Forêt de Kua : Le ministre de l’Environnement devrait démissionner, estime Adama Séré (Parti des écologistes)

Le déclassement de la forêt de Kua pour la construction de l’hôpital de Bobo-Dioulasso continue de défrayer la chronique. En ce mercredi 5 juin 2019 où le monde célèbre la Journée de l’environnement, nous nous sommes entretenu avec le président du Rassemblement des écologistes du Burkina Faso (RDEBF), Adama Séré. Il revient sur cette épineuse question et la position de son parti politique.

LeFaso.net : Concernant la construction de l’hôpital sur le site de la forêt de Kua, on vous accuse d’avoir disparu des radars. Quelle est votre réaction ?

Adama Séré : Il faut dire qu’en tant que parti politique qui s’occupe des questions touchant à l’écologie, nous avons été vivement interpellés par cette situation de la forêt de Kua. Mais nous avons une méthodologie d’approche qui fait que lorsque nous avons un problème qui nous est posé, nous essayons de prendre tous les éléments avant de poser un diagnostic, faire de propositions de solution et nous positionner par rapport cela.

Certainement, c’est ce qui a fait croire à certains que nous n’avons pas pris de position par rapport à ce dossier. Sinon, c’est un dossier qui nous tient fondamentalement à cœur puisque ça touche la perception que les gens de l’écologie au niveau du Burkina.

Après analyse, nous avons jugé bon d’interpeler la plus haute autorité de ce pays, parce que nous avons estimé que ce problème était en soi un problème de gouvernance.

Et en cela, nous avons adressé une lettre ouverte au président du Faso pour qu’il puisse prendre les mesures idoines afin que nous ne fassions pas face à ce précédent dangereux, qui est non seulement un mauvais signal pour nos populations en termes d’engagement et la protection de l’environnement, mais aussi qui touche fondamentalement aux aspects juridiques.

Voilà ! Sinon, nous n’avons pas du tout disparu des radars. Nous suivons véritablement cette actualité. Je puis même vous affirmer que nous nous apprêtons à faire face à la réponse que le gouvernement va nous donner définitivement par rapport à ce problème.

Vous êtes de quel camp, pour ou contre la construction de l’hôpital à Kua ?

Comme tout Burkinabè, nous œuvrons à ce que notre pays se développe. Que le pays se dote d’infrastructures tant sanitaires qu’autres, est ce à quoi nous aspirons et c’est l’un des objectifs de notre lutte. Nous sommes pour la construction d’un hôpital à Bobo-Dioulasso, car c’est une nécessité pour les populations de ladite ville.

Ce que nous combattons, c’est la destruction de ces seize hectares de la forêt de Kua pour construire cet hôpital. La forêt n’est pas le seul site à Bobo-Dioulasso. D’ailleurs, plusieurs sites ont été proposés au départ mais ont été refusés. Pourquoi cet acharnement sur la forêt de Kua pour la construction de l’hôpital ?

C’est là tout le problème. Nous savons que l’absence d’arbres peut avoir des conséquences néfastes sur notre environnement et provoquer des problèmes de santé du fait que la forêt permet de séquestrer les gaz, le carbone mais aussi de libérer dans notre atmosphère de l’oxygène. Est-ce qu’il est nécessaire de rendre les populations malades dans le but de construire un hôpital destiné à soigner les malades ?

Aussi, une forêt, ce n’est pas que des arbres. Pour information, on trouve dans la forêt de Kua, selon les estimations, environ 170 espèces végétales ligneuses et herbacées, des espèces fauniques et environ cinq importantes sources d’eau. Ce qui fait de cette forêt le poumon vert de la ville de Sya.

Nous reconnaissons l’importance de l’hôpital à construire mais nous déplorons qu’une forêt soit détruite pour construire un hôpital.

Au-delà de la lettre ouverte adressée au président du Faso, qu’est-ce que votre parti a posé comme acte de manière concrète ?

Après la lettre ouverte au président du Faso, et en attendant l’étude d’impact du gouvernement, nous n’allons pas rester les bras croisés, parce qu’il y a beaucoup de mouvements qui se sont déclarés en faveur de cette lutte. Nous prenons leurs contacts afin qu’à la réponse du gouvernement, nous puissions faire face de façon efficace.
Aussi, nous menons des campagnes avec nous amis, au niveau international pour que nous puissions faire front au moment venu.

D’aucuns estiment que la forêt de Kua n’existe que de nom. Avez-vous effectué un déplacement sur le terrain pour constater les faits ?

Oui ! Il faut dire que nous avons une base à Bobo-Dioulasso, qui nous a fait un retour de la situation. Pour ceux qui estiment que la forêt de Kua n’existe pas, nous pensons que cela est dû à une certaine ignorance. Et je pense que nous ne devons pas donner une certaine amplitude à cela parce qu’il est toujours dangereux de faire la promotion d’une certaine ignorance. Sinon, la forêt de Kua est une forêt classée. Ce n’est pas parce qu’en des endroits on voit des herbes ou certaines végétations qu’on peut penser que ce n’est pas une forêt.

Nous ne voulons pas nous étaler sur cela ; nous attendons ferment la décision du gouvernement afin d’aviser.

Beaucoup estiment qu’il y a une manipulation politique derrière cette affaire. Qu’en pensez-vous ?

Déjà, nous saluons la réaction de nos populations, parce que nous avons véritablement senti un mouvement qui s’est dessiné et cela nous encourage dans la lignée de notre idéal, qui est qu’aujourd’hui, aucun développement durable ne peut se faire sans qu’on ne tienne compte des principes qui régissent l’environnement.

À ceux qui disent que la question a été détournée par les politiques, nous disons qu’en réalité, s’il y a une manipulation politique, nous visons en premier lieu le gouvernement. Si le gouvernement lui-même a suivi les principes de droit, ce problème n’allait pas être posé en ces termes. Puisque le gouvernement est politique, s’il pose des actes contraires aux principes démocratiques, ça entraîne forcement une réaction. C’est pourquoi, nous pensons que les gens ont légitimement réagi.

Toutefois, je suis d’avis que derrière cette question, il y a des gens qui essaient d’attirer les autres derrière leur cause. C’est de bonne guerre, mais force doit rester à la loi. Nous interpellons tous ceux qui sont engagés dans cette campagne, que chacun joue son rôle en tenant compte des règles du droit.

La semaine dernière, le maire de Bobo-Dioulasso a interdit toute manifestation concernant la forêt de Kua. S’il arrive que le gouvernement vous donne une réponse défavorable, qu’est-ce que votre parti compte faire ?

Par rapport à l’arrêté du maire, je pense que c’est dans ses droits régaliens de pouvoir prendre une telle décision. Mais ce qu’il faut déplorer dans cette façon de faire, c’est le fait d’avoir laissé un camp marcher. C’est comme si on vient de se rendre compte que ça peut créer un problème et on arrête les autres qui veulent manifester pour dire qu’ils sont pour la construction de l’hôpital mais pas sur le site de Kua.

C’est ce deux poids deux mesures qui laisse penser qu’effectivement, la question est tournée de façon politique. En réalité, c’est ça ! Dans l’art de gouverner, il y a ce qu’on appelle « anticipation ». Monsieur le maire aurait dû anticiper cela et interdire les marches pour tous les mouvements. Donc ne pas le faire est véritablement une faute. Et nous pensons que c’est regrettable qu’on puisse en arriver à cela.

Mais dans notre principe de non-violence, nous appelons les uns et les autres au calme ; nous attendons la décision du gouvernement et nous allons nous entourer de toutes les garanties afin que cela ne se fasse pas. Nous sommes très sereins ; nous attendons ce que le gouvernement dira afin de voir comment engager définitivement cette lutte pour la préservation de notre environnement.

C’est dans un tel contexte que le monde célèbre la Journée de l’environnement. Quel regard peut-on jeter aujourd’hui sur cette question au Burkina Faso ?

C’est une journée qui a été instituée pour magnifier les actes qui peuvent être posés au quotidien pour la préservation de l’environnement parce qu’on s’est rendu compte au niveau mondial que la question environnementale est une question transversale. Instituer une telle journée, c’est une occasion pour poser des actes pour faire prendre conscience les uns et les autres qu’on ne saurait vivre dans notre environnement actuel de cette façon sans prendre des mesures pour préserver les acquis pour les générations futures. Ainsi, cela nous réjouit.

En même temps, cela tombe à pic. Nous tombons des nues que par rapport à cette situation de Kua, des problèmes de gouvernance d’une telle ampleur puisse se poser. Je dois rappeler que cette question a d’abord commencé par une décision du conseil municipal de Bobo-Dioulasso, qui s’est prononcé en faveur du déclassement de la forêt. Ensuite, le ministère en charge de cette question, dans son rôle, a réagi très bien en disant que le conseil municipal n’était pas dans ses prérogatives d’aller dans cette direction. Nous étions réconfortés.

Malheureusement, cette joie était de courte durée lorsque le Premier ministre, lui-même, a été interpelé et est allé dans le même sens que le conseil municipal de Bobo-Dioulasso. Cela nous a véritablement choqués. C’est ainsi que nous avons adressé une lettre au président du Faso. Jusqu’aujourd’hui, nous pensons que le chef de l’État va s’assumer et ne va pas permettre que les actes contraires à sa vision puissent se développer.

On remarque que le ministère de l’Environnement est muet. Selon vous, est-ce un silence coupable ?

Au début, nous avons été charmés par la réaction du ministère suite à la décision du conseil municipal de Bobo-Dioulasso, mais après cela, plus rien. Ce que nous avons vu, c’est la réaction des forestiers sur le terrain. Et ça, c’est un acte à saluer en passant parce qu’on ne peut pas permettre que des actes illégaux puissent être posés à l’endroit de la forêt de Kua.

Pour revenir au ministère, on aurait aimé qu’en droite ligne de leur idéologie, qui est le sankarisme, qu’il y ait toute une autre réaction. Et là, nous interpellons le ministre à s’assumer parce qu’au-delà de la vision du chef de l’État, ce ministère porte l’espoir d’une idéologie dont on ne peut se passer aujourd’hui dans le monde.

Lorsque nous voyons les sorties du ministère par rapport à toutes ces problématiques au niveau international, nous sommes satisfaits. Mais au niveau de la problématique de la forêt de Kua, nous aurions aimé qu’il y ait une réaction encore plus forte.

Je comprends que lorsqu’on est dans un gouvernement, il y a cette solidarité gouvernementale, mais à un moment donné, les idéaux doivent pouvoir prévaloir. À ce niveau, je pense qu’il y a un acte fort que le ministère peut poser. Sous d’autres cieux, la quasi-révocation du Premier ministre par rapport à la lettre du ministre de l’Environnement aurait valu une démission de ce dernier afin de marquer la conscience collective par rapport à la préservation de l’environnement. Je pense que cela serait un acte hautement salutaire pour l’avenir de notre pays.
LeFaso.net

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