Education dans le Soum : Le grand abandon de l’Etat

Les obscurantistes réussissent chaque année à éteindre la lumière de l’école dans certaines localités du pays. Cette année encore, plusieurs salles de classe ne s’ouvriront pas. Dans le Soum, sur les 10 circonscriptions d’éducation de base que compte la province, huit ne fonctionnent plus. C’est seulement dans le chef-lieu à Djibo qu’on trouve encore des classes ouvertes pour cette année scolaire 2019-2020.

La chaleur des retrouvailles qui rythme les rentrées scolaires ne se vit plus dans plusieurs écoles de la province du Soum, hantée par le terrorisme. Pour l’année scolaire 2019-2020, c’est le black-out. Sur les 10 circonscriptions d’éducation de base (CEB) que compte la province du Soum, quatre sont fermées : Nassoumbou, Baraboulé, Koutougou et Tongomayel. Ainsi en a décidé l’Etat comme pour casser le thermomètre, à défaut de faire baisser la fièvre, privant ainsi des milliers de jeunes de l’école.

« L’Etat a failli énormément », rumine Hamidou Tamboura (nom d’emprunt), un acteur de l’éducation dans la province. En plus des quatre CEB officiellement fermées, quatre autres n’ont pas ouvert (Arbinda, Kelbo, Pobé Mengao, Diguel) car les enseignants estiment que leur sécurité n’est pas garantie. Hamidou Tamboura et ses camarades nourrissent l’espoir que ces quatre circonscriptions ouvriront au cours de l’année scolaire. Pour la rentrée 2019-2020, seulement deux CEB fonctionnent dans la commune de Djibo.

L’école, cette digue contre l’ignorance, a ainsi cédé dans les huit autres communes qui composent la province. « Nous serons submergés », prédisait un responsable d’établissement que nous avons rencontré en août 2019 à Djibo. Il poursuit : « On a décidé en ce qui nous concerne de prendre tous les élèves, même si on aura plus de 130 élèves par classe. On a décidé ainsi. On ne peut pas refuser un enfant qui fuit l’insécurité à Nassoumbou pour venir demander la place chez nous à Djibo ville ».

Des milliers d’enfants fuyant les zones où l’école n’a plus droit de cité, et qui ont de la famille à Djibo ou ailleurs s’y sont établis afin de continuer leurs cursus. A Djibo, des élèves se sont mis ensemble pour louer des maisonnettes, parfois dans des zones non loties pour continuer à étudier dans les écoles publiques ou dans les lycées privés pour ceux dont les parents ont les moyens. Mais les moins chanceux ou issus de familles très pauvres, errent dans ces communes, sans perspectives. Ainsi, depuis 2016, le droit à l’éducation de milliers d’enfants est bafoué dans la province du Soum.

Assis dans son bureau à Djibo, devant son ordinateur, une médaille des palmes académiques accroché au mur, Adama Diallo (nom d’emprunt) un ancien enseignant de la commune de Nassoumbou est rouge de rage. « Nous sommes un peu déçus de tout cela. Des gens (Les autorités, Ndlr.) qui disaient qu’on ne cèdera pas une seule parcelle de notre pays (…) ces enfants qui sont dans ces localités, que voudrait-on qu’ils deviennent ? Qu’est-ce que vous allez dire aux parents concrètement ? Ils n’ont pas choisi, ils sont nés là-bas, c’est tout », grogne-t-il, le visage grave.

Pour Mamadou Barro, ancien secrétaire général de la Fédération des syndicats nationaux des travailleurs de l’éducation et de la recherche (F-SYNTER), les mesures conservatoires qui consistent pour l’Etat à fermer les établissements dans les localités où le taux de scolarisation est en dessous de la moyenne nationale, aura des conséquences désastreuses plus tard. « Continuer dans cette direction, c’est créer les conditions pour renforcer l’analphabétisme dans notre pays (…) C’est vraiment une catastrophe pour le personnel enseignant, les élèves et les parents qui placent de l’espoir dans l’éducation de leurs enfants », analyse le professeur de français, avant d’assener : « C’est une faillite de l’Etat, ni plus, ni moins ». Charles Dipama, coordonnateur national de la Coordination nationale des syndicats de l’éducation n’en dit pas plus. « C’est un aveu d’impuissance vis-à-vis des groupes armés ».

De la sécurité pour ne pas aller en Kamikaze

9 enseignants ont été tués par les groupes terroristes au Burkina Faso ; d’autres battus et humiliés devant leurs élèves ; des salles de classe incendiées ; le matériel pédagogique détruit. Telles sont les actions entreprises par les groupes terroristes au Burkina Faso contre le système éducatif depuis 2016. Tout a commencé avec l’assassinat de Salifou Badini, directeur de l’école de Kourfayel, village situé à 7 kilomètres de Djibo. C’était le 3 mars 2017.

Toujours dans la même province,
les enseignants Ouédraogo Judicaël et Sana Al-hassane Cheickna , en service à Djibo, ont été tués le 18 mars 2019
, après leur enlèvement le 11 mars 2019 sur l’axe Djibo-Kongoussi par des individus armés.

Un lourd silence règne dans les écoles des différentes communes de la province du Soum

Malgré les promesses de normalisation de la situation, celle-ci se dégrade de jour en jour. Aucun remède n’a réussi jusque-là à arrêter l’hémorragie des fermetures des établissements d’enseignement. En 2017, sur le territoire national, 10 écoles ont été fermées avant la fin de l’année scolaire. Ce nombre est passé à 400 en 2018 puis à 2024 en 2019. Et pourtant, les autorités du pays avaient promis de ne pas laisser une parcelle du territoire aux terroristes. « Ce n’est pas parce que la situation sécuritaire se dégrade que nous devons céder l’espace à l’ennemi. Je le dis et je le répète, aucune portion de notre territoire ne sera cédée à qui que ce soit », disait l’ancien chef du gouvernement, Paul Kaba Thiéba.

Mais la réalité est là. « Pour les zones où la situation sécuritaire ne permet pas d’aller, nous n’irons pas en kamikaze », s’est défendu le ministre de l’Education nationale, de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales, le Pr Stanislas Ouaro, qui donnait le top départ de la rentrée scolaire 2019-2020, le 1er octobre 2019 dans la commune de Saaba dans la province du Kadiogo. Une manière de dire que c’est de la responsabilité de l’Etat de protéger le personnel enseignant et les élèves. Pour le ministre, la fermeture des écoles n’est pas un abandon : « Soyez rassurés de la détermination du gouvernement à faire en sorte que chaque enfant puisse aller à l’école. Nous allons, au fur et à mesure que la situation s’améliore, travailler à faire en sorte que les élèves puissent retourner à l’école. Mais on doit tenir compte aussi des réalités sur le terrain ». Une assurance teintée de résignation.

Les conséquences d’une seule année de fermeture d’une école sont désastreuses, reconnaissent les acteurs de l’éducation. Bertin Toé, chef du département du numérique éducatif et des approches pédagogiques au secrétariat technique de l’éducation en situation d’urgence, en a énuméré quelques-unes, au cours d’un panel organisé par l’Association des journalistes du Burkina (AJB), le 12 juillet 2019. Dans cette partie du pays, tout comme dans d’autres régions, se posait déjà le problème d’accès et de maintien à l’école. La fermeture des classes va accentuer l’enrôlement des enfants par les groupes terroristes ; l’augmentation de la délinquance et du grand banditisme ; le mariage des enfants ; le phénomène de la mendicité et des enfants de la rue ; la négation du droit légitime des enfants à l’éducation.

« Le garçon qui ne fait rien, qui ne va plus à l’école, qui ne garde plus les animaux, puisqu’on a pris leur bétail, où va-t-il aller ? Ils sont nombreux et ils vont aller prendre les armes. Ils ne vont pas s’asseoir et mourir de faim. Ils n’ont rien à faire, on ne leur propose rien en retour. Si on ne s’occupe pas de ces enfants, un jour, ils vont s’occuper de nous. Il ne faut même pas croire que ça va trainer. Ce sont les enfants de 15 ans qui prennent les armes dans les villages. Il y a beaucoup qui étaient nos élèves. Si aujourd’hui il n’y a plus de service dans les zones de Nassoumbou et Baraboulé, c’est fini », tranche sans tournure Adama Diallo (nom d’emprunt) ancien enseignant de la commune de Nassoumbou, désormais établi à Djibo.

La fermeture des écoles est perçue par une bonne partie des populations, surtout résidantes dans les zones concernées, comme un désengagement de l’Etat et nourrit le sentiment que l’Etat central les a abandonnées. Pour elles, c’est un recul de l’Etat et une victoire concédée à ces groupes armés qui contrôlent désormais des territoires, des terreaux fertiles pour s’enraciner.

Pour Adama Diallo qui a passé plusieurs années de service à Nassoumbou, l’école offrait un « environnement sécure » à l’enfant dans ces zones. Tous les efforts fournis et les résultats engrangés depuis des années, en termes de mariage précoce, excision… vont tomber à l’eau. « C’est sûr qu’un parent ne va pas s’asseoir avec sa fille qui a 12 ou 13 ans et qui ne va pas à l’école, » dit-il.

L’expérience des regroupements n’est pas concluante

Pour rattraper ce qui pouvait l’être, les élèves en classe d’examen ayant eu des difficultés à achever leur année scolaire, avaient été regroupés à Djibo pour des cours intensifs en vue d’un examen spécial en août et septembre 2018. Au total, 3 064 candidats dont 2 692 du Soum et 372 de la région du Nord (sites de Ouahigouya, Titao et Banh) ont été concernés par ce réaménagement pour leur premier diplôme d’études en prenant part, du 29 au 31 août 2018, à la session spéciale d’examen, pendant que leurs camarades des autres régions du pays étaient en vacances, après cet examen tenu le 19 juin 2018.

Quant aux examens du BEPC et du baccalauréat, il a fallu attendre le 4 septembre 2018 pour les organiser à Djibo. 1 715 candidats du Soum et 122 candidats de la région du Nord (sites de Ouahigouya et de Bahn) pour le BEPC et 405 candidats dont 396 du Soum et 9 de la région du Nord pour le BAC, le premier diplôme universitaire.

L’expérience des regroupements n’est pas concluante, selon Hamidou Tamboura un responsable d’établissement à Djibo. Certains nouveaux bacheliers ont eu du mal à s’inscrire dans les universités. « Le regroupement a fait du tort à nos enfants surtout en ce qui concerne le BAC. Ils ont eu des difficultés pour s’inscrire. Les bourses n’ont pas attendu les résultats de la province, il y avait des délais prescrits. On n’a pas attendu nos résultats pourtant on nous avait promis qu’on nous attendrait. Il y a une élève qui a eu 16,5 de moyenne au BAC et qui voulait faire la médecine. Le test d’entrée en médecine s’est déroulé avant que les résultats ne sortent ici », se rappelle l’enseignant avant d’ajouter : « C’est comme si nous ne faisions pas partie de ce pays ».

Pour ne pas revivre l’amère expérience des regroupements au cours de l’année scolaire 2018-2019, les acteurs de l’éducation du Soum, surtout de la ville de Djibo, en ont décidé autrement. « Les enfants sont venus nous dire qu’ils ne voulaient pas le regroupement. Nous non plus. Pour cela, les enseignants ont donné le maximum en début d’année, parce qu’on ne savait pas de quoi demain serait fait. Du coup on avait une certaine avance sur le programme. Malgré tout, le programme ne s’est pas achevé, les élèves se sont donc organisés en groupe de travail avec des enseignants qui les accompagnaient ».

Les élèves de Djibo ont ainsi composé les examens à la même date que ceux du reste du pays. Le 6 juin 2019 pour le BEPC, le 11 juin 2019 pour le CEP et le 21 juin 2019 pour le BAC. La province a réussi, malgré tout, à tirer ses marrons du feu. Au CEP, un taux de succès de 57,83% (54,83% pour les filles, et 60,46 pour les garçons) a été enregistré. Un chiffre au-dessus du taux national qui était de 55,11%. Les résultats du BEPC dans le principal lycée de la ville de Djibo (le lycée provincial) en 2019 donnaient 26,13% (21,25% de filles et 29,41% de garçons). Le taux national de succès était de 26,61%. Au BAC, le lycée provincial a fait 51,56% de réussite avec ses 66 candidats, contre un taux national de succès établit à 36,92%.

Trois ans après les premières fermetures d’écoles dans la province du Soum, le gouvernement a mis en place une stratégie nationale de scolarisation des élèves des zones à forts défis sécuritaires. « Cette stratégie est destinée à redonner l’espoir à ces milliers d’élèves et au personnel éducatif de reprendre le chemin de l’école et d’y poursuivre en toute sécurité leur formation et leurs missions », avait déclaré le premier ministre Christophe Joseph-Marie Dabiré à l’issue de la cérémonie de lancement de la stratégie le 21 février 2019 tout en précisant qu’elle constitue une amorce pour la reprise totale de la scolarisation sur toute l’étendue du territoire national.

La vision de la mesure est qu’« à l’horizon 2024, le Burkina Faso (doit) bénéficier d’un environnement scolaire sain, pacifique et sécurisé qui garantit et favorise la continuité efficace des activités d’enseignement et d’apprentissage sur toute l’étendue du territoire national ». Il s’agira entre autres de sécuriser les infrastructures éducatives ainsi que les acteurs ; de réhabiliter les infrastructures et le matériel des écoles abandonnées, fermées ou détruites ; de mobiliser toutes les communautés dans le dispositif de sécurisation des structures éducatives en vue de prévenir les attaques ou limiter leur impact en collaboration avec les forces de défense et de sécurité ; d’améliorer le réseau de communication entre les intervenants (FDS, enseignants, communautés, élèves, journalistes, PTF), dans les zones concernées ; de renforcer la résilience des populations.

Avec cette stratégie l’espoir de réouverture des salles de classes renaitra-t-il à Nassoumbou, Baraboulé, Koutougou, Tongomayel, Arbinda, Kelbo, Pobé Mengao et Diguel pour l’année scolaire 2019-2020 ? Pour l’instant, les lignes peinent à bouger. La stratégie qui a entretenu l’espoir de milliers d’élèves et de parents dans ces communes du Soum est pour le moment un échec.

lefaso.net

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