Hervé Tapsoba, militaire radié : « Si nous revenons, c’est nous-mêmes qui allons conseiller nos petits frères… »

Bientôt le bout du tunnel pour les militaires et policiers radiés et révoqués suite aux mutineries de 2011 ? En tout cas, en conseil des ministres du 3 juillet 2019, le gouvernement a instruit les ministères en charge du dossier de prendre toutes les dispositions pour la mise en œuvre des propositions du Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale (HCRUN) qui suggéraient la réinsertion sociale des radiés et révoqués. La machine est donc en marche, après huit longues années pendant lesquelles les plus de 600 militaires et policiers ont donné de la voix. Hervé Tapsoba, anciennement porte-parole des militaires radiés, dans cette interview, ne crie pas victoire. Pour lui, c’est une victoire d’étape, en attendant l’application effective de la recommandation.

Lefaso.net : En conseil de ministre du 3 juillet 2019, le gouvernement a fait un pas vers votre réintégration. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle après tant d’années d’attente ?

Hervé Tapsoba : Nous avons tous appris la décision. Le président du Faso et le conseil des ministres ont approuvé les propositions du HCRUN (Haut-conseil pour la réconciliation et l’unité nationale, Ndlr) et ont instruit les ministres concernés pour l’application. Nous avons apprécié cela, d’autant plus que la nouvelle nous avait été annoncée depuis 2018 par le HCRUN. Nous attendions, et la bonne nouvelle est arrivée. C’est déjà une étape de passée, maintenant c’est l’application qui nous préoccupe. C’est un ouf de soulagement parce que beaucoup avaient commencé à perdre espoir.

L’une des propositions faites par le HCRUN, c’est que l’on vous affecte dans différents ministères. Certains d’entre vous n’étaient pas d’accord, qu’en est-il maintenant ?

Le HCRUN a été clair. Il nous a été dit que les militaires seront reversés dans tous les services de la fonction publique, en dehors du ministère de la Défense auquel nous appartenons au moment des faits. Certains n’étaient pas d’accord, mais de mon point de vue (…), vaut mieux tard que jamais. Nous sommes tous d’accord pour ce processus.

Vous avez appris le maniement des armes ; vous appeler dans la fonction publique pour faire autre chose, qu’est-ce que vous pourrez bien apporter ?

Nous serons productifs. C’est à l’administration d’évaluer les compétences de tout un chacun. Sur les plus de 600 militaires, chacun a un profil, a appris un métier avant d’être dans l’armée ou étant dans l’armée. Ces profils peuvent être exploités pour le redéploiement.

Il semble que le chiffre avancé par le gouvernement n’est pas celui de votre bureau…

C’est vrai, le gouvernement a annoncé 633. C’est une erreur, cela peut être corrigé. Déjà, quand vous prenez le décret N°2011- 160 /MDNAC/CAB du 7 juillet 2011, il y a 566 militaires et pour le décret de la deuxième vague, il y a 60. Donc on arrive à un chiffre de 626. Si nous ajoutons les dix gendarmes, nous sommes à 636 et c’est au-delà de la barre des 633. Quand on parle de réconciliation, tout le monde doit être pris en compte. J’ai bonne foi que tout ira pour le mieux.

Une partie de l’opinion publique estime que ce serait une prime à l’impunité que de vous reprendre. Un commentaire ?

Nous avons toujours demandé pardon. Si nous sommes tous croyants et que nous espérons au pardon divin, il appartient à tout un chacun de pardonner sur terre. Nous avons fauté et nous avons reconnu et demandé pardon. Mais je comprends ceux qui rechignent à l’idée qu’on nous prenne. Quand on parle de réconciliation, il faut qu’on laisse nos différends.

Quand on voit des membres de l’ancien régime circuler librement, on peut toujours parler de pardon au Burkina Faso. Il a été décidé d’aller à la réconciliation et je pense qu’on doit oublier le passé. On dit que le sorcier oublie toujours, mais les parents de la victime n’oublient jamais. Je sais que c’est difficile, mais ils vont pardonner.

Nous avons enduré notre souffrance, nous avons demandé pardon. Si on décide qu’on ne peut pas revenir, nous l’acceptons. Mais que personne ne pense qu’en revenant, nous allons nous venger de qui que ce soit. Au contraire, si nous revenons, c’est nous qui allons conseiller nos petits frères que certains comportements payent cash. Dans le jargon de l’armée, on dit que les présents, les retardataires, chacun aura sa récompense. Nous avons eu notre récompense.

Il y a quand même parmi vous, certains qui ont réussi à se reconstruire. N’aurait-il pas fallu que vous preniez exemple sur ces derniers, au lieu de passer toutes ces années à revendiquer votre réintégration ?

Déjà, la mentalité n’est pas pareille, la vocation n’était pas pareille non plus. Il y a ceux qui sont venus dans les rangs par vocation, de leur propre gré, qui ont décidé de servir la nation au péril de leur vie. Il y en a aussi qui sont venus par le fait de la nature, parce qu’ils étaient à la recherche simplement d’un travail.

Nous pouvons nous reconvertir ailleurs, mais nous aurons toujours ce chagrin parce qu’on avait décidé de servir la nation dans les forces armées. On peut se reconvertir, mais ça sera comme nous compromettre parce que ce n’est pas ce que nous voulions. Les événements qui sont arrivés n’étaient pas prémédités. On se remet à la décision du gouvernement et du HCRUN d’aller vers d’autres cieux, sinon le meilleur que nous avions choisi, c’était le maniement des armes.

Dans le processus de votre réintégration, est-ce qu’il y a eu des tentatives de manipulation ? Vous avez souvent été durs dans le ton pour des gens qui négocient ; c’était quand même paradoxal. On a vite dit que vous vous adossiez certainement à quelque chose ou que quelqu’un dans l’ombre tire les ficelles…

C’est vrai que cette question est revenue, mais c’est du passé. Ce, d’autant plus qu’une issue est trouvée. Je vais vous dire que si on devrait être manipulés, on n’aurait pas eu cette stabilité. Vous remarquez que depuis les attaques et autres, vous ne voyez jamais un radié ou un révoqué cité ou poursuivi pour une quelconque infraction. Quand nous nous asseyons, et qu’on nous fait des promesses, on exprime nos attentes, et à un moment, on sent qu’il n’y a pas d’écoute…

De 2011 à aujourd’hui, beaucoup ont perdu la vie. Quand on apprend la mort d’un frère d’armes et que c’est à cause d’un problème de santé, de maux de ventre, c’est révoltant. Mais c’est vrai qu’il faut savoir raison garder. Souvent, on a élevé le ton, mais pour un militaire, c’était juste un mécontentement exprimé.

Mais est-ce qu’il n’y a pas eu d’approches des chapelles politiques pour tenter de vous utiliser ?

À des fins négatives ?

À des fins politiciennes en tout cas…

On a eu des approches, de petites tentatives, mais ce n’est pas passé. Entre nous, c’est la solidarité, nous essayons de nous conseiller. On a su éviter tous les pièges, c’est d’ailleurs ce qui nous a aidés à atteindre ces résultats.

Des tentatives de la part de qui, ou de quel parti politique ?

Excusez-moi, je passe sur la question.

L’on a appris qu’il y a un homme politique, Abdoulaye Mossé, député du MPP, parti au pouvoir, qui vous a arrosés de millions. C’est de là que la tentative de manipulation est venue ?

Ça ne peut pas venir du régime en place. C’est ce que j’ai dit pour la précédente question : je passe. Il faut simplement savoir qu’incompréhension rime avec discorde.

Si ça ne vient pas du régime en place, c’est donc de l’opposition. Est-ce pour cela que vous avez bénéficié des largesses d’un député de la majorité, pour que vous ne cédiez pas aux avances d’autres chapelles politiques ?

Que ce soit l’opposition, le parti au pouvoir ou la société civile, un homme d’affaires… personne n’a pu nous détourner de notre objectif d’avoir de meilleures conditions de vie pour subvenir à nos besoins et à ceux de nos familles. Ce n’est pas d’actualité de réveiller les anciennes blessures. Aucun radié ne peut agir sans la complicité d’au moins un autre radié. Si cela s’était passé, nous l’aurions su. Mais ce n’est pas le cas.

Autre chose. Quand vous étiez encore dans les rangs, le Burkina Faso ne vivait pas une situation sécuritaire aussi critique. On ne parlait pas de terrorisme. Comment vivez-vous la situation actuelle ?

Je vais être bref parce que je ne relève plus du ministère de la Défense. Ce que je sais, c’est qu’il manque de collaboration avec la population qui a du mal à donner les vraies informations. Avec un tel comportement, il est difficile pour les Forces de défense et de sécurité de faire correctement leur travail. De jour comme de nuit, nous sommes soucieux de ce qui arrive au pays. Mais de notre position, nous ne pouvons pas aider. Pour le reste, je leur souhaite bon courage, je n’ai pas de commentaire, je garde ça pour moi.

Y a-t-il un calendrier de mise en œuvre de ce qu’on peut appeler une victoire pour vous ?

Ils ont donné leur accord, ce n’est pas une victoire. La victoire, c’est quand on verra le décret, ou bien le jour où on aura un certificat de prise de service. En attendant, nous allons nous retourner vers le HCRUN pour comprendre l’évolution, le timing, le planning…
Lefaso.net

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