nestorine sitarailJ’ai enseigné les techniques de négociation pendant plus de 10 ans à l’Université de Ouaga. J’ai analysé les tactiques et stratégies ainsi que le jeu des acteurs dans le cadre de la négociation de la convention avec Bolloré/Sitarail et l’Etat burkinabè. En tant qu’ancienne ministre j’ai suivi les pourparlers sur ce dossier et j’ai vu comment les négociations se passent. Ma conclusion est sans appel. Ce qui se passe dans ce dossier n’est pas de la négociation mais simplement de la pseuo-négociation. Quand les facteurs externes et des acteurs indirects qui ne sont pas autour de la table de négociation déterminent plus l’issue d’une négociation et le contenu d’un accord, il ne s’agit pas d’une vraie négociation. Presque toutes les tactiques déloyales sont observées. Les rapports de force sont très inégaux car il s’agit d’une négociation entre deux gouvernements et non d’une entreprise avec notre ministère technique qui est celui des transports. Les concessions sont sujet à caution. A chaque rencontre du traité d’amitié et de coopération (TAC), ce dossier a été celui qui fâche et objet de toutes les tensions avec les lobbyistes et politiques français dans les couloirs. La remise en cause systématique du contrat par l’entreprise SITARAIL/Bolloré et la réouverture de la négociation après l’arrivée des différentes équipes gouvernementales entre 2014 et 2018 en est la preuve. L’accord a été signé au TAC de 2014, encore sous la transition en 2015 et enfin avec l’actuel gouvernement. Ce qu’ils estiment avoir perdu dans les négociations précédentes, ils ont tout fait pour regagner en obligeant les nouveaux gouvernements à ré-ouvrir les négociations. Sauf que les équipes de négociateurs changent chaque fois du côté gouvernement burkinabè tandis qu’au niveau de l’entreprise Bolloré ce sont les mêmes personnes et lobbyistes qui discutent depuis 10 ans. Pour avoir été sur le dossier pendant près d’une décennie, ceux-ci une plus grande maitrise du dossier que les nouveaux ministres du transport, les PM ou les PF qui leur servent d’interlocuteurs au fur et à mesure du côté de l’Etat burkinabè. Actuellement, l’Etat burkinabè est dans une situation difficile à cause de l’insécurité et des problèmes financiers. C’est le pire moment pour revenir à l’attaque et conclure à l’arraché cet accord sur la gestion du chemin de fer qui semble être le plus important dossier pour la coopération et les politiques français dans notre pays. Au finish, nous avons assisté à une négociation de type gagnant-perdant conclue aux forceps avec comme moyen de chantage évident l’appui sécuritaire dans la lutte contre le terrorisme. Ce que nous perdons, nous est arraché dans un rapport de force inégal et dans une situation où la partie nationale n’a pas beaucoup de choix. Les concessions faites sont des conditions pour la conclusion d’autres accords dans d’autres domaines que la reconstruction et gestion du chemin de fer. Une sorte d’aide liée où par exemple il est dit « Je vous aide à combattre les terroristes si vous acceptez de signer ce contrat qui vous désavantage ». Et pourquoi tant d’efforts pour avoir ce contrat? Parce que l’exploitation du manganèse de Tambao doit se faire tôt ou tard. En contrôlant le chemin de fer qui va servir pour le transport de notre manganèse vers le port d’Abidjan, SITARAIL/Bolloré se positionne pour négocier un contrat en or avec l’entreprise qui sera recrutée pour l’exploitation de ce manganèse. Sauf changement, l’offre technique de SITARAIL/Bolloré consistait à reconstruire le chemin de fer avec des rails de petite dimension alors qu’au niveau international, ce sont des rails standards de grande taille qui sont maintenant utilisés. Seule l’entreprise française ALSTOM fabrique les wagons correspondants aux rails de petite taille. En signant le contrat pour des rails de petite taille, c’est indirectement ALSTOM qui aura le marché de fabrication des wagons pour le transport des minerais de TAMBAO. C’est une situation de monopole à long terme de ces entreprises françaises qui va se poursuivre. Au lieu de construire dès maintenant des rails standards en contractant avec d’autres multinationales, le Burkina Faso s’enferme dans une dépendance à long terme vis-à-vis de ALSTOM pour la survie future de son chemin de fer. Il ne pourra jamais aller sur le marché international acheter à des prix concurrentiels les équipements de son chemin de fer. Et si au bout des 30 ans de gestion concédés BOLLORE échoue, le Burkina Faso sera condamné à reconstruire le chemin de fer aux normes internationales pour pouvoir acheter et changer le type de rails et de wagons afin de contracter d’autres entreprises étrangères moins disantes. C’est sans compter que depuis la privatisation de la RAN, SITARAIL/Bolloré a déjà mal géré le chemin en laissant les équipements se détériorer et tomber en ruine. Les localités situées sur le corridor se sont appauvries avec la faillite du chemin de fer. Pendant ces 25 ans, il a géré sans payer les redevances dues à notre pays qui est pourtant très pauvres et endetté PPTE. Dans le cadre de la nouvelle convention, il demande de lui donner 15 ans pour payer ses dettes antérieures et cela lui est accordé. Il veut gérer pendant 30 ans encore après avoir rénové les rails et nous rendre le chemin de fer dans quel état? Entre-temps, il aura profité de l’exploitation du manganèse de TAMBAO pour se faire beaucoup d’argent sur le dos des citoyens burkinabè propriétaires de l’infrastructure. Quelles sont les garanties mises en place cette fois-ci pour éviter que le groupe SITARAIL/Bolloré et ses partenaires locaux respectent les clauses contractuelles? La Côte-d’Ivoire ayant déjà signé le contrat, le Burkina Faso doit aussi signer pour qu’il y ait une similitude des infrastructures en harmonisant le type de rails et de wagons à utiliser entre les deux pays. Les trains ne pourront pas circuler sur des tronçons de formats différents. Etant obligés d’accepter cela, nous devons veiller à ce que les clauses contractuelles pour nous soient profitables à court, moyen et long termes. Et c’est là où le problème se pose car la convention est loin d’être gagnante-gagnante. Les gouvernants se retrouvent avec un couteau à la gorge car c’est un dilemme évident. Tout comme Thomas SANKARA, tous les présidents burkinabè qui oseront refuser ce deal inéquitable ne feront pas long feu au pouvoir. Cela arrive parce que les négociations se font dans l’opacité totale et les gouvernants sont soumis aux pressions et chantages divers sans que les citoyens ordinaires aient connaissance de ce qui se trame. C’est le cas actuellement avec la procédure en cours car depuis qu’on parle du dossier, les différents contrats restent top-secrets. Au Niger voisin, le gouvernement Tanja a mis la société civile à contribution pour amener AREVA a réviser les conventions sur l’exploitation de l’Uranium. Il a fallu leur donner accès aux contrats pour que gouvernement et société civile jouent en tandem pour défendre les intérêts nationaux. Chez nous, en acceptant de signer cette convention sans impliquer la société civile ni informer l’opinion nationale sur les enjeux macro-économiques réels, ce sont les intérêts économiques de notre pays qui seront sacrifiés dans le futur. Dans 30 ans, nous serons en 2048. Le monde aura beaucoup changé et l’aide au développement aura cessé en faveur des partenariats commerciaux purs et simples sans aucun humanisme. TAMBAO est l’espoir de notre pays en termes d’exportation et d’obtention de ressources financières substantielles. En 2048, il y aura selon les estimations, plus 50 millions de Burkinabè sur cette aride si les tendances des taux de natalité et de croissance démographique se maintiennent. Les défis et les problèmes économiques de l’Etat s’accroitront face aux besoins de cette population sur tous les plans. Ceux qui gouverneront à cette période n’auront pas du tout les mêmes facilités que les gouvernants d’aujourd’hui qui souffrent déjà pour joindre les deux bouts. Que feront-ils si la gestion du chemin de fer n’a pas permis de développer l’économie de notre pays enclavé? Que feront-ils si l’exploitation de TAMBAO n’a pas permis de mettre des ressources de côté à cause de la gourmandise des multinationales partenaires d’affaires soutenus par leurs gouvernements? Plusieurs de ceux qui décident aujourd’hui seront morts et d’autres très vieux et fatigués. Si nous sommes contraintes d’aider à préserver les intérêts français dans le cadre de la poursuite de la domination et des obligations post-coloniales, ayons pitié aussi de nos descendants qui viendront après nous en signant des conventions équitables. Leur fierté et reconnaissance à notre égard en dépendront.»

Nestorine Sangare