Dabo Boukary : la justice traine les pattes depuis 30 ans

Camarades étudiant.es

Ce 19 mai 2020 marque la commémoration du 30e anniversaire de l’assassinat de notre camarade Dabo Boukary, étudiant en 7e année de médecine à l’Université de Ouagadougou, aujourd’hui Université Joseph Ki-Zerbo (UJKZ), et militant actif de l’Association Nationale des Étudiants burkinabè (ANEB), section locale de l’UGEB.

Ce 30e anniversaire douloureux pour notre union et ses différentes sections nationales et étrangères intervient dans un contexte marqué au plan international par l’exacerbation de la crise du système capitaliste-impérialiste entré dans une phase de putréfaction sans précédent. Secouant actuellement, sans distinction, les grandes puissances impérialistes mondiales et les néocolonies africaines, la crise sanitaire de la Covid-19 a permis une fois de plus de jeter une lumière crue sur le caractère criminel et cupide de la bourgeoisie internationale qui a sacrifié la santé du peuple sur l’autel du profit. Comme l’indique Frédéric Thomas du Centre Tricontinental (CETRI), les mesures de confinement, principales réponses à la pandémie en Occident, se sont plutôt révélées être un signe d’impréparation et de manque de moyens dont disposent les différents systèmes de santé mis en mal par plusieurs décennies de politiques néolibérales et d’austérité budgétaire.

Camarades étudiant-es

Au niveau national, le contexte de commémoration de ce 30e anniversaire est caractérisé par la faillite généralisée de toutes les institutions de la 4e République. Cela se traduit concrètement aujourd’hui par une gestion extrêmement chaotique de la pandémie à coronavirus, faite de tâtonnements et de mensonges d’État, contribuant à renforcer la défiance des populations vis-à-vis des mesures barrières édictées par les autorités sanitaires pour rompre la chaîne de propagation.

À l’image du régime déchu de Blaise Compaoré dont il n’est qu’une fraction dissidente, le pouvoir du Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP) et alliés est incapable de répondre aux aspirations des masses populaires. De fait, le Burkina Faso traverse l’une des crises les plus graves de son histoire.

Presque toutes les couches sociales (élèves, étudiants, petits fonctionnaires, fonctionnaires moyens, cadres de l’administration publique et parapublique, magistrats, paysans, ouvriers, orpailleurs, jeunes de l’informel et jeunes chômeurs, etc.) sont en mouvement pour exiger de meilleures conditions d’existence et de travail. En réponse à ces justes et légitimes revendications, le pouvoir a choisi de brandir l’arme de la répression. En témoignent les interdictions de manifestations syndicales et les coupures et suspensions de salaires arbitraires, abusives et illégales opérées contre environ 700 fonctionnaires aux mois de mars et d’avril.

Sur le plan sécuritaire, presque la moitié du territoire national échappe au contrôle de l’Etat. Les groupes terroristes et bandes armées criminelles font la pluie et le beau temps dans plusieurs localités de l’Est, du Sahel et du Nord frontaliers avec le Mali et le Niger. À la date du 7 avril 2020, le pays enregistrait plus de 800 000 déplacés internes, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR).

Au niveau de l’école, c’est la poursuite de la descente aux enfers pour tous les ordres d’enseignement. Totalement aplaventri devant les puissances impérialistes et leurs instruments financiers de domination (Banque mondiale, FMI), le régime du “Rocko national” a entrepris d’exclure purement et simplement les enfants du peuple du bénéfice de la science.

Tout comme leurs camarades restés au pays, de nombreux étudiants burkinabè en France vivent des conditions sociales difficiles matérialisées entre autres par :

• les difficultés d’accès au logement. À Paris par exemple, il faut débourser au minimum 500 euros pour espérer obtenir un logement, alors que l’allocation allouée mensuellement aux boursiers de l’Etat burkinabè est de 552,48 euros, en plus d’une aide au logement de 76 euros ;
• les retards constatés dans le payement des allocations et parfois il faut patienter jusqu’à six mois pour le remboursement de ses frais de scolarité ;
• l’absence d’un accompagnement pour le retour au bercail une fois les études terminées ;
• l’absence d’un soutien matériel et psychologique en cette période de crise sanitaire et de confinement. Alors que la pandémie de la Covid-19 aurait dû amener l’ambassade du Burkina Faso en France à avoir plus d’égards pour les étudiants, l’AEBF a plutôt constaté que cette dernière s’est emmurée, avec ses collaborateurs, dans un silence incompréhensible. Pourtant, ce ne sont pas des cas d’étudiants impactés ou infectés qui ont manqué. Du reste, le Comité de solidarité de l’AEBF contre la Covid-19 en a recensé un certain nombre qu’il a soumis aux autorités de notre ambassade.

Camarades étudiant.es

Les difficultés auxquelles nous sommes confrontés en 2020 ne sont aucunement différentes de celles pour lesquelles Dabo Boukary et ses camarades se battaient 30 ans plus tôt.

En mai 1990, le Burkina Faso évoluait dans un régime d’exception de type fasciste où le slogan en vogue était : “Si tu fais, on te fait et il n’y a rien.” À l’époque, les étudiants de l’Université de Ouagadougou étaient en lutte contre la dégradation vertigineuse de leurs conditions de vie et d’études amorcée avec les premières mesures du Programme d’Ajustement Structurel (PAS) et les remises en cause des libertés démocratiques sur le campus.

Les étudiants de l’Institut des Sciences de la Nature/ Institut du Développement rural (ISN/ IDR) regroupés dans leur corporation ANEB (démembrement de l’ANEB dans les écoles, instituts ou facultés) vont ainsi engager une lutte contre le système d’évaluation ultra sélectif qui leur était imposé, en tenant une Assemblée générale le 15 mai 1990 sur le campus. En réaction, comme à leur habitude en de pareilles circonstances, les autorités universitaires et ministérielles de l’époque, à savoir le Pr Alfred Traoré (directeur de l’ISN/ IDR), feu le Pr. Alain Nidaoua Sawagodo (recteur de l’Université) et le Pr Mouhoussine Nacro (ministre des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique), appuyées par les étudiants militants du Comité révolutionnaire (CR), structure d’embrigadement du Front populaire du capitaine Blaise Compaoré, feront abattre sur eux une répression aveugle jamais égalée dans l’histoire du mouvement étudiant de notre pays. La répression s’étendra par la suite sur l’ensemble de l’université. Le CR du campus était dirigé par le lieutenant-colonel Bamba Mamadou, à l’époque étudiant en 4e année de médecine, condamné en 2019 à la prison ferme dans le cadre du putsch manqué de septembre 2015 du général Gilbert Diendéré, son mentor.

Au soir du 15 mai, le ministre des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique prend la grave décision d’exclure de l’Université de Ouagadougou tous les membres du bureau de la corporation ANEB de l’ISN/ IDR, du Comité exécutif de l’ANEB ainsi que deux militants de base. Ces mesures répressives suscitent l’ire de la grande masse des étudiants qui organisent dès le lendemain 16 mai une marche de protestation en direction du rectorat. Celle-ci sera sévèrement réprimée par les fameux militaires du tristement célèbre Régiment de Sécurité présidentielle (RSP) curieusement dirigés par feu Salifou Diallo, défunt Président du MPP et de l’Assemblée nationale. À l’époque, il occupait les fonctions de Secrétaires aux affaires politiques du Front populaire et de conseiller à la Présidence du Faso.

Les étudiants seront poursuivis, arrêtés, bastonnés et détenus dans les cellules de torture du Front populaire situées au Conseil de l’Entente. Certains seront enrôlés de force dans l’armée. C’est dans ce contexte décrit de folie répressive que le camarade Dabo Boukary est arrêté le 19 mai à la suite d’un guet-apens au domicile d’un de ses camarades, puis conduit dans les mouroirs du Conseil de l’Entente. Il y perdra la vie des suites de tortures inhumaines sur ordre du tristement célèbre général Gilbert Diendéré, homme de main pour les basses besognes du capitaine Blaise Compaoré.

Camarades étudiant.es,

Plutôt que de trahir ses camarades en indiquant la cachette des responsables de l’ANEB d’alors, le camarade Dabo Boukary a préféré donner sa vie pour éviter que l’ANEB/ UGEB, structure authentique de lutte des étudiants burkinabè, ne soit décapitée. Il avait conscience des dangers qu’il courrait en s’engageant dans cette lutte noble contre le fascisme et pour une école démocratique et populaire. Mais, il n’a pas hésité un seul instant à emprunter cette voie, alors qu’à titre individuel il n’avait plus rien à perdre. En mai 1990, il était en 7e année de médecine et s’apprêtait à soutenir sa thèse de doctorat d’Etat au mois de septembre. Tout le monde sait qu’être médecin dans un pays comme le Burkina Faso signifie faire partie de la petite classe de privilégiés qui est loin de connaître les conditions du peuple, surtout dans le contexte de l’époque.

C’est pourquoi, nous lui devons un hommage mérité et éternel, en nous inspirant au quotidien de son exemple dans notre engagement indéfectible aux côtés de notre peuple pour le pain et la liberté. La lutte intransigeante pour la vérité et la justice pour le camarade Dabo Boukary et tous les autres crimes restés jusque-là impunis n’est donc pas à marchander. La disparition de Salifou Diallo et celle récente d’Alain Nidaoua Sawadogo ne saurait épuiser notre soif de faire toute la lumière sur les circonstances de son assassinat et de lui rendre justice en punissant et châtiant tous les auteurs et commanditaires de ce crime crapuleux et lâche. Si 30 ans après, la justice traîne encore les pas dans la résolution de ce dossier, c’est dire simplement qu’il s’agit bien d’un des nombreux crimes politiques que notre pays a connu tout comme les assassinats de Thomas Sankara et ses compagnons, du journaliste Norbert Zongo et ses compagnons ou encore du juge constitutionnel Salifou Nébié.

À l’occasion de la commémoration de ce 30e anniversaire de l’assassinat de notre camarade Dabo Boukary, anniversaire connu sous le nom de Journée de l’Étudiant Burkinabè, l’AEBF voudrait :

• réaffirmer son engagement constant à lutter au sein de notre grande Union et aux côtés de l’ensemble du peuple burkinabè pour la vérité et la justice pour Dabo Boukary et tous les autres crimes de sang impunis ;
• interpeller particulièrement l’ambassade du Burkina Faso à Paris à avoir une oreille attentive aux préoccupations des étudiants burkinabè en France ;
• appeler les étudiants burkinabè en France, ses sympathisants et militants à participer massivement aux activités commémoratives de la 30e journée de l’Étudiant Burkinabè. Il s’agira d’une conférence publique qui se tiendra le 30 mai 2020.

Ni oubli, ni pardon
Ni sommeil, ni impunité !
Pour l’instruction sérieuse du dossier Dabo en justice, en avant !
Pour l’amélioration de nos conditions de vie et d’études, en avant !
Vive la journée de l’Étudiant Burkinabè
Vive l’AEBF !
Vive l’UGEB !
Pain et liberté pour le peuple !

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