Lutte contre le terrorisme : Difficile mariage entre business et impératifs sécuritaires à Sebba

Les habitudes de vie changent avec l’insécurité et son corollaire de mesures restrictives des libertés. Depuis le 7 mars 2019, Sebba, chef-lieu de la province du Yagha, région du Sahel, vit sous couvre-feu. Initialement instituée de 19h à 5h du matin, la mesure a depuis été allégée de 22h à 6h du matin. Après huit mois, les populations suffoquent sous la mesure qui les emprisonne et surtout plombe une économie locale déjà morose.

Dans le Yagha, comme dans plusieurs provinces du pays, la vie n’est plus la même depuis quelques années. On ne peut plus aller et venir à n’importe quelle heure. Des attaques de type terroriste dans certaines communes ont amené les autorités à restreindre les mouvements des populations dans toute la province.

A Solhan, commune située à seulement 12 km de Sebba, le poste de police a subi une attaque terroriste le 26 décembre 2018. L’assistant de police Adama Niampa en est mort. Bien avant ce drame, c’est Bampobe Joël Bondé , assistant des douanes, chef de poste adjoint à Sebba, qui a été tué le 4 juillet 2018 par des individus armés, non loin du village de Bagnaba II, à 30 Km de Sebba, sur l’axe Sebba-Tangangari.

Le 3 février 2019, à Mansila, commune située à 40 bornes de Sebba, des hommes armés ont incendié la mairie, la préfecture et le poste de l’environnement en plein jour. Ces indésirables visiteurs arrivés la veille dans la bourgade avaient prêché toute la nuit dans différentes mosquées.

Au regard de ces incidents sécuritaires qui ont émaillé les différentes communes de la province (Boundoré, Mansila, Solhan, Tankougounadié et Titabé), le haut-commissaire Adama Conseiga a instauré un couvre-feu « dans le souci de sécuriser la province du Yagha et de mieux lutter contre les groupes terroristes qui endeuillent les familles dans la province ».

Nous sommes le 7 mars 2019 et la province du Yagha, qui fait frontière avec le Niger et la région de l’Est du pays également en proie à l’insécurité, entre dans le giron des localités qui vont désormais vivre sous le couvre-feu.

Un coup dur pour la vie socioéconomique

Le couvre-feu courait initialement jusqu’au 20 avril 2019 et concernait le temps de 19h à 6h du matin, sur toute l’étendue du territoire provincial. Depuis, la mesure a été allégée et est maintenant en vigueur de 22h à 5h du matin. Même cet allègement n’est pas sans affecter l’économie locale.

6 octobre 2019 au Gabelou, un des endroits les plus chauds de Sebba. Il est environ 21h 30. Les clients sont épars en ce lieu jadis bondé de monde le weekend à cette heure de la nuit. Dans un air de résignation, Innocent Poda, le gérant, se tourne les pouces. « Le marché était bien avant, on vendait et tout le monde trouvait son compte. Les recettes ont beaucoup baissé, il n’y a plus de marché, on ne sait plus quoi dire », constate-il amèrement, avant d’ajouter que tout le commerce qui s’était développé autour du débit de boisson, comme les vendeurs de poulets, de poissons braisés, les petites boutiques, a pris un sérieux coup de mou. Comme dans un ultime effort pour dire que la vie reste normale, le Disc Joker (DJ) distille des sonorités mondaines pour essayer d’égayer la poignée de clients présents ce jour-là. Mais ces derniers, voyant l’heure du couvre-feu approcher, commencent à quitter les lieux.

Le tenancier du Gabelou, « il n’y a plus de marché on ne sait plus quoi dire »

Le milieu de la restauration ne se porte pas mieux non plus. Salimata Tamboura a vu ses recettes chuter depuis mars 2019. « Avant, le marché, ça allait. Il n’y avait pas de contrainte d’heure. Nous étions là jusqu’à 23h voire minuit, et ça marchait bien. Le couvre-feu a changé beaucoup de choses. Sincèrement dit, il n’y a pas de marché », explique la jeune femme, le visage quelque peu renfrogné.

Baisse de recettes pour la restauratrice Salimata Tamboura

Adama Kaboré, un des rares boulangers de la localité, fait également les frais de cette mesure. Lui qui, jadis, se levait tard dans la nuit pour pétrir la farine afin de servir du pain chaud à la population très tôt le matin, a dû réajuster ses horaires de travail. Mais la situation précaire du boulanger Adama Kaboré a aussi une autre explication : la fermeture des sites aurifères des localités environnantes. « Le marché était bon, surtout avec les sites d’orpaillage. Personne ne se plaignait. Quand on a instauré le couvre-feu et la fermeture des sites, nos recettes ont pris un coup. Une marchandise qu’on pouvait écouler en une journée, prend maintenant quatre jours. Franchement, ce n’est pas facile », grogne-t-il.

Le boulanger Adama Kaboré ressent également les effets du couvre-feu

Le président du conseil municipal de Sebba constate, impuissant, les impacts négatifs du couvre-feu sur la vie de ses administrés. Le maire Boubacar Hamadi reconnaît que le recouvrement des recettes est maigre depuis l’instauration de la mesure. La vie économique est bien morose. « A partir de 22h, les activités de commerce cessent, les gens sont obligés de rentrer. A cause de ça, les gens ne vendent plus bien leurs produits. C’est surtout le commerce qui est impacté par le couvre-feu. Les commerçants plient leurs bagages très tôt, ce qui les empêche de faire des recettes » analyse le premier citoyen de Sebba.

Le maire de Sebba, C’est surtout le commerce qui est impacté par le couvre-feu

Il n’y a pas que la vie économique qui est impactée. Il ne fait pas bon tomber malade à certaines heures de la nuit. « L’impact du couvre-feu se ressent beaucoup sur la population. Il y a des malades qui n’arrivent pas à se déplacer pour rejoindre les centres de santé parce qu’ils ont peur et ne savent pas ce qu’ils peuvent croiser en route. Surtout quand une femme enceinte est en travail, il arrive qu’on nous appelle au téléphone pour connaître la conduite à tenir », nous apprend l’infirmier Issouf Zigani.

Le professionnel de la santé ajoute que lui et ses collègues encouragent souvent les patients à prendre le risque, en fonction de la gravité de leur état. « Quand ils (militaires ou forces de l’ordre en patrouille, ndlr) se rendent compte que ce sont des malades, souvent c’est eux-mêmes qui les convoient jusqu’à nous avant de faire demi-tour », explique l’agent de santé.

Selon l’infirmier Issouf Zigani, les patients ont peur de braver le couvre-feu pour recevoir des soins

Ces cas de malades qui acceptent de braver le couvre-feu pour se rendre en consultation sont rares. Ainsi, des femmes, aidées par des matrones plus âgées ou des femmes expérimentées, accouchent souvent à domicile, avec toutes les conséquences que cela comporte. « Les gens ont peur ; pour des cas de fièvre et autres qui nécessitent une consultation, ils préfèrent attendre le matin pour ne pas avoir des explications à donner », relate Issouf Zigani.

Le couvre-feu et la vague déferlante de déplacés ?

S’il y avait un bilan à établir depuis l’instauration du couvre-feu, il serait simplement mitigé au regard des incidents sécuritaires qui ont continué à se produire. Les groupes armés semblent s’être adaptés également aux heures pour commettre leurs exactions. Le 18 mai 2019, l’école de Yoba, un village situé dans la commune de Solhan, a été attaquée et incendiée. Après avoir mis le feu à l’école, les assaillants se sont déportés dans le village de Windé, dans la commune de Mansila. Là, ils s’en sont pris directement aux villageois qui s’activaient pour un mariage.

Au mois de juin 2019, toujours à Mansila, un guide forestier a été égorgé en public et sa tête brandie en signe d’intimidation.

Ces évènements répétés dans les communes ont provoqué une vague déferlante de déplacés internes à Sebba. Les déplacés, qui atteignent le millier selon les chiffres des services spécialisés, viennent essentiellement des localités de Mansila (les plus nombreux), Solhan, Téparé, Bana et Arbinda dans la province du Soum. De nouvelles équations pour le maire Hamadi Boubacar et son conseil municipal.

Les principales causes de leur déplacement sont les incursions des groupes armés non-identifiés dans leurs différents villages et qui sèment la terreur à travers l’exécution d’agents de l’Etat, l’intimidation de marabouts, les agressions physiques, les pillages, les destructions de biens, les enlèvements, les arrestations, les perquisitions arbitraires, la chasse à l’homme, les menaces verbales et la violence psychologique.

« Depuis le mois de janvier, nous nous sommes déplacés à Sebba et nous y poursuivons les cours », explique Somnoma Ouédraogo, directeur des écoles déplacées de Mansila, au ministre de l’Education nationale, de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales, Stanislas Ouaro, venu, le 9 juin 2019, rendre visite aux élèves qui se préparaient pour l’examen du Certificat d’études primaires (CEP) et du Brevet d’études du premier cycle (BEPC). Il y avait alors 500 élèves des communes de Mansila, Solhan et de Boundoré déplacés à Sebba, du fait des attaques terroristes.

Un réajustement souhaité en chœur

Malgré l’impact négatif du couvre-feu sur le monde des affaires à Sebba, la population la trouve indiquée. Pour les personnes rencontrées sur place, la mesure est « salutaire ». Même si ses conséquences se font sentir, la protection de la vie humaine est, pour elles, la chose la plus importante. « La vie n’a pas de prix ; la sécurité avant toute chose », entend-on dire. « Nous avons accueilli le couvre-feu avec surprise, nous avons pris acte. Par la suite, nous-mêmes avons compris le bien-fondé de cette mesure. Si à l’Est, on décrète le couvre-feu et pas dans le Yagha, tous ceux qui allaient quitter la zone de l’Est allaient se déporter ici et l’insécurité allait doubler ou tripler (…) Voilà pourquoi il n’y a pas de manifestation de mécontentement. Les forces de l’ordre fouettaient les gens qui bravaient la mesure, au début. Par la suite, les gens ont compris que c’était indispensable pour contrôler le mouvement des populations dans la nuit et ne pas donner l’occasion à certaines personnes de profiter pour semer le chaos », commente Hadrou Guèdè, un habitant de Sebba.

Malgré les désagrements,Hadrou Guèdè salue l’institution du couvre-feu

Après huit mois de couvre-feu, la population asphyxiée souhaite un assouplissement de la mesure qu’elle ne rejette pas. « Je sais que le couvre-feu est important pour notre sécurité ; par contre, si on pouvait le repousser pour l’amener à 23h ou minuit, ça serait vraiment bien, sinon l’heure est assez tôt », propose Innocent Poda, le tenancier du Gabelou. Et la restauratrice Salimata Tamboura de renchérir : « Il faut continuer avec le couvre-feu jusqu’à ce que la situation s’améliore, mais nous souhaitons que l’heure soit revue pour nous permettre de vivre ».

Pour l’instant, à Sebba et dans les autres communes de la province, la vie se mène au rythme du couvre-feu, à pas de caméléon. Le lycée municipal qui connaissait une grande animation les nuits, pour fait de cours du soir, est plongé dans un silence nocturne. Enseignants et apprenants sont en vacances illimitées. Mais la compréhension dont fait montre la population et l’espoir qui l’anime laissent transparaître une force de résilience.

Tiga Cheick Sawadogo (Lefaso.net) en co-production avec Moussa Boureima (Radio Daandé Yali) de Sebba

lefaso.net

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