dj-arafat-592x296Habituée des rubriques faits divers comme des pages culture, la star ivoirienne DJ Arafat entend séduire au-delà de l’Afrique. Portrait d’une idole qui n’a rien d’un modèle.

« Lundi, 15 heures. Sur les Champs-Élysées. » Ça claque, ça brille. Quand DJ Arafat donne rendez-vous, c’est plein de promesses. On s’imagine déjà dans l’un des derniers lieux branchés, sur la plus belle avenue du monde, avec le roi du coupé-décalé. On prendrait un café, lui une vodka hors de prix. Il aime la vodka, on se souvient de son salon à Abidjan, des canapés rouge et blanc en skaï et des dizaines de bouteilles vides de marque 3 Kilos en forme de lingot.

Six jours plus tard. Lundi, 15 heures. Le périph pour horizon, les moteurs des voitures en bande-son. C’est gris et ça fait du bruit. On est à l’Ibis, porte de Clichy. Fini le rêve, voilà la réalité.

Bras tatoués, grigris aux poignets, pupilles dilatées, le chanteur ivoirien sort d’une sieste. Affable, souriant, il est bien loin du personnage sulfureux qui noircit chaque semaine les colonnes des journaux ivoiriens. « Il le cache bien, mais c’est un grand timide », avait prévenu l’un de ses amis. Ce soir, il donne un concert privé, alors, en attendant, il faut tuer le temps. « PlayStation, musique, boîte de nuit, PlayStation, musique, boîte de nuit », avait répété Youyou, le manager d’Arafat pour décrire les journées de son protégé.

Notre rivalité [dans les clashs] n’est que musicale, il ne faut pas prendre tout cela au sérieux

On s’était retrouvés dans un bar, le Ferrari, situé tout près de la « cité Arafat », à Abidjan, comme tous les chauffeurs de taxi l’appellent désormais, où se trouve la maison du chanteur. Miroirs au mur, boule à facettes au plafond, serveuse en mini-robe léopard, le Ferrari est fait pour étirer les soirées. Est-ce pour son nom qu’Arafat a choisi d’en faire un QG de sa bande du Yorogang ? « À part la musique, ce que j’aime dans la vie ? Les voitures de luxe. Et faire l’amour », dit-il sans ciller. Il aime aussi les chiens. Ses quatre pitbulls sont chargés de garder ses grosses cylindrées, dont la Porsche, sa préférée, immatriculée CESAR, « parce que je suis un empereur ».

Clashs en direct sur les réseaux sociaux

Retour à Clichy. Un ami brandit un portable dernier cri. Trois clics et le voici en direct sur les réseaux sociaux. Enfant de la télé-réalité aux 2 200 000 fans sur Facebook, Arafat filme tout et, chaque jour ou presque, défraie « en live » la chronique avec ses « clashs ». Par téléphone interposé, les stars du coupé-décalé rivalisent de rimes et de bons mots.

Le malaise devient total lorsque, en 2012, il se fait filmer en train de frapper sa petite amie

« Les clashs, ça a commencé parce que je voulais montrer que j’étais le numéro un de la musique ivoirienne. Surtout, ça m’aide à inventer de nouveaux sons, j’ai besoin de concurrence pour trouver de l’inspiration, explique-t-il. Quand le monde de la musique dort, il faut le réveiller ! Notre rivalité n’est que musicale, il ne faut pas prendre tout cela au sérieux. »

Tout cela ne serait-il qu’un sombre jeu ? L’artiste se mue régulièrement en mauvais garçon violent adepte des débordements : souvent, les piques entre concurrents tournent aux insultes. Le glauque l’emporte lorsque Arafat invective sa mère, qui l’injurie en retour. Le malaise devient total lorsque, en 2012, il se fait filmer en train de frapper sa petite amie. « Une erreur de jeunesse » qu’il dit regretter aujourd’hui.

Jamais romantique, Arafat tente néanmoins de se racheter. En 2016, dans « Maplorly », un de ses succès, il prodigue des conseils pour garder sa femme près de soi : « Ils sont les premiers à vouloir gagner du temps / Or, pourtant, l’homme doit toujours satisfaire sa femme / Si je mens, dites-moi / Elle a besoin de prendre son pied. »

Il appartient à un mouvement qui se fait autant connaître pour ses scandales que pour sa musique

Dans la rubrique des faits divers

L’idole des jeunes Ivoiriens, considéré comme l’un des artistes africains les plus influents depuis une décennie, n’a rien d’un modèle. L’homme squatte tout aussi souvent la rubrique des faits divers que les pages culture des magazines.

« DJ Arafat a un charisme hors du commun, il a su fédérer la jeunesse autour de lui, mais, désormais, il doit mieux s’entourer. Il appartient à un mouvement qui se fait autant connaître pour ses scandales que pour sa musique. Ces artistes doivent se rendre compte qu’ils sont écoutés et qu’ils ont une responsabilité vis‑à-vis de leur public », estime A’Salfo, le leader du groupe Magic System.

DJ Arafat, c’est l’histoire d’un enfant délaissé, fou de musique et fasciné par les paillettes. Ange Didier Houon grandit au Terminus 40, un quartier du fin fond de Yopougon. Dans cette commune populaire, il fait plutôt figure de privilégié. Son père, Pierre, alias Wompi, est un musicien et arrangeur reconnu. Sa mère, Tina Glamour, est une chanteuse à l’allure vulgaire et aux poses lascives. La famille a de l’argent, mais les parents sont toujours absents. Très vite, le petit Ange est dans la rue, il entre dans des gangs, expérimente la violence, la drogue. Le soir, il traîne rue Princesse, où s’anime le monde de la fête et du son. Il parvient même à travailler au Shangaï et au Compressor, deux des temples de la nuit.

Reconnaissance

Ange enchaîne déjà quelques bonnes rimes au micro et hérite d’un surnom trouvé par ses amis ivoiro-libanais : « Arafat », comme le leader palestinien, que les gosses voient à la télé en ces heures de deuxième Intifada. À l’époque, Douk Saga fait vibrer les enceintes des maquis avec sa nouvelle musique : le coupé-décalé. C’est le début des années 2000 et ce son de petit bandit qui arnaque (« coupe ») et s’enfuit (« décale ») conquiert tout le pays plongé dans la crise.

 

« Le coupé-décalé a émergé en 2002 avec la partition de la Côte d’Ivoire. La crise rendait la vie difficile, et les Ivoiriens ne voulaient plus entendre parler de politique. Fini les chanteurs engagés. Le soir, ils voulaient juste s’amuser », se souvient Philippe Kla, journaliste spécialiste de la musique ivoirienne. On chante l’amour, le sexe, l’alcool et la fête ; on danse et on se soûle jusqu’au petit matin.

Ses protecteurs sont nombreux, mais le plus proche s’appelle Hamed Bakayoko, le ministre de la Défense

Le modèle d’Ange Houon s’appelle alors Jonathan, et c’est sa mort prématurée qui va propulser la carrière de DJ Arafat. En 2003, « Hommage à Jonathan » devient un tube ; c’est toujours son morceau préféré. Le musicien détonne et se démarque. « Il a apporté quelque chose de nouveau au coupé-décalé. Il fabrique des titres dansants et les accompagne de chorégraphies faciles à retenir », poursuit Philippe Kla. À chaque chanson, Arafat crée de nouveaux pas de danse repris par tous ses fans dès la tombée de la nuit.

Surprenant, le mauvais garçon est attachant et séduit tant les enfants pauvres que les puissants. Ses protecteurs sont nombreux, mais le plus proche s’appelle Hamed Bakayoko. Dans le club privé du ministre de la Défense, ancien patron de la station musicale Nostalgie, Arafat va chanter de temps en temps. « Il m’a toujours soutenu et m’a beaucoup aidé tant mentalement que financièrement. Il me donne des conseils. C’est mon papa », dit l’artiste. Son « grand frère » s’appelle Didier Drogba.

Depuis quinze ans, je suis le meilleur. Je suis à la fois le passé, le présent et le futur de cette musique

Avec leur soutien, la superstar ivoirienne veut désormais briller au-delà de l’Afrique. Son dernier album, il l’a signé chez Monstre marin, le label de Maître Gims affilié à Universal Music. Un opus au son différent, plus afro-trap, pour conquérir un public plus large.

Le pari n’est pas gagné : en décembre, au Bataclan, le nombre de spectateurs présents était décevant. Arafat est alors reparti sur des terres familières pour frapper un grand coup, au Burkina Faso, où il a rempli des stades. Il en faudrait plus de toute façon pour l’inquiéter : « Depuis quinze ans, je suis le meilleur. Je suis à la fois le passé, le présent et le futur de cette musique », clame celui qui, sur son dernier album, se proclame « enfant béni ».

Le meilleur, vraiment ?

Quatre fois élu meilleur artiste aux Awards du coupé-décalé (notamment lors de la dernière édition), DJ Arafat est concurrencé depuis plusieurs années par d’autres poids lourds de cette musique qu’il « clashe » sur les réseaux sociaux.

Un temps proche d’Arafat, qu’il a connu dans les clubs de Yopougon, Debordo Leekunfa s’est fait connaître grâce à « Kpangor », chanté et dansé en duo. En 2008, ce titre est l’un des plus écoutés en Afrique de l’Ouest. Mais l’amitié entre les deux chanteurs fait long feu ; dès l’année suivante, ils se disputent et alternent depuis entre rapprochements et inimitiés.

Autre figure du milieu, Serge Beynaud est devenu incontournable à partir de 2009 grâce à son titre « Kouma Lébé ». Il travaille régulièrement avec Bebi Philip, figure bien plus sage et plus professionnelle du mouvement. Musicien, chanteur mais aussi producteur, il est très influent dans le milieu musical ivoirien.

Jeune Afrique

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