Menaces terroristes : Avenir incertain pour des milliers d’écoliers burkinabè

Pris entre le marteau du terrorisme et l’enclume des conflits communautaires, des milliers de Burkinabè sont devenus des réfugiés dans leur propre pays. Ils errent à la recherche d’un nid de paix. Des femmes, des enfants, des personnes âgées sont désemparés. Les parents ont tout quitté : leur histoire sur les terres qui les ont vus naître et grandir, leurs récoltes obtenues après des mois de labeur sur des sols arides fertilisés par la sueur, leur bétail, héritage de toute une vie. Les élèves, eux, voient leur avenir aussi bouché que l’horizon perdu dans le brouillard. Ceux qui étaient venus repousser les limites de leur ignorance, les enseignants, ont fermé les salles de classe suite aux menaces terroristes. De Djibo à Arbinda dans le Sahel en passant par Barsalgho dans le Centre-Nord, Matiakoali à l’Est ou Gomboro dans les Hauts-Bassins, les salles de classe sont désespérément vides, c’est l’harmattan qui balaie les rêves dans les cours des écoles sans vie.

L’école, cette digue contre l’ignorance, cède dans plusieurs localités du territoire national. De Titao dans le Nord, en passant par Pobé-Mengao, Arbinda, Koutougou dans le Sahel… de Matiakoali à l’Est, en remontant à Toéni, Kiembara et Gomboro plus à l’Ouest, les frontières de l’ignorance avancent. Sous l’effet de la menace des terroristes, les enseignants ont abandonné les salles de classe. La plupart ont rejoint les grands centres urbains. Pour des milliers d’élèves, l’avenir et les rêves sont devenus incertains.

Iba Salou, 14 ans, est élève en classe de sixième dans un lycée de la commune de Arbinda. L’année dernière, il était également en sixième. Le jeune garçon n’a pas doublé la classe pour insuffisance de résultats, mais parce que l’année n’est pas allée à son terme. Tout le premier semestre de cette année scolaire 2018-2019 encore, il n’y a pas eu cours. Alors, tout comme des centaines d’élèves de cette commune rurale, Iba Salou a échoué sur un site aurifère. « Je cherche l’or », nous lance l’élève-orpailleur, esquissant un sourire d’insouciance. Ses rêves de devenir infirmier sont désormais en berne. Actuellement, du matin au soir, il creuse des trous dans l’espoir de tomber sur un hypothétique gros morceau du métal précieux.

La situation du jeune Salou n’est pas particulière. Environ 12 000 écoliers du primaire et du secondaire ne vont plus à l’école dans cette commune. Selon le maire, depuis la rentrée scolaire 2018-2018, 29 écoles relevant de la Circonscription d’éducation de base (CEB) de Arbinda II « n’ont pas connu une ouverture en tant que telle ».

« La CEB I, qui totalise 41 écoles, assurait correctement les cours, mais avec les attaques de Gasseliki, les écoles sont fermées », constate, impuissant, le bourgmestre Boureima Werem. Les populations affluent de toutes parts dans sa commune. « Les mouvements de la population ont commencé depuis novembre 2018. Ils sont dus à des attaques ou menaces terroristes. Les premiers déplacés sont venus des communes de Tongomayel (Béléhédé) Koutougou (Tounté) et de certains villages de la commune, à savoir Niafo, Gaik-Gota, Yalanga et Belhouro », explique le maire.

2018-2019, l’apocalypse silencieuse de l’école burkinabè ?

L’année scolaire 2017-2018 fut particulièrement éprouvante pour le Burkina Faso. Pour la première fois, à cette échelle en tout cas, plusieurs écoles dans les régions du Nord et du Sahel avaient fermé. Les élèves en classe d’examen avaient dû être cantonnés à Djibo pour recevoir des cours intensifs de rattrapage en vue de prendre part à des examens scolaires spéciaux. Une mesure quiavait provoqué le courroux des élèves de Djibo, qui ont marché le 18 juin 2018 pour dénoncer ce qu’ils ont appelé la prise en otage de leur avenir.

Les jeunes pousses expliquaient leur situation par le manque de traitement diligent du problème de l’insécurité dans le Sahel. Diguel, Koutougou, Nassoumbou sont autant de localités où un seul jour de cours n’avait pas eu lieu. Le ciel s’était davantage assombri avec l’enlèvement d’un enseignant de l’école de Bouro, suivi de l’assassinat d’un élève, le 12 avril 2018. La suspension des cours dans ces localités de la province du Soum avait ainsi entraîné la fermeture de plus 233 écoles et 25 000 élèves temporairement déscolarisés.

Finalement, ce sont au total 3 064 candidats dont 2 692 dans le Soum et 372 dans la région du Nord (sites de Ouahigouya, Titao et Banh) qui partaient à l’assaut de leur premier diplôme d’études en prenant part, du 29 au 31 août 2018, à la session spéciale d’examen. Pendant que leurs camarades du reste du pays étaient en vacances après cet examen officiellement tenu le 19 juin 2018.

Quant aux examens du BEPC et du baccalauréat, ils ont été lancés le 4 septembre 2018 respectivement au lycée provincial de Djibo et à l’école franco-arabe El-Nour de la cité du Djelgodji. 1 715 candidats dans le Soum et 122 candidats dans la région du Nord (sites de Ouahigouya et de Bahn) pour le BEPC et 405 candidats dont 396 du Soum et neuf de la région du Nord pour le premier diplôme universitaire. Ce sont là les effectifs des « candidats spéciaux » à ces examens nationaux.

L’année académique 2018-2019 sera-t-elle meilleure ? Jusqu’à la fin de ce premier mois de l’année 2019, les signaux sont toujours au rouge. Les choses semblent aller de mal en pis. L’hydre terroriste ayant étendu ses tentacules à d’autres localités en plus du Nord et du Sahel, les citadelles contre l’ignorance tombent les unes après les autres sur presque toute l’étendue du territoire national.

Après le lycée départemental de Kiembara dans la première dizaine du mois de janvier, c’était au tour des écoles (primaire et post-primaire) de Konga dans la commune de Gomboro de fermer le vendredi 14 décembre 2018. Ce, après qu’une dizaine d’individus armés ait rendu visite aux enseignants.

Autre lieu, même constat. Cet enseignant dans un village de la commune de Matiakoali dans la région de l’Est nous apprend que depuis la rentrée scolaire en octobre 2018, seulement une semaine de cours a été dispensée. Les menaces dans d’autres écoles les ont amenés à tout arrêter.

Les écoles sont soit incendiées nuitamment, soit elles reçoivent des menaces, souvent en plein jour, de la part d’hommes armés, ou des lettres les mettant en garde : « Abandonnez l’enseignement scolaire classique au profit de la lecture du Coran ». Le troisième choix non-dit, celui de la fuite, est pris en chorus. « Une enseignante a vu sa maison incendiée le 14 décembre. Sa chance est qu’elle n’était pas à la maison. Elle tient une classe de CM2 et tenait à continuer les cours », nous apprend l’enseignant qui requiert vigoureusement l’anonymat.

Dans une autre école, des hommes armés, à visage découvert, ont fait irruption dans le village et tenu en respect élèves et enseignants de 16h à 21h pour les « sensibiliser » à l’étude de l’arabe et du Coran.

« Au début, nous croyions que ça (le chômage technique) allait prendre deux semaines ou que nous serions redéployés dans d’autres écoles. Tu te lèves, du matin au soir tu te tournes les pouces. Même si on nous dit de revenir sauver l’année, ce n’est plus possible », ajoute l’enseignant qui a rejoint sa famille dans la ville de Fada N’Gourma. Une soixantaine de classes de la périphérie de la commune de Matiakoali n’ouvrent plus.

Violences communautaires, un dernier coup sur une école moribonde

Les violences communautaires intervenues en début d’année 2019 à Yirgou dans la région du Centre-Nord ont ajouté une autre couche à la montagne de difficultés que connaissaient déjà les établissements scolaires dans certaines localités. Cette fois, ce ne sont pas les enseignants qui ont déserté les salles, mais plutôt les parents qui ont dû partir précipitamment pour éviter la furie meurtrière de leurs propres compatriotes. Ils amènent avec eux des écoliers dont le cursus scolaire est plus que jamais incertain. Sous des tentes à Barsalgho, dans des huttes de fortune à Arbinda ou dans des familles hospitalières à Djibo, des centaines d’enfants voient ainsi leur droit à l’éducation hypothéqué.

Selon le maire de la commune d’Arbinda, les événements de Yirgou ont entraîné l’arrivée de centaines de ménages des villages de Kougri-Koulga, Gasseliki ou Palal-Sambo.

« A l’heure où nous sommes, 428 ménages, soit 2 806 personnes, ont été enregistrés. Nous constatons que parmi les déplacés, les femmes et les enfants sont les plus nombreux. Les écoliers sont estimés à 800 », note Boureima Werem. En concertation avec les services de l’éducation, il est envisagé leur réinscription dans les différents établissements de la commune qui fonctionnent encore. Mais le bourgmestre prévoit déjà un problème d’insertion, d’intégration et d’adaptation de ces mômes arrachés à leurs écoles d’origine.

Dans une cour dans la commune de Djibo, une dame raconte son calvaire : « Ils sont arrivés, mon mari était assis avec un enfant sur ses jambes. Ils l’ont tué sur place, puis ont mis le feu à la maison et au grenier, et amené le bétail ». A côté d’elle, un garçonnet d’environ 4 ans qui pleure à chaudes larmes. Déjà orphelin, l’environnement sécuritaire lui permettra-t-il de connaître la joie et l’espoir des tables-bancs ?

Dans son message à la nation à l’occasion de la fête de l’indépendance, le 11 décembre 2018, le président du Faso disait avoir une obligation à l’endroit de tous les enfants dont la scolarité connaît des perturbations du fait des menaces terroristes qui pèsent sur eux, sur leurs parents et leurs enseignants. « Personne n’a le droit de s’attaquer à l’avenir de notre nation, et je veillerai à ce que l’accès de tous les enfants à l’école soit assuré sur l’ensemble du territoire national ». Le président a promis !

Tiga Cheick Sawadogo (tigacheick@hotmail.fr)
Lefaso.net 

Related posts

Leave a Comment