Namsiguia-Djibo : Carnet d’un voyage en zone assiégée par les groupes armés

Depuis maintenant deux mois, l’écho de ce petit tronçon de 36 km se meurt dans le silence et l’indifférence du reste du pays, le Burkina Faso. Namsiguia-Djibo, ou le voyage de tous les dangers. Ceux qui ont tenté le périple sans escorte, s’ils n’ont pas été tués, ont dû rebrousser chemin, à pied. Le 13 mai dernier, à l’occasion d’une caravane hautement sécurisée, nous avons vécu des séquences de vie dignes d’une zone de guerre.

Des cadavres jonchant le tronçon, des véhicules abandonnés sur lesquels on peut voir des impacts de balles. Un voyage à pas de tortue, dans la plus grande minutie, encadré par des Forces de défense et de sécurité, dans des blindés, à moto, sur des pickups et même dans les airs…

Djibo vit depuis longtemps sa quarantaine, avant celle décrétée par les autorités dans les villes ayant enregistré au moins un cas de Covid-19. Depuis deux mois, sur l’axe Namsiguia-Djibo, long de 36 km, c’est le blocus. Les groupes armés essaiment le long du trajet. Ils semblent avoir installé carrément leurs pénates dans le village de Gaskindé, situé entre les deux communes.

De mémoire de journaliste, c’est de loin le voyage le plus sécurisé que nous ayons effectué. Au moins trois bastions, plusieurs pickups, des binômes sur des motos. C’est une unité de l’armée nationale qui est aux manœuvres. Elle est appuyé par l’Unité spéciale d’intervention de la police nationale. A partir de Namsiguia, tout le cortège marque un arrêt sous le regard curieux des villageois qui s’amassent sous des hangars. Les Forces de défense et de sécurité (FDS) font des va-et-vient. Ils parlementent, et tout porte à croire que c’est la dernière coordination qui se met en place avant de s’engager.

A peine le cortège s’ébranle-t-il, que l’on aperçoit une dizaine de camions transportant aussi bien de la marchandise que des passagers, garés au bas-côté de la route. Ils attendaient depuis plusieurs jours, nous confie un jeune assis à côté de nous, dans l’autre rangée du véhicule. Ils profitent pour faire route avec le reste du cortège.

Il faut dire que dans le bus, il y avait surtout des fonctionnaires, notamment des agents de santé qui étaient bloqués à Ouagadougou depuis mars. Le cortège sécurisé était une aubaine qu’il ne fallait pas rater. Dans d’autres véhicules de la caravane, le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), Newton Ahmed Barry, Ahmed Dicko, promoteur de Groupe d’action pour le Soum, initiateur de la caravane de ravitaillement de la ville de Djibo. Djibo qui connaît une pénurie de presque tout. D’autres leaders religieux et coutumiers de la province sont également du voyage.

Quand la multitude se met en route, l’on se rend vite compte que l’allure a diminué. On roule très lentement. Les arrêts sont incessants. A chaque pause, des pickups descendent des FDS lourdement armées. Certains sont à genoux, d’autres arrêtés, armes de guerre au poing. Kalachnikov et lance-roquettes sont bien en évidence. Les regards panoramiques et inquisiteurs percent cette vaste étendue parsemée ça et là d’arbustes. Sous un soleil ardent, comme si le temps s’était arrêté. Ce sont les binômes à moto qui ouvrent le chemin, abandonnant parfois la route principale.

Toute l’équipe inspecte minutieusement l’environnement, avant de regagner les montures. Le manège est le même, presqu’à chaque 20 minutes. Le silence est souvent lourd dans le bus qui nous transporte. Ordre est donné aux chauffeurs de suivre les traces de pneus des véhicules précédents. La zone dangereuse, c’est à environ 10 km après Namsiguia, nous confiera le jeune homme. Pendant ce temps, à travers les vitres nous apercevons un avion qui balaie de façon incessante le ciel dégagé de Gaskindé. La sécurité du convoi est donc assuré par l’armée de l’air.

Le silence trompeur d’une zone dangereuse

Sur tout le trajet, des camions abandonnés, les portières ouvertes. Des impacts de balles sur les pare-brises et les pneus. Des carcasses de motos calcinées. Et surtout des corps (des passagers en ont compté six aux abords de la route), certains en état de décomposition. « C’est une période beaucoup difficile. On ne peut plus aller à Dori, depuis deux ans. On ne peut plus aller à Baraboulé, depuis plus d’un an. Bientôt un an aussi qu’on ne peut plus aller à Ouahigouya. Et maintenant, c’est la route de Ouaga, qui permettait de ravitailler la ville, qui est coupée. Tout venait de Ouaga. Avec ce blocus, le ravitaillement devient plus difficile. Beaucoup ont forcé, on a tiré sur leurs camions et leurs bus », nous expliquera plus tard l’émir de Djibo.

En temps normal, malgré l’état de la voie, le trajet Ouagadougou-Djibo dure quatre heures. Nous en avons mis sept pour rallier la cité du Djelgodji.

A l’entrée de Djibo, plus de 20 camions attendent également, depuis quelques jours. C’est jour de marché ; ils sont chargés de bétail, transportent des passagers. Les chauffeurs guettent le retour de la caravane pour bouger avec elle.

C’est un ouf de soulagement pour les passagers quand le bus pousse son dernier vrombissement devant la mairie de Djibo. « J’étais à Ouaga depuis le 11 mars au chevet d’un malade. Entre temps, j’ai été bloqué à cause du coronavirus. Mais aussi et surtout à cause de l’insécurité sur la route. Je suis très heureux de regagner Djibo, je vais reprendre mon poste demain matin, c’était ma préoccupation. Vraiment, merci à la sécurité grâce à qui on a pu faire le voyage ; ils ont risqué leur vie », nous confie un agent de santé.

Son collègue ne dira pas le contraire. « Ça fait deux mois que j’attends cette opportunité de regagner mon poste. Il y a d’abord eu le problème lié à la sécurité sur la route ; entre temps, il y a eu la quarantaine des villes qui est venue s’ajouter. Quand la quarantaine a été levée, le problème particulier de Djibo, c’est-à-dire l’insécurité sur la route, subsistait. Finalement, on a eu cette occasion. Il y a toujours cette peur liée à tout ce qui peut se passer sur la route, malgré l’escorte des Forces de défense et sécurité, mais tout s’est bien passé », nous confie cet infirmier également.

Ainsi va la vie sur cette portion du territoire menant au chef-lieu d’une province du Burkina Faso, que les groupes armés, dans le silence absolu du reste du pays, ont pris le temps d’assiéger.

Tiga Cheick Sawadogo
Lefaso.net

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