Santé : « Une fois déclarée, la rage conduit inévitablement à la mort », Dr Eric Arnaud Diendéré, médecin infectiologue

Le 28 septembre de chaque année est célébrée la Journée mondiale de lutte contre la rage. Cette maladie tropicale négligée continue encore de faire des victimes au Burkina Faso. Une fois déclarée, la maladie ne peut plus être guérie. Pour éviter d’en arriver là, il faut se faire vacciner. Pourtant, le pays a connu cette année des ruptures du vaccin antirabique, ce qui a plongé les victimes de morsures dans une situation difficile. Dans cette situation, certains ont pu compter sur l’association Rabies free Burkina Faso, qui a été créée pour faire bouger les choses et contribuer efficacement à la lutte contre la rage.

En janvier 2021, l’association Rabies free Burkina Faso est contactée par un monsieur dont le chien a mordu quatre personnes. Ce dernier se rend au service d’hygiène de Ouagadougou pour se procurer le vaccin antirabique, mais malheureusement celui-ci est en rupture. S’engage alors une course contre la montre pour se procurer le vaccin, afin d’éviter la rage aux enfants mordus, surtout qu’après analyse de la tête du chien abattu, il s’avère qu’il était enragé.

Finalement, après plusieurs recherches, le parent pourra se procurer le vaccin dans une pharmacie privée qui en disposait, évidemment à un prix non subventionné, soit 12 000 F CFA la dose et cela grâce au soutien de l’association. Pour chaque personne, il a fallu au moins quatre doses, soit 48 000 F CFA par personne. On se rend compte par simple calcul donc, qu’en l’absence du vaccin subventionné au service d’hygiène, qui coûtait autour de 1200 F CFA la dose, se procurer le vaccin dans une pharmacie privée, n’est pas à la portée tous.

Selon Dr Madi Savadogo, médecin vétérinaire, chercheur à l’IRSS et coordonnateur général de l’association Rabies free Burkina Faso, il y a eu une rupture du vaccin antirabique en janvier 2021. Et en août 2021, l’association apprend encore que le pays connaît une autre rupture aussi bien au service d’hygiène de Ouagadougou, qu’à Bobo-Dioulasso. Finalement, c’est en septembre que la situation sera rétablie. Pourtant la rage est encore bien présente au Burkina Faso et en plus du chien et du chat qui sont généralement connus pour transmettre la rage, d’autres animaux qu’on soupçonne moins peuvent aussi transmettre la maladie.

Il s’agit des moutons, des chèvres, des ânes, du cheval, du singe et même du porc, affirme Dr Savadogo. C’est pourquoi il estime qu’« Il ne faut pas qu’on axe la communication sur le chien, parce que les autres animaux également lorsqu’ils mordent peuvent transmettre la rage. Nous avons vu au Burkina ici des cas de morsure de chèvre qui ont conduit les personnes à la mort. Il faut donc attirer l’attention de la communauté qu’en plus du chien et du chat, les autres mammifères qui sont autour de nous peuvent transmettre la rage », indique le vétérinaire.

Dr Madi Savadogo, médecin vétérinaire, coordonnateur général de l’association Rabies Free Burkina Faso

Quel est l’état de la maladie au Burkina Faso ?

La rage étant une maladie négligée, il n’existe pas vraiment de surveillance et le pays ne dispose pas de chiffres la concernant. A en croire Dr Savadogo, selon une étude menée au service d’hygiène de Ouagadougou, ce service enregistre en moyenne par an 5 000 personnes mordues par des animaux susceptibles de transmettre la rage. « Ces chiffres concernent uniquement le service d’hygiène de Ouagadougou. Personne ne sait ce qui se passe par exemple à Dori, à Djibo, à Gaoua ou ailleurs. En termes de mortalité également, il faut se dire que si les personnes mordues ne se signalent pas ou s’ils se signalent et qu’après le suivi n’est pas bien fait, ces personnes vont mourir de la maladie sans qu’on s’en rende compte. Les chiffres que nous avons nous permettent de dire que c’est entre cinq et dix personnes atteintes de rage qui sont notifiées au service des maladies infectieuses du CHU Yalgado Ouédraogo. Les chiffres dont on dispose sur la rage sont en deçà de la réalité et ça c’est dans tous les pays où sévit la maladie. C’est une maladie sous-surveillée », explique Dr Savadogo.

Une fois déclarée, la rage ne peut être guérie

A ce jour, il n’y a toujours pas de traitement contre la rage. Une fois déclarée, elle ne peut être guérie, l’issue, c’est inexorablement la mort, comme l’explique Dr Éric Arnaud Diendéré, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales au CHU de Bogodogo. Les patients admis à l’hôpital bénéficient dans ce cas, de soins palliatifs qui visent à soulager leurs souffrances en attendant qu’ils décèdent. « On s’arrange à soulager le patient. Il faut améliorer son confort, réduire au maximum les douleurs. Le confort psychologique est important parce que les patients qui sont dans cette situation, vivent une souffrance qui est extrême, psychologique. Ce sont aussi des patients qui sont très agités, qui sont violents vis-à-vis de leur entourage, ce sont des patients qui ne peuvent pas s’alimenter, qui ne peuvent plus boire de l’eau. La seule vue de l’eau les rend complètement agressifs, c’est dû à des mécanismes physiologiques qui font qu’ils ont des contractions très douloureuses au niveau de la gorge quand ils voient de l’eau. Ils meurent de la maladie, ils meurent de soif, ils meurent de faim. Donc, on est amené à les accompagner, à améliorer leur confort, à éviter qu’ils aient des douleurs, à éviter qu’ils aient extrêmement soif en leur faisant des perfusions. Donc à les accompagner par des traitements palliatifs jusqu’à ce qu’ils décèdent », indique Dr Diendéré.

C’est pourquoi, lorsqu’un individu a un contact (morsure, griffures, léchage d’une peau présentant des lésions) avec un chien ou tout autre animal suspect de rage ou déclaré enragé, il est urgent de se faire vacciner. C’est le seul moyen pour éviter la rage. Et avant de se rendre dans un centre de santé, immédiatement après la morsure, Dr Madi Savadogo suggère de laver la plaie avec du savon et de l’eau pendant au moins quinze minutes. Ce qui permettra d’éliminer une grande partie du virus.

Selon Dr Éric Arnaud Diendéré, le temps d’incubation du virus de la rage est en moyenne de 20 à 40 jours avant que la personne mordue ne fasse la maladie, mais dans certains cas extrêmes, ce temps peut être réduit de cinq à dix jours ou alors aller jusqu’à quelques années.

Au vaccin, il arrive qu’on associe des immunoglobulines antirabiques, lorsque les morsures sont profondes et situées dans des endroits où il y a plus de nerfs, comme la tête, les mains, les pieds, le cou, explique l’infectiologue. « Si on a un contact comme une morsure par un animal suspect de rage ou un animal connu enragé, il faut systématiquement se rendre dans un centre de santé, déclarer la morsure et bénéficier d’un traitement vaccinal. Je dis bien d’un traitement vaccinal, parce que c’est le vaccin qui fait ici office de traitement. Une fois que la personne est mordue, le virus est au niveau du siège de la morsure avant d’immigrer par les nerfs. Lorsqu’on fait le vaccin, il y a des anticorps qui sont produits par l’organisme et qui vont aller détruire le virus qui est déjà dans l’organisme. Il est important également de dire que pour la rage, au-delà du vaccin, il y a ce qu’on appelle les immunoglobulines antirabiques. Ce sont des traitements qui sont à faire en urgence dans certaines situations. S’il y a des blessures profondes et le chien est connu enragé, ces immunoglobulines permettent de réduire au maximum le risque de contracter la rage. Le vaccin n’anéantit pas à 100% le risque de faire la rage. Les immunoglobulines sont un traitement à côté pour les personnes qui ont vraiment des blessures profondes et qui permettent de minimiser au maximum les risques de décès », explique Dr Diendéré.

Dr Eric Arnaud Diendéré, médecin spécialiste des maladies tropicales et infectieuses au CHU de Bogodogo

Que le vaccin soit proche des populations.

Devant donc l’évidence de l’importance du vaccin et de la nécessité de l’administrer le plus rapidement possible à ceux qui en ont besoin, Dr Savadogo et Dr Diendéré appellent les autorités à faire en sorte qu’il n’y ait pas de rupture, mais aussi que le vaccin soit géographiquement proche des populations.

En effet, à en croire Dr Savadogo, le vaccin antirabique est seulement disponible à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso. Ce qui est déplorable, parce qu’il y a de nombreux cas de morsure sur le reste du territoire et pour que ces victimes puissent avoir accès au vaccin, elles doivent se rendre dans ces deux villes ou alors, le personnel soignant doit faire venir le vaccin. Ce qui n’est pas toujours prudent, car le vaccin est sensible à la température et peut arriver à destination en étant totalement inefficace.

Pour lutter contre la rage, il est aussi important de faire vacciner ses animaux de compagnie. Cela permet de non seulement protéger l’animal, mais également tous ceux qui sont en contact avec lui. Dr Savadogo, explique que selon la loi, tout propriétaire de chien, chat et singe doit obligatoirement vacciner son animal contre la rage, une fois par an.
Dr Diendéré, lui plaide pour que tout comme le vaccin contre la rage, les immunoglobulines antirabiques soient également subventionnées, afin d’être à la portée de la population.

Justine Bonkoungou
Lefaso.net

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