J’ai l’habitude de le faire. 

Celles qui ont osé – comme l’actrice Emma de Caunes, mais elle avait 30 ans à l’époque et était déjà une actrice confirmée, rappelle Farrow – ont vu leur carrière entravée par le tycoon. Ainsi de Rosanna Arquette : son refus « [lui] a rendu les choses très difficiles pendant des années », confie-t-elle à Ronan Farrow. « Il déploie des efforts considérables pour traquer les gens et les faire taire. Leur faire mal. C’est ce qu’il fait.  » Pour y parvenir, Weinstein pouvait compter sur un service juridique puissant, qui a alterné menaces de poursuites et propositions de règlement à l’amiable. Il orchestrait également des campagnes dans les journaux à scandale contre celles qui se rebiffaient.

C’est ce qui est arrivé à Ambra Battilana Gutierrez, un mannequin italo-philippin. Après avoir subi des attouchements du producteur et accepté un rendez-vous ultérieur pour mieux pouvoir s’échapper, elle va immédiatement porter plainte. Elle est en train de faire sa déposition quand Weinstein l’appelle pour lui proposer un rendez-vous le lendemain soir à son hôtel. Elle s’y rend munie d’un micro posé par le NYPD. Comme elle refuse d’entrer dans la chambre s’ensuit une longue et pénible conversation dans le couloir. À la question : « Pourquoi as-tu touché ma poitrine hier ?  » Weinstein répond : «  J’ai l’habitude de le faire.  »

Le système Weinstein

L’incident se sait. Commence une campagne de presse. Les tabloïds écrivent que la jeune femme a participé à l’une des fameuses soirées bunga bunga de Silvio Berlusconi. Elle assure en avoir ignoré la nature avant de s’y rendre et a été citée comme témoin lors du procès contre Berlusconi, rappelle Farrow. Une autre rumeur l’accuse d’avoir porté plainte pour agression sexuelle contre un homme d’affaires italien, avant de retirer son témoignage. Alors que sa plainte contre Weinstein est considérée comme crédible par des sources policières, elle est finalement classée sans suite par le procureur de New York, Cyrus Vance, Jr. Lui non plus n’est pas un inconnu. C’est lui qui avait renoncé à poursuivre Dominique Strauss-Kahn pour des faits similaires.

Le système Weinstein est en effet bien rodé, ce qui explique qu’il ait perduré pendant de longues années, alors que le Tout-Hollywood savait. Dans sa société, les employés ne se sont pas contentés de détourner les yeux, de peur de perdre leur travail ; ils ont même parfois joué un rôle actif. Farrow en a interrogé pas moins de seize. Une cadre se remémore ces rendez-vous dans des bars ou des chambres d’hôtel, où des employés devaient être présents, chargés de «  rassurer  » la jeune femme, avant de s’éclipser dès le début de la rencontre. «  On avait l’impression que les cadres ou les simples collaborateurs étaient là pour servir de pot de miel pour attirer ces femmes dans un piège, pour qu’elles se sentent en confiance  », dit-elle.

 J’ai en quelque sorte abdiqué. C’est pour ça qu’il a pu faire la même chose si longtemps, à tant de femmes. Elles abandonnent, et après elles pensent que c’est de leur faute. 

Aussi, beaucoup de jeunes femmes n’ont pas réussi à lui échapper. C’est le cas d’Asia Argento, dont le témoignage est glaçant : en 1997, invitée à une fête dans un palace cannois, qui en réalité n’a pas lieu, elle se retrouve seule face à lui. La jeune fille a 21 ans. Il en a 44. Elle subit une longue séance de sexe oral, alors qu’elle ne cesse de lui dire qu’elle ne veut pas. «  Un énorme type qui veut te bouffer. On est dans un horrible conte de fées !  »


Asia Argento dans « Les Morsures de l’aube ». Elle raconte comment elle a subi l’emprise de Weinstein après avoir cédé sous la contrainte une première fois. © Nana productions/Sipa

Asia Argento finit par «  consentir  ». Et se retrouve écrasée par la culpabilité. «  Si j’avais été forte, je lui aurais donné un bon coup de pied dans les c… et je me serais enfuie. Mais je ne l’ai pas fait.  » Terrifiée, la jeune femme a donc une liaison avec lui, accepte ses cadeaux. La première abdication l’a définitivement aliénée. «  Son corps, sa présence, son visage, suffisaient à refaire de moi la gamine que j’étais à 21 ans. Il me suffisait de le voir pour me sentir minable, stupide et faible. […] Après le viol, il a gagné.  »

Même récit d’une autre victime, Lucia Evans, à qui Weinstein impose, raconte-t-elle à Farrow, une fellation en 2004. «  Je n’ai cessé de dire, encore et encore, que je ne voulais pas, de dire : Stop ! Arrête ! J’ai tenté de me dégager, mais peut-être pas assez. Je ne voulais pas le frapper et me battre. […] J’ai en quelque sorte abdiqué. C’est le plus horrible dans tout ça, et c’est la raison pour laquelle il a pu faire la même chose si longtemps, à tant de femmes. Elles abdiquent, et après, elles pensent que c’est de leur faute.  »

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