edeeExpert-comptable de formation et de profession, il a résolument mis les deux pieds dans… l’assiette politique en héritant d’un ex-parti au pouvoir (Congrès pour la démocratie et le progrès) dans la tourmente, suite à l’insurrection d’octobre 2014. La suite, on la connaît : inculpé dans le putsch manqué de septembre 2015, il a été finalement lavé de tout soupçon, blanchi, selon ses dires, « comme le lait des Yarsé », allusion sympathique à ce groupe sociologique qui raffole de cet aliment. Depuis sa libération, Eddie Komboïgo a repris visiblement du poil de la bête, si l’on se fie à l’ambiance assez détendue dans laquelle il a répondu sans détour à nos questions dans son spacieux bureau sis sur l’avenue Kwame Nkrumah avec vue imprenable sur la piste d’atterrissage de l’aéroport international de Ouagadougou. Entre non seulement traits d’humour, railleries et sarcasmes mais aussi un peu d’estime de soi, il revient sur les épreuves qu’il a traversées, même si, malgré tout, il semble plutôt renforcé par les vicissitudes de la vie et n’entend pas du tout renoncer à la chose politique.

 

 

Vous avez été accusé d’avoir joué un rôle dans le putsch manqué de septembre 2015 puis blanchi par la justice avec le non-lieu dont vous avez bénéficié récemment.  Vous attendiez-vous à un tel dénouement judiciaire ?

 

Bien évidemment !  Je suis rentré de France le 12 septembre 2015 et j’avais demandé à mon adjoint au CDP, Achille Tapsoba, de procéder, avec le secrétariat permanent, au changement des candidats qui ont été recalés. C’est dans ce cadre que nous nous sommes retrouvés le 16 septembre pour analyser les dossiers, de 9 heures à 13 heures. C’est après que nous avons appris ce qui se passait à la présidence. N’ayant jamais participé à quoi que ce soit, il n’y a pas de raison qu’on m’implique dans cette affaire. Mais des accusations politico-judiciaires foisonnaient partout. Néanmoins, nous avons gardé toute notre sérénité afin que la justice fasse son travail et que le droit soit dit.

 

Après l’échec de ce putsch, vous avez pourtant filé à l’anglaise. C’est comme si vous vous reprochiez quelque chose.

 

Ce que vous dites n’est pas exact. Je n’ai pas fui le pays. Au moment des tractations consécutives au putsch, un groupe d’une cinquantaine de personnes motorisées se sont rendues à notre domicile paternel avec visiblement l’intention d’agresser ma mère. Les voisins se sont vite interposés et ont réussi à la sauver par le mur mitoyen. Mes frères l’ont récupérée très traumatisée. Voyant que ma famille était visée, j’ai demandé à ma femme de faire venir sa mère pour les faire quitter le pays avec mon benjamin. Ils ont été accueillis à Cotonou pendant que je suis resté au pays ; malheureusement, ma mère avait une tension qui a drastiquement chuté au point de commencer à lui faire perdre les yeux. Vu son état et les appels incessants de mon épouse, j’ai dû les rejoindre le 20 septembre pour organiser sa prise en charge sanitaire. Je m’y suis rendu par la route, en passant par tous les contrôles, si bien que votre terme « filer à l’anglaise » ne sied pas du tout. Quand je suis arrivé, ma mère a cessé de pleurer ; ce qui m’a un peu soulagé. Il fallait rapidement intervenir, mais le plateau technique qui convenait était à Dakar, où nous nous sommes rendus de toute urgence. L’opération chirurgicale a réussi. Ma belle-mère et mon épouse sont rentrées et j’ai demandé à ma mère de rester, le temps nécessaire à sa convalescence, avant de rentrer avec elle quand elle voudra. Pendant mon séjour à Cotonou et à Dakar, j’entendais les accusations tous azimuts. J’ai gardé mon calme, car tout ce qui se disait était faux, notamment le financement du putsch qui, selon les accusateurs, était tantôt de 3 milliards, tantôt de 12 milliards. Il fallait faire une multiplication de 5 ou 10 millions par le nombre de soldats pour brandir un chiffre à mon encontre. Sachant que tout cela n’avait aucun fondement, je suis rentré de moi-même et, dès le lendemain, j’ai été convoqué à la gendarmerie. La seule raison qui m’a amené à quitter le pays était donc relative à la santé de ma maman, car son sang coule dans mes veines. Si de mon fait elle devait subir ce qu’elle a subi, je me devais de réagir promptement parce qu’elle est tout pour moi.  Je ne suis pas du genre à raser les murs. J’assume ce que je fais.

 

Mais qui vous en voulait tant ?                                                                

 

En tant que journalistes, vous pouvez me renseigner, puisque vous savez investiguer. Tout ce que je sais, c’est qu’ils étaient venus pour l’agresser. Et si elle a pu être sauvée, c’est l’essentiel. Dieu veille sur ceux qui sont honnêtes.

 

 Parlons de votre séjour en prison. Comment remplissiez-vous vos longues journées à la MACA?

 

Avant d’être envoyé à la MACA, j’avais déjà fait un mois et quelques jours à la gendarmerie, dans une chambre  où j’étais seul, sans avoir quelqu’un à qui je pouvais dire simplement  bonjour. Je passais mon temps dans la lecture et à suivre la télé. Pour un intellectuel qui aime bavarder comme moi, c’était dur. Certains membres de partis politiques, qui venaient me voir, ont estimé que j’étais dans une prison dorée. On m’a alors fait partir dans la vraie prison qu’est la MACA. Mais cela m’a fait du bien dans la mesure où j’étais plus épanoui. J’étais dans un quartier où il y avait 42 personnes et dans une cellule de 9 détenus. Dès mon arrivée, j’ai joué au football avec les jeunes soldats, qui m’ont accueilli en humain avec beaucoup de respect. Je profite de cette occasion pour les en remercier.

 

Tout compte fait, quelque chose vous manquait quand même, ne serait-ce que le cigare…

 

Si vous en avez, vous allez m’apprendre à en fumer. Pour vous dire que je ne fume pas le cigare. Je fume la cigarette. Beaucoup de choses m’ont en effet manqué. Je suis expert-comptable et je ne pouvais plus voir mes clients. On était aussi sans salle de lecture. Malgré notre présomption d’innocence, on était dans les mêmes cellules et quartiers que des personnes déjà condamnées. Ils ont cru bon d’arracher la climatisation de ma cellule, mais ça ne me faisait ni chaud ni froid, car j’ai appris à m’adapter à tout. Ils ont refusé de me faire l’ordonnance pour que j’achète mes médicaments, la Chambre de Contrôle m’a autorisé à consulter le médecin de mon choix pour acquérir mes médicaments.

 

Arriviez-vous à gérer vos affaires étant dedans?

 

Je recevais 5 à 10 visites par jour, si bien que j’échangeais avec certains de mes clients. Avant 9 heures tout ce qu’on pouvait faire, c’était jouer au « waré », au jeu de dames ou aux cartes. Je puis vous dire que j’en suis devenu expert.

 

Qu’est-ce qui vous était reproché au juste?

 

J’avoue que je ne le savais même pas, puisqu’il n’y avait pas de bonnes raisons. Celles qu’on a brandies ne sont pas issues d’une enquête qui a établi des faits délictueux ou criminels. L’enquête de la gendarmerie n’a rien révélé. Le cabinet qui avait été ouvert pour les dénonciations n’a reçu aucune accusation. Au cours de la première audition, on m’a signifié des accusations de complicité de coup d’Etat avec tout ce qui s’ensuit, association de malfaiteurs, etc. J’ai dit que je ne reconnaissais pas les faits, puisqu’il n’y en avait même pas. J’ai même demandé qu’on me dise sur quoi on fonde ces accusations. Pour toute réponse, on m’a rétorqué que ça sera fait lors de l’audition au fond. Malgré tout, on a décerné un mandat de dépôt contre moi.  Certains militants sont venus en larmes, me suppliant d’appeler Salifou Diallo, Roch ou Simon Compaoré, sinon j’en aurais pour au moins 5 ans de prison, au regard des accusations. Naturellement, je leur disais toujours d’essuyer leurs larmes, car je ne me reprochais rien et que le jour où l’audition au fond se tiendrait, ça serait le début de la fin de ma détention.

 

Vous avez subi des pertes pendant ce coup de force et l’insurrection. A combien chiffrez-vous ces pertes ?

 

Oui, j’ai eu des pertes. Mais elles ne sont que matérielles et financières. Alors qu’il y a eu des compatriotes qui ont perdu la vie,  donc, permettez-moi, d’abord, de m’incliner à la mémoire de tous ceux qui ont perdu la vie pendant ces événements, et d’invoquer le Très-Haut pour qu’il allège la terre du Faso afin qu’ils reposent en paix.

J’ai perdu plus de dix milliards pendant ma détention. J’avais des contrats en vigueur et des crédits qui m’avaient été alloués par des banques de même que des engagements que j’avais pris pour effectuer un certain nombre de réalisations. Pendant ma détention, les banques m’ont classé comme PPE (Personne politiquement exposée) et les contrats ont été résiliés. Vous imaginez deux ans sans marché ! Ce sont des contrats qui pouvaient me rapporter énormément. Pas moins d’un milliard par an ! Ce sont  des contrats de cinq ans qui ont été résiliés ; sans oublier les loyers de mes bâtiments qui devaient être collectés par le greffier militaire. Certains locataires, malintentionnés, se permettaient même de dire que c’étaient des bâtiments de l’Etat, alors que c’était clair qu’ils devraient reverser ces loyers au niveau du tribunal militaire. Ce qui n’a jamais été fait. Lorsque j’ai obtenu la liberté provisoire, le temps de leur réclamer mon dû, ils ont ramassé leurs cliques et leurs claques et sont partis. Je n’ai pas voulu les poursuivre, me disant que s’ils l’ont fait avec moi, ils le feraient ailleurs, et ce n’est pas sûr que d’autres bailleurs auraient la même approche. A ce propos, je rigolais avec le greffier du tribunal militaire, lui disant que c’était lui qui me devait, d’autant plus que c’était à lui que revenait la charge de collecter mon loyer. Du reste, je n’ai aucune envie de poursuivre l’Etat burkinabè pour quoi que ce soit. La reconnaissance de mon innocence me suffit. Je me dis qu’étant un homme d’affaires et un battant, si Dieu me donne la force et la santé, je me battrai encore pour remonter la pente.

 

Aux pertes subies dans vos affaires s’ajouteraient vos domiciles incendiés…

 

Oui, mais pas pendant le putsch. C’est pendant l’insurrection que ma maison à Zogona a été saccagée. C’est vrai que, pendant le putsch, il se racontait que mon domicile a été saccagé à Yako. C’était une maison qui n’était pas achevée. Il n’y avait que les murs. Et qu’est-ce que les gens ont fait ? Ils y ont empilé des pneus usagers et mis le feu. A cause de la fumée qui s’en dégageait, ils ont répandu la nouvelle selon laquelle la maison d’Eddie Komboïgo était en flammes. Pour revenir à l’insurrection, j’ai beaucoup perdu ; surtout des objets de souvenir ou des photos d’enfance qui ont une valeur pas forcément pécuniaire, mais surtout sentimentale et affective, que l’on ne retrouvera plus jamais.

 

Dans le saccage de votre domicile, il se raconte que vous auriez aussi perdu des chiens de race qui, semble-t-il, auraient été tués par les manifestants…

 

Mes chiens n’ont jamais été touchés. Je fais l’élevage de chiens. Les gens ne savent pas que ça me rapportait de l’argent, qui me permettait de réaliser des forages pour les populations et d’aider les jeunes. C’est aussi simple que cela. Quand les manifestants sont arrivés à mon domicile, ils n’ont pas ouvert les niches où étaient les chiens. Peut-être que s’ils l’avaient fait, ça aurait mal tourné. Ils ont simplement ouvert un frigo, ont pris de la viande crue qu’ils ont jetée dans les niches. Alors que ces chiens ne mangent pas de la viande crue : ils sont exclusivement nourris aux croquettes. Ils ont pris des photos comme pour arriver à cette conclusion : il est très riche au point d’acheter des poulets pour nourrir des chiens.  Si ces chiens mangeaient de la viande crue, vous n’alliez pas en trouver. Les chiens ne mangeant pas les poulets, il est normal qu’on les retrouve dans leurs niches.

 

Justement, que devient ce distributeur automatique de billets dont on a tant parlé et qui, dit-on, était installé à votre domicile ?

 

(Rires aux éclats)… Quelle banque viendrait à mettre un guichet automatique dans un domicile privé ? Peut-être que les manifestants s’en sont pris à des guichets automatiques mais pas chez moi. Comment peut-on penser que dans un domicile privé, quelqu’un peut mettre un guichet automatique ? On a tellement encensé Eddie Komboïgo qu’il est devenu un mythe. Il est pourtant comme les autres, un homme qui a ses connaissances, ses convictions et ses valeurs. Ni plus ni moins. Même le plus riche du monde ne se hasarderait pas à mettre un GAB chez lui, ça servirait à quoi ? Ce ne serait même pas rentable pour une banque. Un domicile n’est pas un marché. Si j’ai de l’argent, ce n’est pas à la maison que je l’entreposerai. Je suis expert-comptable, Monsieur ! J’exerce ce métier depuis plus de vingt ans : de 1994 à aujourd’hui. En même temps, j’enseignais à l’université de 1994 à 2014. Vous m’imaginez entreposer ne serait-ce que deux ou trois millions à la maison ? J’ai peut-être des cartes bancaires. Mais il me faut rejoindre les guichets automatiques pour les utiliser ! Je ne suis pas un commerçant de détail ou de poulets pour travailler avec des espèces ! Je suis payé pour des prestations intellectuelles et les paiements se font par virement, avec une certaine traçabilité. Je ne suis pas dans l’informel.  C’est d’ailleurs pourquoi, quand mes comptes ont été saisis et gelés pendant le putsch et que l’on a procédé aux vérifications (mes comptes personnels, ceux de mes sociétés, de mes frères et sœurs, de ma mère et peut-être même les comptes de nos amis, que sais-je), ils se sont rendu compte qu’il n’y avait aucune transaction sauvage. Je n’ai jamais fait de telles transactions.  Si j’avais autant d’argent, je pense que je ferais dans le social au lieu d’aller en donner à des militaires pour qu’ils fassent un putsch.  Il n’y a donc pas de guichet automatique ni chez moi ni dans mon bureau. Ceux qui l’ont dit se sont peut-être donné un prétexte pour vandaliser chez moi et prendre ce qu’ils voulaient. Celui qui vous dira qu’il a trouvé une somme  d’argent chez moi, amenez-le-moi ! Je promets de lui donner 1000 fois la somme qu’il aurait  trouvée chez moi.

 

Vous arrivait-il de rencontrer le Général Gilbert Diendéré pendant votre détention ? Si oui, quelle était la nature de vos échanges ?

 

Pour la petite anecdote, à mon arrivée, quand on a sonné le rassemblement, un lieutenant a demandé aux soldats s’ils me connaissaient. Ils ont répondu par l’affirmative. Le surnom de « Prési choco » a prévalu. La consigne de m’appeler ainsi a été passée dans tous les quartiers. Un jour, j’ai rencontré le général Bassolé qui m’a dit que la nouvelle est arrivée jusque dans leur quartier. Idem avec le général Diendéré. Ça faisait rigoler les uns et les autres. Pour revenir à votre question, disons que, quand on se rencontrait lors des visites, chacun s’enquérait de la santé de l’autre.

 

Vous êtes réputé proche de Diendéré. Quels sont les liens qui vous unissent ?

 

Ce sont des liens d’amitié et de parenté. C’est tout !

 

A quel niveau ?

 

Nous sommes de la même province. De concert, nous réalisions souvent des œuvres sociales. Le général Diendéré a toujours été quelqu’un de sociable. Par-ci par-là, on lui pose des doléances pour  avoir un forage ou une école et il fait souvent appel à des ressortissants de la province pour avoir un soutien.

 

Avez-vous des nouvelles de votre « femme » Fatou (Ndrl : épouse de Gilbert Diendéré) ?

 

Oui. Elle va bien.

 

Sans autre commentaire ?

 

Non. (Avant de contre-attaquer, un brin taquin). Vous qui êtes Peul, n’avez-vous pas ses nouvelles ? (Rires) Ecrivez-moi ça.

 

Quelle est la qualité de vos relations avec les caciques du CDP ?

 

Qu’est-ce que vous appelez cacique ?

 

Des bonzes alors…

 

Qui est cacique ou bonze du CDP ? C’est qui ?

 

Ils sont nombreux. On peut citer Achille Tapsoba, Juliette Bonkoungou…

 

Ah bon ! Respectez-les, s’il vous plaît ! Ce sont des militants du CDP de très longue date. Ce sont les membres fondateurs de l’ODP-MT et ensuite du CDP. Je vous demande donc de respecter des camarades qui sont des cadres supérieurs de mon  parti, avec qui j’ai des rapports cordiaux de camaraderie politique et de respect mutuel.

D’aucuns vous reprocheraient d’avoir vite voulu récupérer le parti après votre libération. Que leur répondez-vous ?

 

Je ne comprends finalement pas. Tantôt on dit que je me devais de récupérer vite mon poste, tantôt on me reproche de le récupérer trop vite. Qu’est-ce que l’on veut finalement ? Je dois vous dire la vérité ; moi, Eddie Komboïgo, savais que je n’étais pas le seul visé dans cette affaire. Je savais que le CDP était également visé. A travers les questions, il est revenu plusieurs fois qu’une instance du parti s’était réunie pour délibérer et soutenir le putsch. Il n’en a jamais été question ! Je sais également qu’Eddie est un homme politique. Au-delà de tout, ce n’était donc pas que des poursuites judiciaires. Les ambitions politiques des uns et des autres n’étaient pas loin. Mais j’ai voulu, par respect de l’institution judiciaire, rester humble et modeste dans le silence. D’autant plus que l’institution requiert une certaine discrétion qu’est le secret de l’instruction.

 

Le CDP n’a pu prendre part à l’élection présidentielle de 2015. Selon vous, quels auraient pu être ses résultats si ce parti avait été en lice ?

 

Je ne suis pas Dieu pour le savoir. Mais ceux qui ont pris la responsabilité d’invalider le dossier du CDP à l’élection présidentielle en savent quelque chose. Ce n’est certainement pas parce qu’on a soutenu la modification de l’article 37 que la décision a été prise. Ça n’a d’ailleurs rien à avoir parce que ce n’était pas un argument judiciaire. C’était sous-tendu par un argument politique. Il faudra donc leur demander quelles statistiques ils ont eues en réalité qui les ont décidés à exclure le CDP et toute l’ex-majorité de la présidentielle.

 

Dites-nous ce que vous pensez du bilan des deux ans de Roch.

 

J’ai toujours dit qu’il ne m’appartenait pas de faire le bilan de Roch, n’étant pas dans la majorité. Je suis le président du CDP. Et comme dirait l’autre, point barre. J’ai entendu Simon Compaoré (ministre de la Sécurité) et Clément Sawadogo (ministre de la Fonction publique) faire leur bilan. Nous allons attendre le bilan global avant d’apprécier. Ne devançons pas l’iguane dans l’eau ! Entre les prévisions et les réalisations, on peut se faire une opinion, et conclure qu’ils ont réussi ou pas, et en en mesurant l’impact sur les populations. Une chose est certaine : nous remarquons que la majorité de la population n’est pas encore satisfaite du résultat.

Sur le plan social, on constate une grogne des syndicats. Le pouvoir d’achat des populations n’a pas augmenté.  Sur le plan économique, malgré les extensions des mines et l’arrivée de nouvelles, notre économie tarde à décoller. Sur le plan des infrastructures et du PNDES, je ne vois pas de projet réel qui soit réalisé.

Sur le plan de la réconciliation, la tension est encore vive. J’essaie de dire que j’appelle à mieux faire. Si le président Roch et le Premier ministre Paul Kaba Thiéba m’entendent, il leur faut redoubler d’efforts. Pour le PNDES, je suis pessimiste : il s’agit plutôt d’une compilation d’idées que de projets, d’une simple multiplication de chiffres pour faire ressortir des montants exorbitants. Il n’y a aucun projet écrit, et aucun bailleur de fonds ne peut suivre. S’ils arrivent à réaliser ce qu’ils ont prévu d’ici 2020, tout le monde applaudira. Si ce n’était pas le cas, ils feraient le lit de l’opposition que nous sommes.

 

Vous êtes président du CDP. Quelles sont vos perspectives ? Allez-vous reprendre la tête du parti ou briguer la magistrature suprême ?

 

Notre parti, le CDP, a ses textes qui régissent son fonctionnement. Aujourd’hui, je suis le président du CDP. Je vais travailler avec l’équipe en attendant le congrès. Le Bureau exécutif national du CDP a été mis en place suite à un consensus par le congrès de 2015. Nous allons travailler dans cet esprit de consensus à avoir une nouvelle équipe qui prendra le train avec des réformes conséquentes qui passeront par la jeunesse et les femmes. Nous avons des aînés qui ont un background certes, mais, parfois, il est temps que ceux qui ont plus de vingt-sept ans d’expérience sachent mettre leur savoir et leur savoir-faire entre les mains de plus jeunes, qui sont plus actifs. Si on arrive à faire cette jonction, nous aurons un bureau conséquent et plus conquérant. Et puis, en 2020 (j’espère que cette fois-ci on ne sera pas disqualifié), notre parti va présenter son candidat. Quelle que soit la personne choisie, nous l’accepterons et l’applaudirons.

 

Parlant de congrès, c’est un véritable serpent de mer qui tarde à sortir de l’eau. On l’annonce toujours et à la dernière minute, nous apprenons son report.

 

Vous avez déjà entendu Eddie Komboïgo parler de congrès ? Non. Ceux qui parlent de congrès doivent savoir que le CDP est un parti bien organisé. Tous les trois ans, il est appelé à tenir un congrès. En 2015 nous en avons tenu un qui m’a élu président. Si nous suivons cette logique, forcément en 2018, pareille rencontre se tiendra. Et il ne s’agit pas d’un congrès extraordinaire, mais ordinaire. Préalablement, une commission chargée de le préparer sera mise en place, en concertation avec toutes les instances du parti.

 

C’est donc dire que vous placez déjà vos pions, notamment avec ce meeting que vous avez récemment organisé au Passoré ? 

 

Je n’ai pas organisé de meeting au Passoré. Je suis allé présenter mes vœux du nouvel an à mes parents au village. Pour ceux qui ne le savaient pas, j’y vais le 3 janvier de chaque année. Avec mes problèmes judiciaires, je n’ai pu respecter ce rendez-vous les deux dernières années. Lorsque la population a entendu ce qui s’est dit à la radio, depuis le putsch, sur leur fils, leur frère et, au bout de deux ans, le juge a dit qu’il est blanc comme… le lait des Yaarsé, elle n’a pu cacher sa joie de me recevoir. Retenez que rien n’a été organisé. J’ai simplement dit à la section CDP de Yako, lorsque je suis allé saluer le chef de Yako, que le 3 janvier je passerais par Yako pour me rendre dans mon village. La section a trouvé bon d’envoyer des militants m’accueillir à l’entrée de Yako. Ils m’ont alors accompagné et nous avons pris l’axe Yako-Samba, qui est ma commune. J’ai été agréablement surpris à notre passage de voir que les populations sont massivement sorties dans chaque village tout au long du trajet pour m’accueillir et manifester leur joie. C’est également avec joie que je leur ai présenté mes vœux de la nouvelle année. A Toésin, un village de Samba où je réside, l’accueil était encore des plus grands. Ce ne sont pas forcément des militants du CDP qui sont sortis, parce que ce n’était pas un meeting du parti. Si j’organise un meeting à Yako, il y aura dix fois plus de monde que ceux qui sont sortis m’accueillir ce jour-là. Soyez-en sûr.

 

Et comme par hasard, l’événement a eu un large écho médiatique?

 

La veille de mon départ, je crois savoir qu’il y a des militants du parti qui ont publié l’information sur Facebook après 18h. Ayant dormi tôt ce jour-là, je me suis réveillé vers minuit et j’ai vu pas mal d’appels. Des journalistes demandaient à travers des messages à m’accompagner et je leur ai répondu que c’est déjà trop tard. Mais j’ai été surpris, à mon réveil le matin, de voir des militants et des journalistes devant ma porte me disant qu’ils allaient m’accompagner. Je n’allais quand même pas les refouler ! Nous avons alors pris la route ensemble.

 

Ces deux dernières années, le pays subit des attaques répétées des terroristes, et le MPP a vite vu la main de Blaise Compaoré derrière cette barbarie. Qu’en dites-vous ?

 

Vous pensez qu’un homme raisonnable peut tourner des agresseurs contre son propre pays ? Non, je ne le crois pas. Jusqu’à présent, il n’y a aucune preuve de cela. Les gens ne font que l’en accuser. Le pays n’est pas gouverné par des oiseaux (rires) (NDLR : le président du CDP fait ici allusion à la vidéo du ministre de la Sécurité, Simon Compaoré, chez le député UPC Ladji Coulibaly). Si c’était vrai, une enquête judiciaire serait ouverte et ceux qui incitent à l’agression seraient poursuivis, arrêtés et condamnés. Par conséquent, les gens doivent éviter les accusations tous azimuts parce qu’il est temps que le Burkina soit paisible. Tant qu’on n’a pas de preuve, que l’on n’accuse pas. Dans mon cas, on m’a accusé ; heureusement que j’ai fait 4 mois 8 jours. Si j’avais fait 2 ans, 5 ou plus tout en sachant que je suis blanc comme le lait des Peuls, on aurait fait du tort à un Burkinabè. Je ne souhaite pas que, dans notre pays, la justice condamne par erreur un seul Burkinabè.  Cela est contraire aux droits de l’homme et ce serait toujours un drame. Si les gens sortent par des déclarations politiques en disant que c’est telle ou telle personne qui en serait responsable, je leur dis d’arrêter et de renforcer leurs enquêtes pour en avoir les preuves. Par ailleurs, tous les militants du CDP condamnent ces attaques. Aucun militant du parti ne soutient ces agressions encore moins ceux qui l’ont géré avant nous.

 

Tout le monde défile à Abidjan pour rencontrer l’ancien président, même si l’on ne se souvient pas vous avoir vu là-bas… êtes-vous allé voir Blaise Compaoré ?

 

(Rires) Vous, les journalistes… vous aimez la polémique.

D’abord, si j’étais parti voir le président Compaoré, je ne vous le dirais pas. Et comme je n’y suis pas parti, je ne vous le dis pas non plus.

 

Vos amis n’étant plus aux affaires, que sont devenues vos entreprises ?

 

C’est vrai que les affaires ne marchent pas aujourd’hui. Cela est d’abord dû à des raisons exogènes au cabinet. C’est d’ailleurs toute l’économie burkinabè qui est en crise. On entend des gens dire que le taux de croissance est de l’ordre de 5, 6 et même de 7%, mais, comme le disait le regretté Salifou Diallo, qu’est-ce que vous voulez que ces indicateurs apportent aux populations ? Elles ne mangent pas les taux de croissance. Nous, nous voulons des choses concrètes. L’activité économique ayant baissé, nous n’avons pas de marchés comme avant. Avant, au Burkina, nous avions beaucoup de projets dans les domaines de la santé, de l’agriculture, de l’enseignement supérieur, de l’hydraulique, de l’enseignement de base et des infrastructures. Une bonne partie de la population travaillait, et les cabinets d’expertise-comptable étaient occupés. Tous les projets qui étaient financés par des bailleurs de fonds (la BAD, la Banque mondiale, le FMI, les banques européennes de développement, les banques locales) ont disparu. La coopération, bilatérale comme multilatérale, qui apportait des projets chez nous, on n’en voit plus. Il faut donc reconnaître que c’est une masse d’argent qui ne circule plus et qui freine notre économie.

 

Tout cela est dû au changement de régime ?

 

Tout changement a ses conséquences. L’Etat est une continuité. Moi, je fais juste une analyse. Le vrai problème du gouvernement Thiéba, c’est qu’il ne veut pas accepter que le PNDES se construit sur les ruines de la SCADD (Stratégie de croissance accélérée et de développement durable). Or, les bailleurs de fonds à qui vous soumettez un projet vous demandent quelle est la plus-value de ce nouveau projet par rapport à l’existant. Si vous ne reconnaissez aucune valeur au premier, le bailleur de fonds vous dira qu’il y a aucun indicateur qui montre qu’en investissant, il en sortira quelque chose de positif. Il vous dira d’aller chercher des indicateurs avant de revenir le voir. Donc depuis deux ans, le gouvernement est en train de tenter, mais, comme le budget de l’Etat est consacré à près de 52% au payement des salaires, ils n’ont pas suffisamment d’argent pour investir et montrer un résultat aux bailleurs de fonds. Il faut que le gouvernement Thiéba ait cette honnêteté intellectuelle et le courage de dire que la SCADD a un bilan positif. Mais, comme on pense qu’en disant cela, on magnifie le CDP et le président Blaise Compaoré, on n’ose pas en parler. J’invite donc le gouvernement Thiéba ou celui qui va venir après lui à reconnaître les acquis de la gestion antérieure.

 

Vous êtes réputé proche de François Compaoré. Que pensez-vous de sa probable extradition ?

 

Je suis proche également du président Roch Marc Christian Kaboré, de Simon Compaoré, de Blaise Compaoré, du général Diendéré, de Zida, de Tahirou Barry et même de vous.

 

Ce n’est pas la même proximité quand même !

 

Je laisse la justice faire son travail. Moins on va parler de justice et plus elle va se réaliser. Si nous intervenons, on dira que nous faisons une pression sur la justice.

 

Vous avez une réputation de frimeur patenté. Les vicissitudes de la vie ne vous ont-elles pas assagi ?

 

Je ne sais pas ce que vous entendez par frimeur. Il va falloir que vous me redéfinissiez le mot. Ce que je suis, c’est ma personnalité. Si je veux porter une bague, je la porte. Si je ne veux pas, je ne la porte pas. Ce n’est pas parce que je porte une bague et que vous n’en portez pas que vous conclurez que je frime. Je ne sais vraiment pas sur quoi vous vous basez pour dire qu’Eddie Komboïgo est un frimeur. Si j’ai posé des actes qui sont critiquables, que l’on me le dise parce que je suis réceptif aux critiques.

Moi, je m’attendais de vous à des questions plus professionnelles qui montrent que vous vous souciez de la gestion du pays que de l’habit que porte Eddie.

 

En tant qu’homme d’affaires, ne regrettez-vous pas d’avoir mis les pieds dans l’arène politique ? 

 

C’est un choix. Ma conscience m’a plusieurs fois interpellé, pas sur ce que je suis ou sur ce que je gagne, mais sur ce que l’ensemble de la population gagne et sur nos relations bilatérales avec l’Occident, de la colonisation à maintenant. Nous voulons rééquilibrer les choses ou les laisser telles quelles ? Si nous voulons rééquilibrer les choses, il faut que chacun se donne. Lorsque je regarde la brave paysanne de Yako, au bord du barrage Oumarou Kanazoé, qui trime avec une daba pour avoir à manger un peu, et peut-être une seule fois dans la journée, il y a de quoi réfléchir. Elle a un outil moyenâgeux, la daba, à la main droite, et à sa gauche, elle a le téléphone portable, une technologie des temps modernes avec des facilités. Avec son téléphone, elle peut rester à Yako et téléphoner à son fils ; mieux elle peut lui envoyer des photos via les réseaux sociaux. Vous imaginez combien de nuits blanches des gens ont passées pour y arriver ? Ils ont simplifié le téléphone pour que ceux qui n’ont même pas fait l’école puissent l’utiliser. Nous, nous devons tout simplement changer l’outil de production du paysan et renforcer sa capacité de production. Est-ce qu’en tant qu’intellectuels, on peut voir que ce minimum, nous ne l’avons pas  et rentrer dormir sur nos lauriers ? Non ! Ma conscience m’interpelle ! Voilà les raisons de mon engagement politique.

 

Interview réalisée par :

Issa K. Barry

Abdou Karim Sawadogo

Akodia Ezékiel Ada

http://lobservateur.bf

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