Djibo : La ville qui refuse de sombrer

Les échos médiatiques stridents et répétés ont fini par peindre la commune de Djibo en rouge sang, la destination à éviter, le foyer d’où est partie cette hydre sanglante. Attaques terroristes, assassinats ciblés, fermeture de certains services, près d’une année de couvre-feu. On y vit quand même… entre deux peurs. Des habitants résilients mais qui préviennent, « quand on abandonne, c’est celui qui est là qui récupère ». Constat sur place du 9 au 16 août 2019.

Le voyageur en partance pour Djibo a des pensées et des images qui tourbillonnent dans sa tête. Pour une personne au volant, entre les nids-de-poule, les déviations et les risques de s’embourber pendant cette période d’hivernage, le choix est vite fait à partir de Kongoussi : rester concentré sur son volant, la tête n’a pas le temps pour autre chose. Il faut arriver à bon port. Pour quelqu’un qui n’a pas cette contrainte, notamment un usager des transports en commun, une équation à plusieurs inconnues peut lui tarauder l’esprit : à quelle sauce sera-t-il mangé dans cette ville où on prédit désormais tout, même l’apocalypse ?

Sur cet axe Djibo-Kongoussi deux enseignants, Judicaël Ouédraogo et Al-hassane Cheickna Sana, enlevés le 11 mars 2019, ont été retrouvés décapités. Bien avant, le 14 février 2019, sur ce même axe, à moins de 4 km de Djibo, deux militaires ont été tués et six autres blessés. Le 29 mars 2019, encore sur ce tronçon non bitumé, le directeur provincial de l’agriculture du Soum et son chauffeur étaient enlevés, avant d’être libérés le 7 août 2019.

« De ce qu’on a comme information des parents, c’est comme si à Djibo, il suffit de mettre la tête dehors pour prendre une balle » Sidiki Tamboura

Cette tempête d’appréhensions commence à se dissiper quand l’on franchit le portail de la gare de l’une de ces rares compagnies de transport qui desservent encore la ville. La vie semble normale à la mi-journée du 9 août 2019. Les gens vont et viennent, le marché grouille de monde en cette avant-veille de la fête de Tabaski. Dans la soirée, les jeunes sont réunis en tournoi maracana sur un terrain qui jouxte l’ancien camp militaire. La commune, à ce panorama, n’a rien à voir avec le format sous lequel on la présente.

« De ce qu’on a comme information des parents ou amis qui sont dans d’autres localités ou à l’extérieur, c’est comme si à Djibo, il suffit de mettre la tête dehors pour prendre une balle », résume ironiquement Sidiki Tamboura, président du Cadre d’initiative locale pour le développement économique et social (CILDES) de la province du Soum.

Le premier citoyen de la commune, le député-maire Oumarou Dicko, n’en dira pas plus : « Souvent, moi-même quand je suis à Ouaga, j’ai peur de revenir, tellement les gens en parlent et disent que c’est dangereux. Quand je viens, vous l’avez constaté vous-même, à Djibo, il y a la vie et on souhaite que cela continue ».

Zakaria Belem, responsable de la jeunesse du Soum, indexe une sur-médiatisation négative de la commune, en martelant qu’elle n’a pas le monopole de l’insécurité. « La psychose est là. Même quand un sachet s’éclate, il y a la panique. Mais ce n’est pas au niveau où les médias mettent la situation. La communication est un vecteur très important dans cette histoire », analyse le jeune homme. Soit !

Djibo porte désormais un fardeau : celui de ville martyre

Situé en plein cœur du Sahel burkinabè, Djibo, encore appelé « la cité du Djelgodji » (déclinaison de Djelgobê, nom donné aux ressortissants de la cour royale), est le chef-lieu de la province du Soum. La population de la province, estimée à 485 935 habitants selon le maire, est essentiellement composée de Peuls, Fulsé, Sonraï, Bella, Mossé répartis dans 214 villages.

Ces populations vivent principalement d’élevage et d’agriculture. Avec une superficie de 12 618 Km2, la province compte neuf départements : Arbinda, Baraboulé, Diguel, Djibo, Kelbo, Koutougou, Nassoumbou, Pobé-Mengao et Tongomayel. Ces communes, jusque-là presque inconnues de la plupart des Burkinabè, ont surgi dans l’actualité nationale et internationale de façon malencontreuse. Le nom de chacune d’elle est désormais arrimé à une attaque terroriste ou à des violences intercommunautaires. Plus de 330 morts dans les 9 départements, dans la période du 15 janvier 2016 au 15 août 2019, selon nos décomptes faits à partir des communiqués officiels et des recoupements. (Voir carte interactive)

L’hydre terroriste a étendu ses tentacules dans toutes les contrées de la province, présentée comme le foyer d’où tout est parti le premier groupe terroriste, quand le prédicateur Ibrahim Dicko dit « Malam » a basculé dans la violence en créant Ansarul Islam. Depuis, les attaques de type terroriste se succèdent, aussi meurtrières les unes que les autres. Leaders religieux (musulmans et chrétiens), Forces de défense et de sécurité, population civile… personne n’est épargné par la furie meurtrière des terroristes que l’on appelle Yimbè laddè (les gens de la brousse) ou encore Baê (les barbus), en fulfuldé.

Jusque-là réputée surtout pour son grand marché à bétail considéré comme l’un des plus importants de la sous-région ouest-africaine, Djibo porte désormais un fardeau : celle de ville martyre. La psychose a gagné l’administration au point d’entraîner la fermeture de certains services dont celle, en avril 2019, du Tribunal de grande instance de Djibo pour « absence de dispositif sécuritaire idoine » selon un communiqué du Conseil supérieur de la magistrature.

Le soleil se lève sur la clinique du Dr Kenneth Elliot

Depuis, c’est la croix et la bannière pour les citoyens qui veulent établir certains actes. Pour venir en aide aux populations dans l’établissement de leurs actes administratifs, une organisation de la société civile collecte les documents et se charge ensuite de les envoyer à Ouagadougou où le Tribunal de grande instance de Djibo a ouvert un bureau. Si La Poste Burkina Faso, le service des impôts et la Caisse populaire ont rouvert leurs portes après une longue période de suspension, ce n’est toujours pas le cas de certaines banques dont les portes restent toujours closes.

Ce 10 août, dans la cour de la brigade territoriale de gendarmerie de Djibo, les carcasses de deux véhicules sont toujours déposées, noircies par la fumée. Ce sont les traces de l’attaque terroriste perpétrée contre cette enceinte militaire dans la nuit du 18 au 19 octobre 2018. Depuis le 23 octobre 2018, un couvre-feu a été instauré dans la province, de 20h à 6h du matin. Il a été allégé de 20h à 5h, pendant la période du jeûne musulman.

Une mesure qui a fini par entrer dans les habitudes des habitants. A 19h 30, dans un nuage de poussière, les retardataires regagnent leurs domiciles. De temps en temps, au loin, l’on entend des tirs de sommation. Malgré cette restriction des libertés, la population adhère à la mesure sécuritaire. « Cela a un impact sérieux sur l’économie. Mais la vie humaine est plus que l’économie. Il faut avoir la vie sauve pour parler d’économie. Le couvre-feu est actuellement très important. Si on enlève ça, je ne sais pas ce qui va se passer », analyse Zakaria Belem, responsable de la jeunesse du Soum.

La clinique du Dr Elliot reste quant à elle désespérément vide. Des portes fermées, des hangars dans la cour qui se défont au gré des intempéries, de hautes herbes qui poussent un peu partout. C’est désormais l’image de cette clinique malade de l’absence de son propriétaire. Médecin-chirurgien australo-burkinabè installé dans la ville Djibo depuis 1972, le Dr Arthur Kenneth Elliot a été enlevé dans nuit du 15 au 16 janvier 2016. Sur un panneau à l’entrée de l’établissement, le collectif des organisations de la société civile du Soum note, au quotidien, le nombre de jours de captivité du maître des lieux. 1 297 jours, ce 12 août 2019. « Dr, nous ne t’oublierons jamais », lit-on sur l’écriteau. Comme pour dire toute la sympathie inébranlable de toute une population à ce médecin au grand cœur qui soignait gratuitement, ou à prix réduit, les malades.

Quotidiennement, le nombre de jour de captivité du Dr Elliot est marqué sur cette pancarte à l’entrée de la clinique

Front commun contre « les gens de la brousse »

Ce dimanche 11 août, l’ardeur du soleil est matinale malgré la pluie tombée la veille. A 8h déjà, l’astre du jour darde ses brûlants rayons. Sur le terrain de l’établissement El-Nour de Djibo, une multitude de personnes afflue de toutes parts, avec des tapis de prière ou des nattes. Aujourd’hui, c’est la Tabaski, la plus grande fête musulmane. « Le retour de la paix », c’est le maître-mot de l’imam Cheick Abdoul Aziz Konfé, qui officie la célébration. « Mon souhait est que l’année prochaine, à cette heure, la sécurité soit rétablie dans la province et dans le Burkina de façon générale », renchérit le haut-commissaire du Soum, Siaka Barro.

Djibo a cette particularité que tous ses habitants ne fêtent pas le même jour. Ramadan ou Tabaski. Pour la Tabaski 2019 encore, ce fut pareil. Ceux qui sont présentés comme les autochtones fêtent un jour après. Une forme de ségrégation ? La question est soigneusement évitée. « Ça a toujours été comme ça », se contente-t-on. C’est donc le 12 août, à la grande mosquée de Bousoura située au secteur 3, que les autochtones ont sacrifié au rituel de la grande fête. L’émir de Djibo, Ousmane Dicko, a, à l’occasion, souhaité et demandé « à tout un chacun de faire des bénédictions pour notre région, notre pays, pour que la paix revienne ».

Chaude poignée de main entre l’imam Cheick Abdoul Aziz Konfé( en blanc) et Norbert Boko, président de la communauté chrétienne de Djibo

Le dialogue interreligieux est entretenu dans la commune. Après la prière du 11 août, la communauté catholique était chez l’imam pour lui souhaiter une bonne fête. « Votre présence ici est un message aux ennemis qui veulent nous diviser. Ils doivent savoir qu’ils ne peuvent pas nous diviser parce que nous sommes pareils, nous sommes tous les enfants d’Adam. C’est en se rapprochant que l’on se connaîtra mieux. Et si on se connaît, on va cultiver l’amour et c’est ce que Dieu aime et recommande », prêche le chef religieux.

« La fête des musulmans, c’est aussi la fête des chrétiens parce que Dieu est unique et c’est lui que nous adorons tous (…) Que Dieu apaise les cœurs de ceux qui veulent nous diviser, que Dieu change leur cœur pour qu’ensemble, nous parlions le même langage de l’amour », reprend pour sa part Norbert Boko, président de la communauté chrétienne de Djibo, accompagné d’une délégation. Des messages qui, en toile de fond, détricotent les actes et messages des terroristes qui ont attaqué la communauté chrétienne de la province.

Le curé de Djibo, abbé Joël Yougbaré, parti célébrer la messe à Bottogui (village de la commune de Kelbo, province du Soum) le dimanche 17 mars 2019, a été enlevé par des individus armés. Toujours pas de nouvelles. Elise Soré, pasteur à Bokou dans la commune d’Arbinda, a été tué le 23 avril 2019, avant que le 28 avril 2019 à Silgadji, dans la commune de Tongomayel, le pasteur Pierre Ouédraogo et cinq de ses fidèles soient froidement exécutés. Le dialogue interreligieux se veut donc un rempart face aux discours d’intolérance religieuse ventilés par « les gens de la brousse ».

Matinée sanglante, symbole d’une situation précaire…

Jeudi 15 août. Il est un peu plus de 8h quand le téléphone sonne. « Position », entendons-nous à l’autre bout du fil. C’est notre guide. « Je prends mon thé, juste à côté ». « C’est mieux de rentrer. Enferme-toi dans ta chambre même », nous conseille-t-il avant d’ajouter qu’il y a « une situation ». Sans crier gare, nous avalons les quelque 200 mètres en un laps de temps. A peine sommes-nous arrivé que nous voyons quatre policiers partir en toute vitesse sur deux motos.

Ils sont suivis quelques minutes après par d’autres binômes sur des motos. Cette fois, ce sont des militaires qui sont suivis par des pickups sur lesquels sont juchés d’autres militaires avec des armes lourdes. Deux ambulances ferment le ballet, laissant derrière elles un épais nuage de poussière. Tous sont allés dans la même direction, à la sortie sud de la ville, sur l’axe Djibo-Kongoussi-Ouagadougou, vers le village de Mentao, situé à moins de 5 km de là. Nous oublions presque le conseil. Dans un angle de la vaste cour qui nous accueille, nous observons la scène. Puis des tirs nourris nous sortent de nos pérégrinations.

De notre position, assis sur une chaise, l’on voit les djibolais et djibolaises rentrer chez eux en courant. Le marché est fermé. Les rues se vident.
Le guide s’amène, accompagné de son collègue. « Qu’est-ce qu’il y a », empressons-nous de lancer. « Il y a une attaque à Mentao », nous renvoie-t-il. « Un convoi humanitaire escorté par des policiers a été pris à partie », ajoute-t-il, l’air calme. Moins d’une heure après, quelques pickups sont précédés par les deux ambulances qui roulent moins vite qu’à l’aller. « Il y a certainement eu des morts », présage le guide. Trois policiers tués dans une embuscade à Mentao, et un assaillant « neutralisé », confirmera plus tard dans la soirée un communiqué du ministère de la Sécurité. Notre religion est faite, le danger n’est jamais loin, malgré le calme apparent.

Le Haut-commisaire de la province du Soum Siaka Barro souhaite que la Paix revienne dans sa circonscription

Tout doucement, Djibo se remet…

Malgré l’insécurité ambiante, Djibo reste la commune la plus sûre dans toute la province du Soum. La présence des forces de défense et de sécurité, notamment le Groupement des forces anti-terroristes (GFAT), rassure. « Franchement, maintenant ça va », reprend-on en chœur. La preuve, c’est vers la ville de Djibo que la plupart des populations des différentes communes, fuyant l’insécurité, convergent. A la date du 31 juillet 2019, les déplacés internes étaient à plus de 100 000, nous confie une source proche du recensement, qui avoue que les services compétents sont débordés par cette ruée. C’est 81% des personnes déplacées internes de la région du Sahel, selon un rapport du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Le chef-lieu de province est un îlot de paix comparé à ce que les nouveaux venus de Djibo vivaient dans leurs bourgades. Le moindre mal. « C’est grâce aux forces de défense et de sécurité », reconnaît le premier citoyen de la ville, qui souhaite que la situation aille en s’améliorant.

Djibo se heurte à une image fantasmée qui lui colle. Les habitants vivent mal que leur ville soit crainte et fuie. « Pour les missions, des responsables de services ne veulent plus venir à Djibo. Certaines rencontres, qui devraient se passer ici, sont délocalisées soit à Ouahigouya, Kongoussi ou Dori, parce que tout le monde se dit que Djibo n’est pas fréquentable », fulmine un fonctionnaire, natif de la province.

« Il ne faut pas que tout le monde fuie, il ne faut pas qu’on fuie la ville. Il ne faut pas qu’on laisse tomber la ville, c’est maintenant qu’on a besoin de ressentir la solidarité nationale tant prônée par tout le monde (…) C’est comme si volontairement, on abandonne, et quand on abandonne, c’est celui qui est là qui récupère. Il faut vraiment qu’on occupe la place, que l’Etat et les compatriotes soient aux côtés des populations de Djibo qui vivent une situation qu’elles n’ont pas souhaité », renchérit Sidiki Tamboura, président du Cadre d’initiative locale pour le développement économique et social (CILDES). Et comme pour confirmer ces propos, la jeunesse de Djibo continue de mener une vie normale.

Dans la soirée du 11 août 2019, dans un des bistrots les plus fréquentés de la ville, la piste de danse est débordée. L’on se trémousse aux sonorités mondaines, on boit un verre en compagnie d’amis et on rit à gorge déployée, juste avant l’heure du couvre-feu.

Le jour est naissant sur Djibo, ce 16 août 2019. Le seul bruit que l’on entend, l’appel du muezzin. Sur cette rue qui passe devant l’hôtel de ville, un homme roule lentement sa moto. Une Kalachnikov en bandoulière, un sac accroché à sa monture. Il jette un regard inquisiteur à gauche, puis à droite. Il avance. Du portail de notre lieu de couchage, nous l’observons. Il s’arrête devant une boulangerie située derrière la brigade territoriale de gendarmerie. C’est un policier qui, visiblement, vient de descendre de garde. Il est venu chercher une baguette de pain, avant de poursuivre lentement son chemin. Ainsi va Djibo qui tente doucement de se remettre.

Lefaso.net

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