Risques d’inondations liées à la saison des pluies : Le sociologue Alexandre Sanfo apporte son expertise pour anticiper les catastrophes éventuelles

A travers cette tribune, le sociologue Felix Alexandre Sanfo réagit à la circulaire du ministre d’Etat, ministre de l’Administration Territoriale, de la Décentralisation et de la Cohésion Sociale (MATDC) du 30 juin 2020 adressée aux Gouverneurs de régions et aux Maires de communes et portant sur les mesures d’anticipations face aux risques d’inondations et autres calamités liées à la saison hivernale.

Dans une circulaire en date du 30 juin 2020 adressée aux Gouverneurs de régions et aux Maires de communes, Monsieur le Ministre d’Etat, Ministre de l’Administration du Territoire, de la Décentralisation et de la Cohésion Sociale (MATDC), se basant sur les prévisions du CILSS relatives aux risques d’inondations de la présente saison hivernale, appelait les destinataires à initier des mesures d’anticipation.

Si la démarche de Monsieur le Ministre d’Etat est très appréciable à la fois par son caractère inédit et son contenu, elle nous interpelle en tant que spécialiste de la gestion des risques de catastrophes, des crises et situations d’urgence. A travers donc ces lignes, nous souhaitons proposer notre contribution citoyenne sous forme d’observations assorties de quelques suggestions.

Après avoir rappelé le contexte des risques inhérent à la saison hivernale, l’autorité invite à prendre des mesures qui peuvent être classées en trois catégories, à savoir des mesures de prévention et d’anticipation ; des mesures de prévision et des mesures d’intervention.

La circulaire appelle aussi à mettre l’accent sur la protection particulière en amont et en aval des personnes vulnérables tels que les femmes, les enfants et les personnes âgées, la sensibilisation des populations sur les précautions à observer face aux risques liés à la foudre et aux vents violents.

Le principe et la nature de ces recommandations sont très pertinents au regard du niveau élevé d’exposition de notre pays aux inondations devenues récurrentes. Cette initiative traduit un certain intérêt et un intérêt certain pour la réduction des risques d’inondation dans notre pays. Elle appelle cependant les observations suivantes.

Tout d’abord, pour une meilleure efficacité, ces conseils et recommandations si utiles auraient dû se faire plus tôt, avant l’installation de la saison des pluies et non pas à une période où des inondations ont déjà été enregistrées au Burkina Faso, y compris sur des sites d’accueil de personnes déplacées internes. De manière générale, les inondations au Burkina Faso sont saisonnières, donc prévisibles. La planification et l’exécution des actions d’atténuation, de prévention, de préparation et de réponse y relatives doivent donc s’inscrire dans un timing adéquat.

Ensuite, certaines de ces recommandations impliquent l’existence préalable de mécanismes d’alerte précoce et d’action rapide contre les inondations et supposent que les institutions en charge de l’exécution de ces missions disposent des moyens adéquats, ce qui est loin d’être le cas pour le moment.

Sur le plan particulier des ressources financières (le nerf de la guerre contre les risques), la solution pourrait passer par la création d’un fonds d’urgence exclusivement dédié à la réduction et la gestion des risques de catastrophe (atténuation, prévention, préparation, réponse et relèvement).

En outre, la portée des actions évoquées est limitée car elles se réfèrent uniquement à la responsabilité de la protection civile, même si les autres ministères en charge de la gestion des catastrophes sont mentionnés, alors qu’à l’instar de la lutte contre les risques de catastrophe, la gestion des risques d’inondations doit impliquer tous les acteurs concernés.

Aucune mention n’est faite du Conseil National de Secours d’Urgence et de Réhabilitation, qui est une organisation interministérielle dont la présidence est assurée par le ministre en charge de l’Action humanitaire et la vice-présidence par le ministre en charge de l’administration territoriale, ni du Plan National Multirisque de Préparation et de Réponse aux Catastrophes (dont les Gouverneurs, les Hauts commissaires et les Maires sont responsables de la mise en œuvre dans leur circonscriptions administratives respectives).

Au fait, cela révèle un problème d’ordre institutionnel : l’existence de deux services d’urgence, deux institutions dont les mandats se partagent le champ de la gestion des risques de catastrophes. Il s’agit de la Direction Générale de la Protection Civile (DGPC) et du Conseil National de Secours d’Urgence et de Réhabilitation (CONASUR). La première relève du Ministère de l’Administration du Territoire, de la Décentralisation et de la Cohésion Sociale (MATDC) tandis que la seconde est une organisation inter ministérielle dotée d’un secrétariat permanent, et placée sous la tutelle du Ministère de la Femme, de l’Action Sociale, de la Famille et de l’Action Humanitaire (MFSNF-AH).

Ces deux institutions disposent chacune de leurs instruments qui sont autonomes et faiblement intégrés les uns aux autres. Par exemple la DGPC dispose d’une Politique Nationale de Protection Civile – PNPC, d’un Schéma National d’Analyse et de Couverture des Risques – SNACR, d’un Plan d’Organisation de la Réponse de Sécurité Civile ou Plan ORSEC. De son côté, le CONASUR est doté d’une Stratégie Nationale de Gestion des Risques et des Catastrophes assortie d’un Plan d’action de mise en œuvre, d’un Plan d’Action National pour le Renforcement des Capacités pour la Réduction des Risques et la Préparation à la Réponse aux Urgences au Burkina Faso, d’un Plan National Multirisque.

Pour la mise en œuvre de leurs actions respectives, ces deux institutions ont chacune un dispositif propre. Par ailleurs, même si leurs mandats ne sont pas identiques, ils sont assez similaires, parfois (heureusement) complémentaires. En outre, l’existence concomitante, voire concurrente, de ces deux institutions ne favorise pas l’émergence d’une vision unique prenant réellement en compte les enjeux de la réduction et de gestion des risques de catastrophes pour un pays comme le Burkina Faso. Elle ne permet ni une mutualisation des ressources (humaines, matérielles et financières) dans ce contexte particulier de rareté des financements, ni une mobilisation adéquate des ressources, tant au niveau national qu’international.

Face à cette situation de dualité institutionnelle, la CEDEAO dans le cadre de l’harmonisation des dispositifs nationaux de Réduction des Risques de Catastrophe (RRC) en Afrique de l’Ouest avait recommandé la création d’une agence humanitaire unique. Un modèle d’agence avait même été fourni, avec en sus un délai. Bien que le délai en question ait expiré depuis décembre 2012, l’agenda de l’« agence humanitaire unique » n’a pas beaucoup évolué en raison des nombreuses valses hésitations.

En attendant la création effective de cette agence humanitaire unique dont l’intérêt n’est plus à démontrer, les deux principaux ministères en charge de la réduction et de la gestion des risques de catastrophes devraient mieux coordonner leurs actions. Elles devraient, par exemple, initier des correspondances conjointes et des activités intégrées d’atténuation, de prévention, de préparation et de réponse aux situations d’urgence.

Enfin, la tenue d’Etats généraux de la réduction et de la gestion des risques de catastrophes permettra de réunir les acteurs de tous les secteurs concernés, pour une analyse sans complaisance de la situation et l’identification des actions à prévoir à court, moyen et long termes pour une réelle protection des populations, de leurs biens et de leurs moyens de subsistance contre les effets négatifs des catastrophes.

La Réduction et la Gestion des Risques de Catastrophe (RDRC) est un domaine d’activités qui nécessite une volonté politique forte, un engagement permanent et une vision claire des enjeux sur les conditions de vies actuelles des populations et l’avenir des générations futures.

Au-delà de l’impératif humanitaire (sauver des vies, soulager la souffrance et restaurer la dignité des personnes victimes de catastrophes), la RGRC est un enjeu de développement. Elle devrait être érigée en priorité nationale et intégrée aux processus de planification du développement tant au niveau national que local, comme le recommande le Cadre d’Action de Sendai (CAS) pour la réduction des risques de catastrophe 2015 – 2030 auquel le Burkina Faso est partie prenante.

Les activités de RGRC sont intimement liées au développement durable et doivent faire l’objet d’une préoccupation permanente et d’une appropriation effective par tous les secteurs d’activité sous la coordination du Gouvernement.

Les résultats de la mise en œuvre de ces recommandations, conjugués aux efforts croissants réalisés depuis quelques, permettront au Burkina Faso de réaliser un bond qualitatif dans l’agenda de la Réduction et de la Gestion des Risques de Catastrophe. Au regard de leurs implications, ces suggestions ne peuvent être mises en œuvre que par l’Etat et ses émanations (gouvernement, collectivités territoriales…).

Elles s’adressent donc à Monsieur le Ministre d’Etat et à ses collègues ministres impliqués dans la réduction et la gestion des risques de catastrophe. Elles s’adressent également à Monsieur le Premier Ministre, en tant que Chef du Gouvernement, chargé de la coordination de l’action gouvernementale. Elles s’adressent, surtout, à son Excellence Monsieur le Président du Faso, lui qui, au regard de la Constitution, est garant de la protection des populations contre les effets négatifs des catastrophes, et qui a signé en novembre 2015 le Pacte pour la Réduction des Risques de Catastrophe…

Felix Alexandre Sanfo
Consultant – Action Humanitaire et
Réduction des Risques de Catastrophe –
Gestion de Crises et des Situations d’Urgence

Chevalier de l’Ordre National

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