Violence politique et élections en Afrique : Pourquoi les élections ne suffisent pas à accoucher d’une vraie démocratie ?

A travers cette tribune, Mathieu BERE Jimmy & Rosalynn Carter School for Peace & Conflict Resolution, GMU, USA se pose la question pourquoi en Afrique les élections ne suffisent pas à apporter la vie démocratie ?

La fin de la guerre froide en 1989 a vu le triomphe du libéralisme et l’émergence d’un nouvel ordre international, d’abord unipolaire, puis de plus en plus multipolaire mais toujours gouverné par les principes libéraux. En Afrique francophone, l’imposition de ce nouvel ordre libéral s’est traduit par le fameux discours de la Baule à travers lequel le président français de l’époque, François Mitterrand, a fait clairement comprendre aux Etats africains que le robinet de l’aide au développement coulerait désormais en fonction de leurs progrès démocratiques et que les mauvais élèves seraient sanctionnés.

Trente ans après la chute du Mur de Berlin, les élections se multiplient et s’enchaînent à un rythme plus ou moins régulier à travers l’Afrique et le monde. Mais force est de constater que cette multiplication des élections ne se traduit pas toujours par une consolidation démocratique. A la lumière de recherches effectuées à travers le monde, nous voulons ici expliquer pourquoi les élections s’accompagnent souvent de violence et d’échecs démocratiques dans certains pays.

L’état des lieux de la démocratie en Afrique et dans le reste du monde

En Afrique, les élections ont bien souvent été synonymes de troubles sociaux, de fraudes, de corruption, de crise et de violence politiques. De 1990 à 2012, par exemple, on a compté 65 tentatives de coups d’Etat réussis et avortés en Afrique. Depuis 2000, onze chefs d’Etat africains ont modifié la Constitution de leur pays pour rester au pouvoir en sautant la limite de mandats ou d’âge, encourageant d’autres à leur emboîter le pays. D’autres comme Blaise Compaoré du Burkina Faso et Boni Yayi du Benin ont essayé sans succès.

A travers le monde, sur 210 pays indépendants et territoires, seuls 84 sont considérés comme libres et démocratiques dans un classement par Freedom House, un think tank basé à Washington. Le classement et la notation des pays sont basés sur la situation des droits politiques et des libertés civiles dans chaque pays et territoire classés. Des 84 pays considérés comme libres et démocratiques (avec pour têtes de liste les pays scandinaves tels que la Finlande, Norvège et la Suède), on compte seulement cinq pays africains :

le Cap Vert (avec une note de 92 sur 100), l’Ile Maurice (89/100), le Ghana (82/100), la Namibie (77/100) et la Tunisie (70/100). Le reste des pays africains sont considérés comme non démocratiques ou partiellement démocratiques. Le plus grand massacre des droits politiques et libertés civiles a lieu dans des pays africains (-2/100 pour le Soudan du Sud, 2/100 pour Érythrée).

D’autres pays ou territoires en voie de développement tels que la Syrie (0/100), Tibet (1/100), et la Chine (10/100) tirent aussi le diable par la queue dans la course à la démocratie même s’ils se portent mieux économiquement.
L’assomption de base de ce classement est que “la liberté pour tous est mieux réalisée dans les sociétés libérales démocratique.” De plus, pour qu’il y ait la démocratie dans un pays et pour que les droits et les libertés des individus soient respectés, il ne suffit pas d’avoir des lois et des garanties constitutionnelles ; il faut encore que la Constitution et toutes les lois soient respectées et mises en œuvre.

Or on constate que dans la plupart des pays africains, qui tombent dans la catégorie de pays non démocratiques ou partiellement démocratiques, les lois et certaines règles constitutionnelles sont taillées de sorte à exclure et marginaliser certaines personnes et à privilégier d’autres dans la course au pouvoir. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les lois et mesures violant les droits politiques et les libertés civiles de certains citoyens, entraînent presque toujours des protestations plus ou moins violentes, des troubles sociaux, et parfois des guerres civiles.

On est donc en droit de se poser cette question : pourquoi malgré la multiplication des élections depuis le discours de la Baule, la démocratie a de la peine à s’installer durablement, voire décline en Afrique et dans d’autres pays du monde ? En d’autres termes, pourquoi la tenue des élections et même le changement de régime après des élections libres et transparentes ne signifie pas toujours changement démocratique ou changement politique substantiel ?

L’habit électoral ne fait pas le moine démocratique

Pour répondre à cette question, deux enseignants-chercheurs américains, Thomas Flores et Irfan Nooruddin, ont mené une étude basée sur une analyse statistique d’une base de données composée de près de 9,000 observations annuelles de 165 pays pendant la période allant de 1946 à 2010.

L’analyse des données a donné des résultats éclairants que les auteurs ont résumés en ces termes dans leur livre Elections in Hard Times : “les élections déçoivent quand elles sont tenues dans des pays avec peu d’expérience démocratique, une assiette fiscale ou manœuvre financière étroite, et une histoire de guerre civile.

Les élections dans ces circonstances sont suivies par un immobilisme démocratique, le désillusionnement des électeurs, les plaintes des opposants, parfois de pires élections dans l’avenir, et des partis au pouvoir qui refusent de partir.(…) Les semences électorales n’arrivent pas à porter de fruit démocratique non pas parce qu’elles sont de pauvre qualité, mais à cause du terrain inhospitalier dans lequel elles sont semées. ” Plus précisément, Flores et Nooruddin montrent que l’étude fournit des preuves empiriques suffisantes qui suggèrent que le changement politique en termes de dividende démocratique dépend de trois conditions structurelles : 1) l’expérience démocratique (ou le stock de légitimité contingente) ;

2) l’espace fiscal (ou le stock de légitimité acquise par la performance des dirigeants dans leurs réponses aux aspirations des citoyens), et enfin 3)l’histoire de conflit ou de violence politique dans le pays, en d’autres termes, le stock de légitimité démocratique institutionnelle. Ces variables peuvent être mesurées dans chaque pays et permettent de prédire si des élections dans des pays comme le Burkina, le Mali ou la Côte d’Ivoire apporteront un changement démocratique substantiel ou non.

Nous aurons remarqué au passage qu’après avoir acquis une première légitimité par les élections, selon la théorie qui se dégage de cette étude, un nouveau régime qui vient d’être élu a besoin encore de conforter sa légitimité en montrant sa capacité à mobiliser et gérer assez de ressources (par les impôts, l’aide étrangère et les investissements) pour répondre de façon satisfaisante aux attentes des citoyens. Et c’est là que beaucoup de gouvernements en Afrique échouent.

Pire, dans des sociétés souvent confrontées à des clivages ethniques, religieux et régionaux, la démocratie multipartite tourne au cauchemar lorsque les partis sont formés suivant ces clivages et la compétition pour l’accès au pouvoir, aux marchés et aux ressources se fait non sur la base du mérite mais des appartenances ethniques, régionales ou religieuses. Au lieu d’apporter la paix sociale et la prospérité économique, la démocratie libérale, multipartite dans de tels contextes envenime les conflits et les rivalités que des institutions étatiques faibles s’avèrent incapables de gérer de façon pacifique.

Ainsi, les crises et la violence politiques telles que celles qu’ont vécues ou sont en train de vivre certains pays africains ne sont pas une fatalité. On peut facilement les prévoir. On peut même prédire approximativement, comme l’ont montré Thomas Flores et Irfan Nooruddin, dans quels pays, dans quels contextes, la tentative de démocratisation par les élections risque de se solder par un échec.

Cependant pour éviter l’échec dans la démocratisation, pour éviter les conflits et la violence liés aux élections, il faut non seulement de la volonté politique, de l’abnégation, et un sens élevé de l’Etat de droit de la part des leaders politiques, mais aussi un attachement à la démocratie largement partagé par une masse critique majoritaire des citoyens qui privilégient l’intérêt général à long terme au-delà des gains personnels immédiats.

Mathieu BERE
Jimmy and Rosalynn Carter School for Peace and Conflict Resolution, GMU, USA.


Barka, B. Habiba and Mthuli Ncube. 2012.“Political Fragility in Africa : Are Military Coups d’Etat a Never-Ending Phenomena ?”. African Development Economic Briefs, p. 4.
Le Monde avec AFP, Depuis 2000, Onze chefs d’Etat africains ont changé leur Constitution pour rester au pouvoir. Disponible sur https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/12/24/depuis-2000-onze-chefs-d-etat-africains-ont-change-leur-constitution-pour-rester-au-pouvoir_6023936_3212.html
Voir Freedom House (2020). Global Freedom Scores : Countries and Territories. Disponible sur https://freedomhouse.org/countries/freedom-world/scores
Voir Susan D. Hyde & Nikolay Marinov (2012). National Elections across Democracy and Autocracy (NELDA), version 3. Disponible sur http://Hyde.research.yale.edu/nelda/
Flores & Nooruddin(2016). Elections in Hard Times : Building Stronger Democracies in the 21st Century. Washington, DC : Cambridge University Press. Voir préface.

Related posts

Leave a Comment