De la justesse de la révolution de Thomas Sankara

Trente-trois années après son assassinat, le père fondateur de l’identité burkinabè est plus que jamais vivant. En parlant de l’héritage d’Ernesto Che Guevara, le 8 octobre 1987, soit sept jours avant sa mort, Thomas Sankara avait déclaré que les révolutionnaires en tant que personnes peuvent être tuées mais jamais leurs idées.

Cette prophétie s’est réalisée car le Burkina Faso, l’Afrique et le monde portent toujours les idées du révolutionnaire Burkinabè, mieux des millions de Sankara continuent de protester de par le monde contre l’oppression des minorités, la suprématie des seigneurs de la globalisation et n’arrêtent pas d’écrire l’histoire avec audace et espérance. En réalité, Thomas Sankara n’a pas pris les rênes de la Haute-Volta qu’il transformera en Burkina Faso pour régner sur ses compatriotes, encore moins exploiter son pays à des fins personnelles. La révolution qu’il a lancée était juste, mais pas parfaite. Rétablir la dignité des Burkinabè et inventer un avenir florissant pour les masses populaires étaient les principaux objectifs du leader révolutionnaire. Parce qu’il appartient plus au présent qu’au passé, la philosophie de Sankara pourrait être un remède aux défis du Burkina Faso aujourd’hui.

Faire respecter les libertés civiles et politiques des Burkinabè

La justesse de la révolution sankariste repose sur des piliers solides. Il s’agissait d’une révolution dirigée non contre d’autres pays ou peuples, mais visant plutôt à restaurer l’autodétermination d’un peuple sur tous les plans. Cette préoccupation a été inspirée par la Charte des Nations Unies, qui depuis la Déclaration Universelle des Droits Humains (DUDH), stipule que tous les peuples ont droit à la liberté et au développement. L’application de ces droits universels s’est exprimée à travers l’engagement de Thomas Sankara à revendiquer la souveraineté de son pays, le droit inaliénable de son peuple à la liberté et les engagements sociaux d’hommes et de femmes honnêtes à déterminer leur avenir. Selon le leader révolutionnaire, l’appellation « Haute-Volta » était la plus haute expression de l’aliénation intellectuelle, culturelle, politique et économique de son pays par la France. En effet, dit-il, la Haute-Volta ne respectait que les motivations des anciens colonisateurs Français, qui se croyaient en droit de donner des noms à leurs colonies. C’est ainsi que le 4 août 1984, le pays sera rebaptisé en Burkina Faso, pays des hommes intègres avec des programmes de changement en profondeur.

Restaurer la dignité de toute une nation

L’engagement du Président Sankara au Burkina Faso n’a pas été le fruit d’un hasard. En effet, explique-t-il : « On ne décide pas de devenir chef d’État, on décide d’en finir avec telle ou telle forme de brimade, de vexation, tel type d’exploitation, de domination. C’est tout. Un peu à l’image de celui qui a souffert d’une maladie sérieuse, le paludisme par exemple et qui décide de vouer toutes ses énergies à la recherche d’un vaccin, quitte à ce que chemin faisant il devienne l’éminent scientifique responsable d’un laboratoire ou le chef d’une équipe médicale de pointe » . Parce qu’il a eu l’opportunité de s’imprégner de la dure réalité de son peuple, Sankara a puisé dans cet état d’expérience amère l’énergie vitale pour son combat contre l’injustice.

Si l’Afrique dans son ensemble a souffert de la barbarie de l’esclavage et de la colonisation, imposés par des impérialistes et des colons assoiffés de matières premières et de terres vierges, les habitants de la Haute-Volta de l’époque, ont connu en addition, une autre forme d’exploitation. Transformés en une colonie de main-d’œuvre bon marché en Afrique de l’Ouest, les bras valides du pays vont être employés dans la production du cacao, du café, d’huile de palme et de bananes en Côte d’Ivoire, pour l’exportation française ainsi que dans la construction des infrastructures de base dans plusieurs pays de la sous-région. Et tout cela dans l’atmosphère d’une propagande bien orchestrée sur leur infériorité humaine et l’ingratitude des sols du pays, rébarbatifs à l’agriculture.

Ainsi, plusieurs vont grandir dans un complexe d’infériorité, incapables d’imaginer le sublime, c’est-à-dire le grand bonheur dans leur propre pays. C’est du tréfonds de cette pauvreté anthropologique que Thomas Sankara et ses camarades ont entendu leur appel à s’engager en politique pour transformer le statu quo, conscients que la passivité en face de la souffrance est une autre forme de complicité. Le 4 octobre 1984, Sankara explique aux Nations Unies, les raisons de la révolte de tous les Burkinabè : « Je viens en ces lieux vous apporter le salut fraternel d’un pays de 274.000 km², où sept millions d’enfants, de femmes et d’hommes, refusent désormais de mourir d’ignorance, de faim et de soif, tout en n’arrivant pas à vivre véritablement depuis un quart de siècle d’existence comme État souverain, siégeant à l’ONU. Je viens à cette trente-neuvième session vous parler au nom d’un peuple qui sur la terre de ses ancêtres, a choisi dorénavant de s’affirmer et d’assumer son histoire, dans ses aspects positifs, comme dans ces aspect négatifs, sans complexe aucun. »

S’autodéterminer sur le plan national et international

Conscient que la construction d’une économie nationale indépendante, autosuffisante et planifiée nécessite une mobilisation sociale et des réformes multiples, Thomas Sankara et ses camarades étaient très déterminés à gagner les populations par l’exemplarité de leur comportement austère.

Les restrictions musclées au sommet de l’État, les travaux d’intérêt commun, les campagnes d’alphabétisation et de vaccination intenses, la plantation massive des arbres, l’aménagement des barrages, les projets agricoles et bien d’autres initiatives sont lancées avec du succès auprès des populations qui acceptent de participer à leur propre développement, sourire aux lèvres. Dans l’espace de quatre années, le Burkina Faso atteint l’autosuffisance alimentaire et se démarque des institutions bancaires internationales comme le Fond Monétaire Internationale. Visant à développer son pays sans dépendre des aides extérieures, Thomas Sankara recalibre les dépenses de l’État, mise sur les investissements dans les secteurs de base et cultive l’amour de la patrie, en promouvant la consommation locale à tous les niveaux : aliments, boissons, habillements, éducation, etc.

Anti-impérialiste sur le plan international, Sankara dénonce les injustices de la mondialisation, les guerres néocoloniales des pays occidentaux, les conflits en Afrique, la ségrégation et l’apartheid contre les Noirs et appelle tous les pays africains à un refus collectif de rembourser la dette contractée durant la période coloniale. Si la discipline, l’audace et la détermination du leader charismatique ont pu hisser le pays des hommes intègres dans le concert des États souverains et autodéterminés, la révolution a pourtant comporté des insuffisances.

Les faiblesses de la révolution de Thomas Sankara

La révolution de Thomas Sankara était juste, mais les moyens qu’il a engagés pour atteindre ses objectifs n’étaient pas parfaits. Soutenu par son peuple, il a réussi à mettre en œuvre des transformations profondes au Burkina Faso encore en cours aujourd’hui, grâce à un régime militaire sévère, mais pas cruel. Cependant, le Conseil National de la Révolution mis en place pour lutter contre la corruption et l’aliénation ne respectait pas toujours les droits humains ni la liberté de la presse. Même si le coup d’État du 4 août 1983 qui l’a porté au pouvoir n’a pas été sanglant, disent les historiens, quelques mois après le début de la révolution, du sang a coulé contre certains ennemis de la révolution, dont les exécutions du 11 juin 1984. Par ailleurs, on reproche aussi au régime certaines décisions impulsives dont les jugements hâtifs des Tribunaux populaires de la révolution, la répression de la grève des enseignants dans la même année qui avait occasionné le licenciement de 1500 enseignants membres de l’Union national des enseignants africains.

En sus, le Président Thomas Sankara était un homme fort qui n’a pas eu le temps d’asseoir des institutions démocratiquement fortes. Il faisait plus confiance à son charisme populaire qu’aux institutions. Si plusieurs étaient prêts à l’écouter, très peu nourrissaient une réelle conviction dans l’acceptation des sacrifices exigés à long terme. Au milieu des années 80, le Burkina Faso ressemblait à une caserne militaire. Sankara semblait avoir oublié que tous les Burkinabè n’étaient pas devenus des soldats comme lui, à la seule profession de : « La patrie ou la mort nous vaincrons. » Très exigeant pour lui-même et intègre jusqu’à la moelle, le leader de la révolution voulait voir le changement se produire au plus vite. En réalité, le Burkina Faso était en guerre contre la faim, la soif, le paludisme et d’autres souffrances du même genre. Et son capitaine avait la certitude de devoir prendre constamment des décisions cruciales dans l’urgence. Mais au fond, l’homme était un militaire, fondamentalement humain. Il explique : « Entre deux solutions, je ne suis pas prêt à choisir la violence, mais je sais qu’il existe des logiques qui vous y entraînent sans possibilité de faire autrement. C’est une décision que vous prenez seul. Elle est pénible, douloureuse. Une souffrance. »

Promouvoir la justice restaurative pour mieux hériter de Thomas Sankara

Si à la faveur des soulèvements populaires des 30 et 31 octobre 2014, les Burkinabè ont obtenu à la tête du pays des changements significatifs, avec des slogans révolutionnaires aux effigies du Président Thomas Sankara, l’héritage du père de la révolution porterait davantage de fruits, si les acteurs politiques actuels acceptent d’engager une vraie réconciliation entre Burkinabè en initiant les démarches requises pour une justice restaurative. Car il n’y a pas d’avenir sans réconciliation. Aussi bien Sankara que les victimes de sa révolution méritent la lumière d’une vérité qui éclaire l’opinion sur les différents assassinats, une justice équitable qui rétablit la mémoire des disparus et valorise les victimes indirectes, des réparations familiales et communautaires qui soulagent les cœurs, des demandes de pardon exprimés et des cœurs ouverts au pardon qui dialoguent. C’est le pays qui en sortirait plus intègre.

Et face aux désastres du terrorisme actuel, les conflits latents entre communautés et la montée de la corruption, le Burkina Faso gagnerait vraiment à puiser dans l’héritage de Thomas Sankara pour participer de manière efficiente à la construction de l’Afrique. S’il y a des voies qui s’élèvent pour penser que la justice restaurative est utopique, la mémoire de Sankara vient nous rappeler que tout est possible : « Oui, on ne fait pas de transformations fondamentales sans un minimum de folie. Dans ce cas, cela devient du non-conformisme, le courage de tourner le dos aux formules connues, celui d’inventer l’avenir. Tout ce qui sort de l’imagination de l’homme est réalisable pour l’homme. Et j’en suis convaincu. »

Barwendé Médard SANE, SJ
Doctorant à l’Université de San Francisco, CA, USA
Auteur de If Thomas Sankara Were Alive. The Righteousness of an African Revolution.

1. Michel Prairie, Thomas Sankara parle, la révolution au Burkina Faso, 1983-1987, Pathfinder, Deuxième édition 2007, p. 202.
2. Ibid. pp. 243
3. Ibid. pp. 246-246

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