Présidentielle 2020 en Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo redoute la catastrophe si rien n’est fait

Acquitté depuis le 15 janvier 2019, Laurent Gbagbo est en attente, en Belgique, de son passeport pour rentrer en Côte d’Ivoire. Après neuf ans de silence, l’ancien président ivoirien a accordé un entretien exclusif à nos confrères de TV5 Monde. Lefaso.net revient sur quelques grands points des échanges.

Denise Epoté : Comment allez-vous depuis que vous avez recouvré la liberté ?

Laurent Gbagbo : Je me porte mieux. On est toujours mieux quand on est en dehors des prisons que quand on est dedans ; donc je me porte bien.

Depuis le 15 janvier 2019, date de votre acquittement, vous vous terrez dans le silence. Pour quelle raison avez-vous accepté aujourd’hui de parler

Vous savez, depuis mon arrestation le 11 avril 2011, je n’ai pas parlé sauf lors des interrogatoires devant la Cour pénale internationale (CPI). Je n’ai pas parlé et quand j’ai été acquitté, j’attendais d’être dans mon pays avant de parler. J’attendais d’être en Côte d’Ivoire avant de parler. C’est pourquoi depuis je ne parlais pas, mais aujourd’hui, la date du 31 octobre approche.

La date du 31 octobre est le jour de l’élection présidentielle, qui est le jour de la fin du mandat présidentielle et le début d’un autre. Je vois que les querelles nous amènent dans un gouffre et en tant qu’ancien président de la République, ancien prisonnier de la CPI, homme politique connu, si je me tais, ça ne serait pas responsable donc j’ai décidé de m’exprimer pour donner mon point de vue sur ce qui passe en ce moment en Côte d’Ivoire.

Pour la présidentielle du 31 octobre, vous n’avez pas fait acte de candidature mais vos partisans ont déposé un dossier qui a été rejeté. Est-ce que vous avez été surpris par le rejet de votre candidature parce que vous ne remplissez pas toutes les conditions ?

Madame, j’ai fait acte de candidature parce qu’une candidature ne peut pas être déposé sans l’accord de celui qui est candidat. J’étais loin. J’étais à six heures de vol d’avion de la Côte d’Ivoire. J’ai été candidat et ma candidature a été rejetée.

Mais vous ne remplissez pas toutes les conditions pour être candidat !

C’est ce qu’on dit, c’est ce qu’on a dit. Nous étions 44 candidats, on a rejeté 40 candidatures ; vous voyez un peu ? Je trouve ça un peu enfantin. Je pense que dans un pays, ceux qui veulent être candidats doivent être candidats. On ne doit pas multiplier les obstacles sur la route des candidatures. Je ne conçois pas comme ça la politique.

Vous estimez que certains candidats ont été écartés sciemment de cette présidentielle ?

Bien sûr ! Mais c’est pour tout ça que je m’exprime aujourd’hui.

Depuis l’annonce de la candidature d’Alassane Ouattara pour briguer un troisième mandat, la Côte d’Ivoire connaît une crise préélectorale qui a fait déjà plusieurs victimes à Abidjan et même dans plusieurs villes à l’intérieur. Est-ce que vous comprenez la colère des anti-troisième mandat ?

Oui je la comprends et je la partage. Je pense que l’un des problèmes politiques en Afrique, c’est qu’on écrit des textes sans y croire. On écrit dans la Constitution que le nombre de mandats est limité à deux. Pourquoi veut-on faire un troisième mandat ? Il faut qu’on respecte ce qu’on écrit, il faut qu’on respecte ce qu’on dit. Dès l’instant où dans une société les textes de lois et la Constitution (qui est la loi suprême) qui régissent les rapports entre les citoyens disent une chose, il faut qu’on s’y conforme. Et c’est en s’y conformant que la société est régulée de façon efficace. Si on écrit une chose et on a une autre, on assiste à ce qui arrive la Côte d’Ivoire aujourd’hui.

La situation inflammable que connaît la Côte d’Ivoire depuis le mois juillet vous préoccupe alors !

Elle me préoccupe absolument et je voudrais dire qu’on a un remède à cela. Le remède, c’est la discussion. Il faut que les gens s’asseyent et qu’ils discutent.

Quand vous dites qu’il faut que les gens s’asseyent, vous pensez à Alassane Ouattara, Bédié et vous-même ?

Oui, je pense à ces trois et à tous les hommes politiques parce que le champ politique s’est élargi. Mais depuis que Houphouët était président, j’ai été le seul candidat contre Houphouët en 1990 mais je ne cessais de répéter : « Asseyons-nous et discutons ». Avec la discussion, la négociation, on règle beaucoup de problèmes.

Monsieur le président, vous trois, vous n’avez pas une part de responsabilité parce que depuis 30 ans, vous cristallisez la scène politique ivoirienne à coup de mésalliance et alliance ? Est-ce qu’aujourd’hui le temps n’est pas venu pour vous tous, les trois, de vous retirer et passer la main à une nouvelle génération ?

On ne règle pas les problèmes politiques comme ça. C’est anti-démocratique d’ailleurs. J’attends souvent les gens dires : ces trois-là, il faut qu’ils partent, il faut que d’autres viennent. Mais De Gaulle, il est resté combien de temps devant la scène politique de 1940 à 1969 ? Son départ de l’Elysée après la défaite au référendum qu’il avait initié. François Mitterrand, il est resté combien de temps ? Quatorze ans à l’Elysée ! Mais au-devant de la scène politique, François Mitterrand était ministre depuis les années 40, 50, avant de passer dans l’opposition.

Comparaison n’est pas raison ! La situation de la Côte d’Ivoire est particulière et vous le savez. Depuis 1999, date du premier coup d’Etat, tous les trois, vous occupez la scène politique ; et aujourd’hui, ce que dit la jeunesse, c’est que vous devez passer la main à une nouvelle génération.

La jeunesse ne dit rien du tout (rire). Ce sont les autres qui parlent pour notre jeunesse mais je ne voudrais pas focaliser la discussion sur ce point, parce que moi, j’ai été mis en prison une décennie et la vie a continué. Donc la vie peut continuer sans nous. Mais je veux dire que poser le problème en ces termes là, c’est encore tromper les Ivoiriens en leur disant que si ces trois s’en vont, tous les problèmes sont réglés ; or non !

Qu’est ce vous proposez pour renouer le fil du dialogue entre Alassane Ouattara et les leaders de l’opposition dont vous faite partie ?

Il faut une auto-éducation, il faut que les gens comprennent que dans la démocratie, on se donne des règles. Dans la démocratie, on se rend compte qu’on n’est pas d’accord : c’est la première chose qui fonde la démocratie. Mais on vit ensemble dans un pays. Et une fois qu’on s’est donné des règles, il faut les respecter. Si on ne peut pas respecter les deux mandats, qu’on ne l’écrive pas dans la Constitution ! Au temps de Houphouët, il n’y avait pas de limitation de mandats. Quand il n’y a pas de limitation de mandats, on s’attend à tout. Quand il y a une limitation de mandats, il faut qu’on la respecte.

Face à ce qu’elle appelle la dérive du pouvoir, l’opposition ivoirienne fait bloc. Elle appelle à la désobéissance civile. Les partisans d’Alassane Ouattara parlent d’un coup K.0. Qu’est-ce que nous attend au lendemain du 31 octobre ?

La catastrophe. Ce qui nous attend, c’est la catastrophe et c’est pourquoi je parle. Il faut qu’on sache que j’ai parlé, qu’on sache que ne suis pas d’accord. Et je dis qu’il y a autre chose à faire. Il faut discuter. J’ai été président de la république le 22 octobre 2000, le 19 septembre 2002 moins de deux ans après éclatait la crise.

Il y avait deux choix, soit la lutte militaire à outrance contre les rebelles ou bien négocier. J’ai choisi de négocier. Même la veille du deuxième tour contre Alassane Ouattara. C’était un dimanche ; la veille, le samedi, nous continuons de négocier. Blaise Compaoré, le facilitateur, est venu le samedi et nous avons passé une demi-journée et il reparti la nuit. Donc une négociation s’impose quand il y a une crise.

Que pensez-vous des missions de la CEDEAO et du mutisme de l’Union africaine ?

Je ne voudrais pas faire des analyses sur ces institutions-là. Je pense que l’Afrique doit s’impliquer plus dans la recherche de la paix dans les différents pays africains. Mais c’est surtout dans les pays francophones qu’il y a des crises de ce genre.

Comment vous l’expliquez ?

Peut-être à cause de notre histoire particulière avec la France ou bien à cause de la forme qu’a prise notre décolonisation et beaucoup de la faute des hommes politiques. Mais le tout se tient. De la faute des hommes politiques qui sont tous mi-Français, mi-Africains au niveau de la culture politique, qui prennent à tout bout-de-champ de mauvais exemples sur la France. Mais premièrement, il faut se dire que quand une crise naît dans un pays, c’est la faute principalement au dirigeant de ce pays. Quand je parle de dirigeant, c’est ceux qui sont au pouvoir tout comme ceux qui sont leurs opposants. Il ne faut pas se leurrer.

Est-ce qu’il est encore possible que vous trois, Alassane Ouattara, Bédié et Gbagbo, vous asseyiez autour de la même table pour faire la paix ?

En ce qui me concerne, je suis toujours dans une position de paix. Je n’ai jamais fait la guerre à personne, donc je n’ai pas de problème de ce côté. Mais il faut élargir, il n’y a pas que ces trois aujourd’hui qui sont audibles.

Mais il y a que ces trois depuis 1999 sont au cœur des crises !

On le sera encore peut-être parce qu’on ne tourne pas la page politique comme ça. Il y a la nature, la politique elle-même. Mais il faut avoir la capacité de faire la paix et faire la paix, faire l’union, ça ne veut pas dire les réunir dans un magma qu’on appelle gouvernement d’union nationale. Moi, j’en ai dirigé plein de gouvernement d’union nationale, mais tout en sachant qu’ils ne donneraient rien.

Houphouët disait que la paix ce n’est pas un mot, mais un comportement…

C’est un comportement. Il faut avoir un comportement de paix c’est-à-dire ce qui se passe actuellement c’est le non-respect des règles qu’on se donne. Vous savez, si on se donne les règles et qu’on les respecte, les mêmes peuvent être là jusqu’à 90 ans. Et on ne le sentira même pas.

Parce qu’on respecte les règles. Donc il n’y a pas de crise. Ce n’est pas une question d’âge biologique mais une question d’âge intellectuelle politique et de moralité également. Il faut que les Africains en général respectent leur parole et leurs écrits, et surtout la Constitution. Aujourd’hui, la cause de ce qui se passe, c’est le non-respect de loi fondamentale. Ce n’est pas parce que des candidats ont été éliminés, mais c’est le non-respect de la Constitution.

Dans un monde idéal, après votre acquittement, vous serez rentré en Côte d’Ivoire. Mais est-ce que vous comprenez que l’autorité ivoirienne ne vous ait pas accordé votre passeport en tant qu’ancien président de la République ?

Je ne les comprends pas, enfin… je les comprends. Ça fait partie des règles non-respectées parce que même dans nos villages, quelqu’un qui vient de prison, on ne lui interdit pas de rentrer dans son village. On vient, on lui d’abord, yako. Chacun lui apporte du riz, de l’huile et de la viande, etc., et si on a des problèmes à régler avec lui après, c’est après qu’il se soit installé.

Mais Alassane Ouattara affirme que les choses seraient en train de s’arranger. Il suffirait que vous en parliez tous les deux. Mais alors, où et quand ?

Mais c’est lui le président ! Moi je ne suis qu’un prisonnier annexe. Oui, mais tant que je ne suis pas rentré chez moi, je me considère encore un tout petit peu comme un prisonnier. J’ai été acquitté mais tant que je ne suis pas rentré dans mon pays, cet acquittement à un goût d’inachevé. Voir l’ex-président de la République aller dans l’ambassade de la Côte d’Ivoire demander un passeport, c’est un peu honteux pour le pays.

Alassane Ouattara a manqué beaucoup d’élégance à mon égard. Qu’il me donne mon passeport ou pas, si je veux rentrer au pays, je rentre parce que pour rentrer chez soi, ce n’est pas compliqué. Mais je ne veux pas rentrer et provoquer des palabres, comme on le dit. Des tensions et des antagonismes. Je ne veux pas provoquer ça. C’est pourquoi je ne suis pas rentré. Sinon rentrer dans mon pays, c’est facile.

Est-ce que vous accepterez la main tendue d’Alassane Ouattara aujourd’hui pour régler cette question, notamment du passeport ?

Mais on n’a pas besoin de négocier pour ça. C’est un droit, ça ne se négocie pas. Ce qu’il faut négocier, c’est la paix qui est menacée en Côte d’Ivoire. Et pour ça, je les appelle tous à se rassembler, à s’asseoir. Il ne faut pas faire comme si tous les autres ont commis une faute. C’est lui qui a commis la faute parce que c’est lui qui n’a pas respecté la Constitution. Il faut le dire très clairement. Et donc les autres qui se révoltent parce que leur bien commun a été déchiré, eux, on ne peut pas leur imputer la même faute qu’à lui. La faute majeure, c’est lui. Et il faut lui dire clairement.

Quelle regard faites-vous de la démocratie en Côte d’Ivoire ces 40 dernières années ?

On a fait beaucoup de progrès mais depuis 10 ans, tous les progrès en matière de démocratie sont en train de s’écrouler. La faute à qui ? Mais au pouvoir qui est là depuis dix ans ! Par exemple, quand j’ai été candidat contre Houphouët, c’est le ministre de l’intérieur qui a organisé les élections. Moi, j’ai perdu parce que c’était quand même Houphouët.

Mais après, il y a eu les législatives. C’est en ce moment-là que nous avons lancé le mot d’ordre de remplacer le ministère de l’Intérieur par une Commission électorale indépendante. On se rend compte aujourd’hui que les défauts qu’on reprochait au ministre de l’Intérieur, on les retrouve au sein de la Commission électorale indépendante. Donc il faut réfléchir encore et trouver des solutions nouvelles pour résoudre ces problèmes.

Ça fait neuf ans que les Ivoiriens ne vous ont ni vu, ni entendu. Qu’est-ce que vous leur dites à la veille de cette date cruciale du 31 octobre. Quel message ?

Discuter, négocier et parler ensemble. Il est toujours temps de le faire. Je voudrais dire au Ivoiriens que dans ce combat qui se mène autour du troisième mandat, je suis, moi, Laurent Gbagbo, ancien chef d’Etat, ancien prisonnier de la CPI, je suis résolument du côté de l’opposition, dans l’opposition. Sans ambages, dans l’opposition à ce troisième mandat. Vu mon expérience il faut négocier.

Pour les jeunes qui sont nés en 2002, et qui votent cette année, je voudrais les saluer eux tous. Ce sont mes potes ; beaucoup me voyaient souvent à Yopougon et quelques fois dans les maquis et bars. Mais ces jeunes-là, je voudrais leur dire que c’est moi qui ai mis l’âge de vote à 18 ans. Parce qu’avant que je ne n’arrive au pouvoir, l’âge de vote était à 21 ans. Je leur dis que ce pays-là, c’est leur pays. Nous travaillons à leur léguer un pays avec des règles claires et respectées.

Propos retranscrits par Issoufou Ouédraogo
Lefaso.net

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