Evacuations sanitaires : « Ces braves Burkinabé qui ne sont pas égaux aux autres ! »

C’est presque une coutume maintenant, à chaque fois que cela plaît à la NAFA ou au CFOP, ils ne manquent pas l’occasion d’attirer notre attention sur l’état de santé de monsieur Dijbrill Bassolé, en particulier sur la nécessité de lui procurer des soins hors du Burkina Faso.

Tous les Burkinabè naissent libres et égaux

Dans une tribune précédente (1), j’avais fustigé ce tourisme sanitaire, bien trop fréquent dans nos États. Depuis, certains ont mieux fait que d’autres. Au Ghana, c’est le plus grand complexe hospitalier d’Afrique de l’Ouest qu’ils ont inauguré. Au Niger, ils se sont doté d’un hôpital de référence et ont du coup, décrété l’interdiction totale des évacuations sanitaires (2). Au Burkina, ils ont abandonné l’arrêt des évacuations que nous avions obtenus sous la transition.

Au Zimbabwe, le Père de la nation vient de rendre l’âme à Singapour. Pour être optimiste, les choses évoluent donc pour le mieux autour du Burkina ! Notre cher Faso par contre, reste à la traîne. Honte donc aux politiciens burkinabé, de la mouvance présidentielle comme de l’opposition. Oui, honte à eux, qui laissent les Burkinabè mourir dans de médiocres hôpitaux pendant qu’eux, ils bénéficient des évacuations sanitaires.

Honte à ces politiciens, qui sont au pouvoir ou aspirent à être au pouvoir, et qui bafouent notre constitution à chaque fois qu’ils en ont l’occasion ! Je voudrais leur rappeler l’article 1 de la constitution du 2 juin 1991 qui dit ceci : « Tous les Burkinabè naissent libres et égaux en droits. Tous ont une égale vocation à jouir de tous les droits et de toutes les libertés garantis par la présente Constitution. Les discriminations de toutes sortes, notamment celles fondées sur la race, l’ethnie, la région, la couleur, le sexe, la langue, la religion, la caste, les opinions politiques, la fortune et la naissance, sont prohibées. »

À mon avis, l’article sus énoncé, nous dit que nous sommes tous égaux en droits vis-à-vis de la santé. Alors messieurs de la NAFA, pourquoi moi, ma mort à Yalgado vous serait-elle plus acceptable que celle de D. Bassolé ? Insinuez-vous qu’il aurait plus de droits que le citoyen lambda, qui se meurt dans les mouroirs que sont nos hôpitaux ? D. Bassolé, comme tous les autres politiciens avant lui et après lui, doivent assumer leur héritage, parce que lui au moins a eu l’opportunité pendant de longues années, d’influencer la politique dans ce pays.

Il aurait pu faire construire un hôpital aux normes dont nous aurions tous profité. Hélas ! Le pouvoir, c’est pour servir et non se servir. Ce qui serait humaniste, chers messieurs de la NAFA, c’est d’arrêter de pousser si loin l’opprobre contre le peuple du Burkina en réclamant l’évacuation d’un criminel, reconnu coupable et condamné devant les cours.

L’État burkinabé a un devoir de soin vis-à-vis de ses prisonniers, mais il ne saurait mieux traiter les criminels que les honnêtes citoyens, au risque que nous devenions tous criminels. Il est incompréhensible que D. Bassolé soit si prompt à quitter ce même trou qu’il était prêt à mettre à feu et à sang pour le gouverner il y a si peu !

Les évacuations sont discriminatoires, donc anticonstitutionnelles

La constitution est sans équivoque quant à l’égalité en droits des Burkinabé. Permettre donc à certains Burkinabé de bénéficier des évacuations sanitaires pendant que d’autres sont abandonnés dans de médiocres hôpitaux locaux, c’est simplement violer notre constitution, surtout quand on sait que ce n’est pas par un tirage au sort que l’on bénéficie ou non de l’évacuation sanitaire. Ce n’est même pas sur la base de la nécessité médicale, mais plutôt sur la base de critères entièrement arbitraires.

Quelle sorte de peuple sommes-nous donc, nous qui jugeons la vie d’une présidente de parti politique plus importante que celle d’un maître d’école ? J’en appelle donc au président du Faso, pour qu’il mette fin aux évacuations sanitaires. Elles représentent une injustice criarde que subit la majorité des Burkinabé qui pourtant les finance.

On peut arguer que ces évacuations sont simplement anticonstitutionnelles : d’une part, elles établissent parmi les Burkinabé, une discrimination basée sur des critères spécifiquement interdits par la constitution, en particulier, l’opinion politique, la fortune et d’autre part, on ne peut pas maintenir les évacuations sanitaires pour certains président(e)s de parti politique, et en refuser expressément à D. Bassolé. Cela serait une injustice monstre !

Autant il est anticonstitutionnel de réserver les évacuations sanitaires pour certains, autant cela reste anticonstitutionnel de les refuser à d’autres. Il n’y aura jamais suffisamment pour évacuer tous les Burkinabé qui en ont besoin. C’est pourquoi, tous méritent d’être pris en charge localement, dans les meilleures conditions possibles, car nous sommes tous des contribuables. Ceux-là qui bénéficient aujourd’hui des évacuations ne payent pas plus de taxes que ceux que l’on laisse mourir au pays.

Nos politiciens sont la source de l’incivisme qu’ils décrient

En fait, il ne faut pas chercher loin les racines de l’incivisme. Les citoyens ne peuvent pas continuer à se saigner pour soutenir le train de vie des hommes politiques et de leurs alliés. On ne peut pas demander aux syndicats de faire des sacrifices pour le développement du pays, pendant qu’au même moment, les hommes politiques ne font que s’empiffrer ! Par exemple, en 2018, le revenu national brut (RNB) du Burkina Faso était de 392 406,64 F CFA par habitant.

La même année, pendant que chacun de nous se contentait de nos maigres 400 000 F CFA, nos braves députés, après réduction de leur salaire, recevaient chacun 11 534 116,99 F CFA comme salaire annuel (3). Comparé au RNB par habitant, cela fait un rapport de 29,39. À titre comparatif, chez nos voisins, nous obtenons les rapports suivants :

Sources : (4)

On serait tenté de penser qu’après tout, les Burkinabè s’en tirent à bon compte, comparé à des pays comme le Niger. Cependant, on ne peut que ressentir une certaine honte devant des pays comme le Mali. Tout de même, un député burkinabé gagne presque 30 fois le RNB par habitant, en plus des évacuations sanitaires et autres avantages ! Je ne m’amuserai point à un tel exercice pour ce qui est du salaire du ministre des Finances par exemple ! Disons, autour de 300 fois le RNB tandis qu’un haut fonctionnaire burkinabé gagne environ 10 fois le RNB !

Il n’y a pas de doute qu’avec plus de 3 fois le salaire du haut fonctionnaire, le député burkinabè est entièrement coupé de la réalité du pays. Chose curieuse, ils sont ceux, qui sont responsables de faire accroître le RNB de sorte que le rapport se réduise ! Étant donné que le rapport reste très grand, la seule conclusion judicieuse est qu’ils font mal leur travail. C’est dire que si l’on doit mériter son salaire, nos braves hommes politiques ne méritent pas les salaires que nous leur payons.

En fait, l’impression générale qui se dégage de telles figures, c’est celle d’un groupuscule qui s’accapare le gâteau tout entier, pendant que la grande majorité doit se contenter des miettes. Comment peuvent-ils oser alors nous demander de faire preuve de civisme, de faire des efforts, des sacrifices lorsqu’eux, organisent le pillage du pays de la sorte ?

Un pillage rendu bien trop facile par l’absence de lois qu’ils ont le devoir de mettre en place, mais qu’ils ne votent pas, permettant ainsi à des officiers de l’armée de devenir des milliardaires sans pouvoir justifier de la source de leurs milliards et d’aller se la couler douce au Canada, pardon en Turquie pour des soins ! Comment peuvent-ils lâcher le fisc sur nos pauvres ateliers pendant que les gros voleurs de la République circulent sans être inquiétés par le même fisc ? Une fortune se justifie. Le fisc doit pouvoir retracer chaque franc de la fortune, surtout dans un pays en proie au terrorisme comme le nôtre.

Conclusion

En somme, les évacuations sanitaires ne sont pas seulement une violation de la constitution. Elles ne sont pas seulement le signe manifeste d’une classe politique incapable, qui ne peut même pas doter le pays d’un hôpital digne et qui refuse d’assumer son héritage. Elles représentent surtout, la cupidité d’une classe politique entièrement coupée de la réalité des Burkinabè.

Chaque 24 heures, 5 Burkinabé, dont 2 enfants âgés de moins de 5 ans, meurent du paludisme. Le vrai manque d’humanisme, c’est d’accepter que cela arrive pendant que l’on continue tranquillement à évacuer des politiciens incompétents à coup de millions qui auraient certainement donné la vie à un enfant.

Koudraogo Ouédraogo
Blog : http://burkinafache2015.wordpress.com
Membre, Faso 2020 : http://faso2020.org

Références :

(1) Je suis né dans ce trou et je mourrai dans ce trou, 2 Septembre 2017, <https://lefaso.net/spip.php?article79118>

(2) Le Niger interdit les évacuations sanitaires fantaisistes des ministres et députés à l’étranger, 21 mars 2018,< http://nigerexpress.info/2018/03/21/le-niger-interdit-les-evacuations-sanitaires-fantaisistes-des-ministres-et-deputes-a-l-etranger/>
(3) Burkina-Faso : Les députés diminuent leur salaire, 20 janvier 2016 < https://www.jeuneafrique.com/295469/politique/burkina-faso-deputes-diminuent-salaire/
>
(4) https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GNP.PCAP.CD?locations=BF-CI-GH-TG-BJ-NE-ML

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