Réconciliation nationale : « Zéphirin Diabré commence mal sa mission », selon Somina Woni

Selon l’auteur de cette tribune, Somina Woni, depuis la récente nomination de l’opposant Zéphirin Diabré comme ministre de la Réconciliation nationale et de Cohésion sociale, le débat politique au sein de la société civile ne cesse de prendre de l’ampleur. Bien sûr, dit-il, ce poste ministériel met en exergue l’existence d’une crise sociale et la nécessité d’une réconciliation nationale. Mais à quel prix ? S’interroge-t-il. Déjà, à travers le retrait de la plainte de Zéphirin Diabré contre Simon Compaoré, il voit le signe que M. Diabré commence mal sa mission.

Le Rwanda est cité aujourd’hui comme l’un des pays ayant réussi le défi de la réconciliation nationale. La stratégie politique de Paul Kagamé basée sur l’unité nationale, la réconciliation et le pardon a consisté á la promotion de la mémoire collective du génocide et en même temps rompre avec ce passé douloureux.

À titre de rappel, le Rwanda a connu l’un des plus grands génocides en Afrique ; d’un côté les Hutu agriculteurs et de l’autre les Tutsi éleveurs se sont engagés dans un conflit qui a affaiblit le pays tant socialement qu’économiquement. En 3 mois et 10 jours de crises près de 800 000 rwandais ont perdu la vie et environ 1 500 000 Tutsis ont été contraint de quitter leur pays. Ces chiffres montrent l’ampleur de la césure sociale entre les deux plus importants groupes ethniques du pays des mille collines.

Comme le Rwanda, de nombreux pays en Afrique, convaincu qu’une réconciliation nationale peut être la clé du développement, se sont lancés dans une vaste campagne de cohésion et de réconciliation nationale. Parmi eux, notre pays le Burkina Faso qui dispose désormais d’un ministère chargé de la Cohésion sociale et de la réconciliation nationale. La création de ce ministère alimente le débat public burkinabé et ces quelques lignes sont ma modeste contribution à ce débat.

Cet article voudrait répondre à deux questions essentielles : d’abord quel contenu donne-t-on à la réconciliation nationale ? puisque le cas rwandais est différent de celui sud-africain qui est sans doute diffèrent de celui du Burkina Faso. Ensuite, à quel besoin social répond la nécessité de réconciliation nationale au Burkina Faso ? puisqu’assez souvent la réconciliation nationale semble nécessaire dans des pays qui ont connu un conflit ouvert entre des groupes ethniques (le cas du Rwanda) ou même un conflit racial (cas de l’Afrique du Sud), ou une crise politique et sociale (cas de la cote d’ivoire ou même du Mali). Mais avant de répondre à ces questions il est nécessaire de définir la réconciliation nationale ?

Que comprendre par réconciliation nationale ?

Si le pardon est connu et utilisé depuis notre tendre enfance, la réconciliation nationale est une expression assez complexe qu’il convient d’éclaircir. Par réconciliation nationale, le Larousse en ligne entend un « processus d’acceptation et de déculpabilisation dans l’opinion publique d’une nation, après un épisode honteux de l’histoire récente du pays ». Cette définition bien que sommaire met en exergue trois éléments clés qui permettent de parler d’un processus de réconciliation nationale. L’acceptation ici suppose deux choses distinctes : l’identification formelle des actes et des auteurs d’actes qui ont occasionné la rupture du contrat social entre les différents acteurs sociaux, et l’identification formelle des victimes. La démarche du processus de la réconciliation nationale permet aussi dans sa logique de déculpabiliser, de refermer une page de l’histoire collective, d’éviter que se passé que tout le monde regrette détériore la cohésion sociale.

Bien sûr il ne s’agit pas d’oublier mais de faire en sorte que ce passé qui nous sépare soit une leçon pour tous, et qu’il reste gravé dans la mémoire collective. Sur cette mémoire collective, la réconciliation nationale veut construire une nouvelle identité collective, une identité qui nous rassemble plus que ne nous sépare.

Autrement dit, la réconciliation nationale serait donc à la fois un devoir de mémoire et un devoir de rupture pour éviter que l’histoire se répète dans la même communauté. Il s’agit d’aller au-delà de ce qui nous sépare, et contribuer à la fabrique d’une identité collective génératrice de l’agir l’ensemble. Considérant cette brève définition, est-il opportun de parler de réconciliation nationale au Burkina Faso ?

Le Burkina Faso a-t-il besoin de réconciliation nationale ?

Jadis, être Burkinabè était associé à la valeur collective de l’intégrité, l’intégrité était une valeur de référence qui forgeait l’identité collective, mais aujourd’hui cette valeur a été sacrifiée sur l’hôtel des gains faciles, du « m’as-tu vu », du paraitre sans être, une existence sans essence. L’égoïsme individuel a pris le pas sur le sens du commun. Le « Nous » est mort, le « Je » l’a assassiné. Nous avons perdu notre identité, nous avons sacrifié ce qui nous permettais de tenir ensemble malgré l’adversité. La réconciliation nationale au Burkina Faso devrait donc aller au-delà de son caractère politique et essayer de recréer ou rétablir cette identité collective, cette fierté d’appartenir au Burkina Faso.

Le sens de la réconciliation nationale devrait être de permettre à chaque Burkinabé de se réconcilier d’abord avec lui-même. D’abord faire la paix avec soi-même, soigner son comportement et bannir tout ce qui détruit le tissu social, oser se demander pardon et renouveler son pacte avec la société. Là serait le sens de notre réconciliation nationale, c’est à ce prix que nous allons aller vers un second degré de la réconciliation nationale, c’est à dire fédérer les hommes autour des principes de franchises, de vérités, de justice d’honnêteté et d’intégrité.

De quoi parle notre réconciliation nationale ? une réconciliation ethnique ? Dans ce cas quelle ethnie a causé du tort à quelle autre ethnie au sens conflictuel ? Quelle ethnie a avoué avoir fait du tort à quelle ethnie ? une réconciliation politique ? Dans ce cas quels acteurs politiques ont favorisé la rupture du contrat social ? Comment les différents acteurs acceptent leurs rôles et les assument ? une réconciliation l’Etat – population ? Cela passe par l’affirmation des manquements cruciaux, des agissements qui ont handicapé le bon fonctionnement de la société. Là, il faudrait voir déjà les inégalités sociales (les inégalités entre les travailleurs, les inégalités de genres).

Cette réconciliation suppose un nouveau pacte entre l’Etat et sa population, les gouvernants et les gouvernés. Mais, je pense que notre réconciliation nationale ne parle de cela. Elle parle plutôt de réconciliation politique, des trahisons et des manipulations politiques. Notre réconciliation nationale parle de réconcilier des acteurs sociaux ou personnes ne veut reconnaitre sa culpabilité ou tout le monde pense être la victime. Alors notre réconciliation nationale peut déjà savourer son échec.

Pour réconcilier au Burkina Faso, le premier pas c’est de reconnaitre son tort et montrer son attachement aux valeurs de justice et de pardon. Il faut aller à la réconciliation en passant par la justice. C’est pourquoi je peux dire que Zéphirin Diabré commence mal sa mission, quand il a retiré sa plainte contre Simon Compaoré en affirmant lui avoir pardonné. Le pardon, l’unité nationale et la réconciliation se construisent dans la vérité et la justice. Notre réconciliation nationale, comme les précédentes journées nationales du pardon peine à répondre à une seule question « qui doit se réconcilier avec qui et pourquoi ? ».

Si le pardon et la réconciliation nationale sont des clés à la cohésion sociale, les portes sont la vérité et la justice. Les chemins de la réconciliation nationale passent obligatoirement par la vérité et la justice. La vérité et les responsabilités des crimes de sang, des crimes économiques, des malversation financières que le pays à jusque-là connu ; c’est la condition sine qua non pour une réconciliation nationale.

Et une fois réconcilier il faut s’atteler à mettre en place des institutions « barrières » pour prévenir les prochaines césures sociales puisque les crises sont en elles-mêmes des thermostats de la société et un baromètre de sa maturité.

Amicalement vôtre,

Somina Woni
E mail : sominawoni@gmail.com

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