Quand la réaction usurpe un hymne révolutionnaire !

Dans cette tribune, un citoyen burkinabè livre son point de vue sur la fronde sociale autour de l’extension de l’IUTS aux indemnités. Il souligne en substance que la population « se saigne » pour payer les salaires des fonctionnaires, qui à leur tour, ne veulent consentir aucun sacrifice, alors qu’ils « s’accaparent » 40% des recettes fiscales du pays.

À la vue des manifestants syndicalistes, arpentant les rues de la capitale, tout en chantant le Ditanyè, je n’ai pu m’empêcher de sursauter, et pour plusieurs raisons :

Je suis le premier à reconnaître que les salaires payés au Burkina-Faso sont faibles. Ce n’est pas pour rien que nous sommes l’un des pays les plus pauvres de la planète : le fonctionnaire burkinabè n’est pas grassement payé, loin de là ! Mais parlé de clochardisation, c’est quand même faire dans l’exagération et pour cause : partant des chiffres de 2017 (1), 400 milliards pour 173 000 fonctionnaires, nous obtenons une moyenne de 2 312 139 F CFA par fonctionnaire pour l’année 2017.

La même année, le RNB par habitant du pays s’élevait 610 USD, soit environ 349 720 F CFA (au taux de conversion d’aujourd’hui). Cela nous donne un rapport fonctionnaire/RNB de 6,6 fois le RNB par habitant. Ce ne sont certes pas les 30 fois le RNB que gagnent nos députés, mais tout de même, parler de clochardisation alors même que nous savons que plus de la moitié de nos concitoyens gagne moins que le RNB, c’est simplement être de mauvaise foi !

Notons aussi que 173 000 fonctionnaires sur une population totale de 16 millions d’habitants, c’est 0.01% de la population, c’est-à-dire un centième. Par contre, les 400 milliards utilisés pour les payer, représentaient 40% des recettes fiscales du pays. Un centième de la population s’accapare 40% des recettes, et chante le Ditanyè pour conserver cet avantage. De quoi faire se retourner dans sa tombe, celui qui nous a donné le Ditanyè ! Je commence enfin à comprendre l’attitude de Thomas Sankara, père de la première révolution burkinabè, vis-à-vis des syndicats.

À y penser, nous avons un groupuscule de bourgeois qui ont pris notre peuple en otage. Et cela, depuis 1966. Rappelons-nous que ce sont les fameux syndicats de la Haute-Volta qui ont appelé l’armée à s’installer au pouvoir, où elle est restée jusqu’en 2014. Ces mêmes syndicats s’attellent aujourd’hui encore, à « faire tomber » le premier président démocratiquement élu depuis 1966, juste pour défendre leurs intérêts égoïstes. Les syndicats sont les bourgeois compradors dont parlait T. Sankara ! Le peuple burkinabè se saigne chaque jour pour payer leurs salaires, et ils continuent d’en réclamer.

Quand on leur demande le moindre sacrifice, ils prennent le pays en otage ! Que ces bourgeois arpentent les rues de Ouaga, tout en chantant le Ditanyè, voici là l’arnaque du siècle ! Imaginons un peu, si tous ces ouvriers à qui l’on confisque leurs moyens de production, toutes ces commerçantes, etc., se déversaient dans les rues à chaque fois que de nouvelles taxes et impôts leur étaient imposées !?

La récupération politique de cette lutte illégitime ne s’est pas fait attendre. Des partis comme le CDP et l’ADF-RDA, qui pendant 27 ans au pouvoir n’ont rien pu proposer aux burkinabè, ont déjà publié des messages en support aux organisations syndicales. Quel parti politique qui se respecte peut-il vraiment penser qu’un gouvernement démocratiquement élu ait comme ambition de « clochardiser » ses propres fonctionnaires ?

Que gagne un gouvernement à clochardiser n’importe lequel de ses citoyens ? En politique, il faut savoir résister à l’appât du gain facile et immédiat, et envisager les choses dans le long terme. Certes, la situation actuelle permet à n’importe quel parti d’opposition de marquer des points facilement avec les syndicats, mais cela est-il la juste chose à faire ?

Beaucoup des arguments que les syndicats et leurs défenseurs développent ne tiennent pas devant la scrutation :

a/Le recouvrement des milliards dus à la DGI

« Fermé, Impôt », c’est la notice que l’on voit souvent, inscrite en rouge, sur certains ateliers d’ouvriers dont les outils de production ont parfois même été confisqués par le fisc pour les obliger à s’acquitter de leurs impôts et taxes. Pour ceux qui sont passés par la maison de l’entreprise, ils connaissent déjà la note salée de taxes et d’impôts dont ils doivent s’acquitter avant même d’avoir encaissé le moindre kopeck. C’est souvent là d’ailleurs que l’aventure s’arrête pour beaucoup d’entrepreneurs, laissant ainsi de multiples factures impayées. Ce sont ces factures qui constituent les milliards dus à la DGI dont parlent les syndicats. À l’impossible, nul n’est tenu ! Beaucoup d’entreprises qui ne payent pas l’impôt, ne le font pas parce qu’elles ne le peuvent pas tout simplement.

b/ L’impact sur l’économie du pays

Aucune donnée statistique ne permet de conclure que ces 0,01% de la population représentent plus que ce pourcentage, quant à leur poids économique ! En fait, les 400 milliards de salaires qu’ils ont reçu en 2017, ne représentent même pas 0,03% du Produit National Brut (PNB) du Burkina en 2016 (2) : 0.03%, tel est le poids économique de la fonction publique. Il n’y a donc aucune contradiction dans la politique de promotion de la production locale, et l’application de l’IUTS aux indemnités. Le poids économique des fonctionnaires est simplement trop faible en réalité pour avoir un impact mesurable sur l’économie.

Les grèves auront aussi un impact sur l’économie, certes, mais là aussi, il faut relativiser. Il n’y aura pas des pertes à proprement parler de l’impôt, mais plus d’un report des paiements qui seront effectués lorsque la grève sera levée. Cependant, dans une économie tributaire de la commande publique comme la nôtre, des retards dans le paiement de la dette intérieure pourraient compliquer une situation économique déjà rendu difficile par la lutte contre le Covid-19.

Ceci dit, le pouvoir gagnerait à prendre sérieusement certaines des revendications, notamment celles portant sur la corruption ! Oui, la corruption sous toutes ses formes est galopante, et il faut accélérer l’adoption et la mise en application des lois anti-corruption et se donner les moyens de poursuivre très rapidement les coupables. On ne peut d’une part demander aux travailleurs de faire des sacrifices et d’autre part fermer l’œil sur les dossiers multiples de corruption qui sont mis à jour quotidiennement.

De même, un état de droit ne saurait sélectivement appliquer les textes, en s’empressant de mettre en application les textes sur l’extension de l’IUTS tout en ignorant d’autres textes quant à la rémunération des ministres.

Il doit aussi être possible d’élargir l’assiette fiscale de plusieurs façons : les chiffres de 2016/2017 nous apprennent que les recettes de l’État ne représentent même pas 1% du RNB ! Il est grand temps de moderniser l’économie pour retirer plusieurs secteurs de l’informel. Par exemple, il n’y a pas de raison que le boutiquier du coin continue de bénéficier d’un salaire sans aucune imposition pendant que la pharmacie du coin non seulement reverse la TVA mais aussi payent toutes les taxes sur les salaires de leurs employés. Les deux entités sont pourtant similaires à plus d’égard !

En sommes, on peut faire dire aux chiffres ce que l’on veut ! Par exemple, 173 000 fonctionnaires mécontents peuvent penser qu’ils agissent au nom de plus de 1,5 million de Burkinabè qui ont élu le président du Faso. Ils peuvent même surreprésenter leur poids économique. C’est pourtant en vain, parce que seules une analyse sans complaisance des chiffres permet d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Cette réflexion s’en veut une ! Une autre analyse indépendante du gouvernement se trouve sur le présimètre (3).

Koudraogo Ouedraogo
Blog : http://burkinafache2015.wordpress.com

(1) http://www.laborpresse.net/burkina-faso-173-000-fonctionnaires-en-2017/
(2) https://www.indexmundi.com/fr/burkina_faso/produit_national_brut_(pnb).html
(3) www.presimetre.bf

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