La parenté à plaisanterie ou rakiré chez les Mossé du Burkina Faso est une pratique sociale typiquement ouest africaine et d’Afrique centrale, qui autorise, et parfois même oblige, certaines ethnies entre elles (Gourunsi vs Bissa, Mossé vs Samo, Bobo vs peuhl au Burkina), à se moquer ou s’insulter, et ce sans conséquence. Il est en effet souvent question de véritables joutes oratoires faites d’insultes, de menaces et de railleries grossières. Ces affrontements verbaux et gestuels étant en réalité des moyens de décrispation sociale. Bien plus qu’un simple jeu, ces relations sont sans doute un moyen de désamorcer les tensions entre ethnies voisines.

En principe, la parenté à plaisanterie ne connait pas de limite dans sa pratique. Mais l’ouverture à la langue française dans les milieux urbains et ruraux a profondément modifié la forme et le contenu des relations de plaisanteries. Ainsi, la langue française, devenue nouveau support linguistique des relations de plaisanteries ne traduit pas toujours toutes les finesses des joutes oratoires. Elle ne rend pas pleinement l’aspect futile du délit. C’est ainsi que certaines personnes, sous le couvert de la plaisanterie, annoncent le décès de leur parent à plaisanterie. Certes, la parenté à plaisanterie constitue un rempart aux conflits ethniques. Mais certaines plaisanteries de mauvais goûts, qui manquent de tacts et d’intelligence, montrent que certains Burkinabè ne comprennent pas le sens profond des relations de plaisanteries, ni leurs justifications passées et présentes. Ils semblent avoir pris de la distance par rapport au passé. Ils sont une menace à cette forme sociale de défoulement public, qualifié «d’alliance cathartique».


Au-delà du jeu, des gestes, des moqueries…, la parenté à plaisanterie contribue à la stabilité sociale et à la paix. Ici un Bissa et un Gourounsi en position de combat (Photo AIB)

Parmi les parentés à plaisanteries les plus pratiquées au quotidien, ici au Faso, on peut citer celles qui lient les Bobos et les peuls, les Bissa et les Gourounsi, ou encore les Samos et les Mossé. Les dialogues moqueurs qui découlent de ces relations font appel à des caractères spécifiques de ces ethnies, souvent liés aux habitudes alimentaires ou à leur mode de vie. Les Bobos diront des Peuls que leur bétail détruit les cultures, et les Peuls moqueront les Bobos sur leur prétendue consommation (excessive) d’alcool. Les Gourounsi diront que les Bissa sont des mangeurs d’arachides parce qu’ils en cultivent beaucoup. Tout ce jeu vise à éviter les conflits.

Les Samo pensent que les Mossé sont peu raffinés et qu’ils ont des comportements barbares et un mauvais penchant à vouloir toujours être les chefs, là où ils se trouvent. En retour, les Mossé pensent que les Samo sont anarchiques dans leur système d’organisation ; ils les traitent de voleurs, et même de voleurs de biens futiles que l’on pourrait se procurer gratuitement. Selon eux, les Samo auraient la manie de voler aux femmes (et même à leurs propres femmes) le «zom koom», cette eau fraîche, farineuse et sucrée dont ils raffoleraient, alors qu’ils pourraient se la faire offrir. Dans le jeu verbal de la plaisanterie, un des protagonistes doit convaincre l’autre de la déraison et de la faiblesse de l’organisation sociale de son groupe ethnique.

Au Burkina Faso, lors des enterrements, les parents à plaisanterie peuvent aller jusqu’à moquer le défunt en l’imitant, ou font semblant de pleurer devant les membres de la famille. Il s’agit d’une mise en scène que seuls les plus proches amis du défunt peuvent jouer. Dans ce cas, la parenté à plaisanterie détourne l’idée de la mort, la banalise en quelque sorte et rappelle les liens qui unissent les deux ethnies.

Pour toutes ces raisons, Alain Joseph Sissao, sociologue burkinabé, pense que la parenté à plaisanterie prévient effacement les conflits ethniques au Pays des hommes intègres: «La stabilité sociale est jusqu’ici une réalité unanimement constatée et reconnue au Burkina Faso comparativement à d’autres points de l’Afrique où les guerres ethniques emportent des milliers de vies humaines. On l’impute moins à l’action politique qu’à la force d’institutions traditionnelles comme l’alliance et la parenté à plaisanterie».


Parenté à plaisanterie entre Sanan et Mossé

Malheureusement, aujourd’hui, il y a trop de modifications dans la parenté à plaisanterie. L’ignorance et la non maîtrise des langues nationales diminuent la truculence des relations de plaisanteries. Il y a des gens qui croient béatement que tout y est permis. Mais que nenni! Il y a des règles non écrites dont la bonne éducation et le sens de la diplomatie. En effet, Il n’est pas permis de se vexer. C’est pourquoi cette impolitesse rituelle donne lieu à des scènes très pittoresques, où les gens rivalisent d’inventivité pour trouver des insultes originales et comiques. Justement, les Burkinabè oublient ce côté drôle de cette communication sociale. Il y en a qui en font à leur tête.

Ils ignorent que derrière les expressions lapidaires se cache en réalité une grande richesse sémantique que seuls les initiés connaissent. Il y a donc lieu de repartir à l’école de la parenté à plaisanterie (apprendre auprès des anciens) afin d’éviter des dérives et des déviations contraires à l’esprit et à la philosophie qui l’animent. Il y va de la surie de la parenté à plaisanterie. Et peut-être de notre identité.

Théophile MONE

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