Culture burkinabè : « Nos autorités n’aiment pas notre musique », dixit Zougnazaguemda, chansonnier traditionnel

En plus de 30 ans de carrière, il a produit 82 albums. Ses droits au Bureau burkinabè des droits d’auteur avoisine le demi-milliard. Au Burkina Faso, il est incontestablement l’artiste le plus riche. Cependant, sa réputation est aussi ternie par des affaires de pratiques mystiques. Lui, c’est Ouédraogo Issaka dit Zougnazaguemda, un chansonnier burkinabè. Le lundi 18 novembre 2019, une équipe de Lefaso.net l’a rencontré à son domicile. Dans les lignes qui suivent, il répond à nos questions sans détour. Entretien.

Lefaso.net : Vous voulez bien vous présenter aux lecteurs de Lefaso.net ?

Zougnazaguemda : Je suis El Hadj Ouédraogo Issaka. Mon nom d’artiste est Zougnazaguemda (même si la tête du guerrier lui démange, il ne pourrait porter une montagne). J’ai choisi ce nom, juste pour dire qu’il vaut mieux ne pas commencer ce qu’on ne peut pas terminer. Autrement dit, il faut faire ce que l’on peut. Je suis le président des artistes musiciens traditionnels du Kadiogo. J’ai hérité de l’oreille musicale de mes parents. Ils m’ont été d’un grand soutien. C’est grâce à eux que mon étoile brille. En plus de 30 ans de carrière, j’ai produit 82 albums. J’ai fait également des collaborations. Mon premier était intitulé « Tiing moor yeele » (Genèse des Mossé) en août 1988. Je suis marié à quatre femmes. Je suis père de 18 enfants et grand-père de 18 autres.

Vous qui êtes chansonnier, comment vous voyez la musique traditionnelle burkinabè de nos jours ?

La musique du terroir n’est plus valorisée. Lors des grandes cérémonies, cette musique se fait rare. Nos instruments aussi se font rares. Mais je vais dire la vérité. Nos autorités n’aiment pas notre musique. Quand il y a des grandes cérémonies, on fait appel à des gens qui font des playbacks, des musiques modernes. Pourtant, lors des campagnes électorales, nous sommes sollicités par les partis politiques. Mais cela est passager.

Vous êtes promoteur d’un festival de musique traditionnelle. Pouvez-vous nous en parler davantage ?

J’ai fait beaucoup de pays. Je me suis rendu compte que le festival contribue à la promotion de la musique traditionnelle. J’ai organisé ce festival dans mon village natal Zorgho, dans la province du Ganzourgou. Cela avec la bénédiction du Moogho Naaba et du Naaba Sanem de Zorgho. Cette année fut la 3e édition. La prochaine édition, c’est pour 2021 car il est devenu biennal à cause de la Semaine nationale de la culture (SNC). Je suis également membre du jury à la SNC.

Comment arrivez-vous à maitriser les généalogies des différents royaumes lorsque vous faites les éloges ?

Il me suffit de connaitre le nom de famille, le prénom, la province et le nom de son grand-père pour faire les éloges des concernés. Je maitrise les 63 ethnies du Burkina. Je connais les origines des différentes personnes qui vivent au Burkina. En fonction des noms de famille, je sais comment situer les personnes sur les régions burkinabè.

Vous avez prévu des concerts en Côte d’Ivoire. Parlez-nous un peu de ces spectacles.

Le 3 décembre 2019, nous serons du côté de Tiassalé, le 5 décembre à Divo, le 7 décembre en Abidjan. Après, j’irai au Ghana, au Togo. Je devais être au Niger pour deux nuitées. Mais ce ne sera plus possible à cause du 11 décembre. Par ailleurs, cette activité sera pour l’année prochaine. En principe, j’anime un concert à la maison du peuple le 1er janvier 2020. Nous allons tenir une réunion pour cordonner cette activité. Toutefois, si le pays n’est pas stable, nous ne le ferons pas. On ne peut tenir aucune activité s’il y a de la tristesse dans une nation.

Vous êtes déclarés au Bureau burkinabè des droits d’auteur (BBDA). Pendant que certains artistes fustigent sa gestion, vous semblez vous frotter les mains.

Durant ces 31 années de carrière musicale, j’ai embauché une somme avoisinant le demi -milliard de F CFA de la part du BBDA soit 500 millions. Je salue le directeur général du BBDA, c’est un petit frère, un ex- manager.

Comme dans tout métier, il y a des hauts et des bas. Vous, dans votre carrière, quels sont les problèmes que vous avez rencontrés ou que vous rencontrez ?

La seule difficulté que j’ai eue est le fait des rumeurs. Quand j’étais jeune, je suis allé au village à Nedego pour une fête. Un de nos frères Ouédraogo Issaka dit Francé m’a approché pour intégrer notre troupe. J’ai informé mon patron qui l’a accepté. Il a intégré le groupe et je lui ai appris à chanter. En 1992, la maison de production Bazar musique de Moussa Kaboré nous a demandé de faire une cassette de duel. C’était le genre d’un clash musical. Nous l’avons fait deux fois. C’était une façon de se lancer des piques en proverbes. Après, il est tombé malade. Il est décédé par la suite. Les gens ont saisi l’occasion pour dire que je l’ai assassiné. Pourtant, je n’y suis pour rien. Mais je sais que si c’était moi qui étais mort, ils allaient dire que c’est lui qui m’aurait tué.

C’est tout ?

Des artistes ont lancé des rumeurs aussi. J’ai été accusé de ravitailler des voleurs, des braqueurs. On m’a accusé aussi d’être un sorcier. Aujourd’hui, on dit que du fait que je suis allé à la Mecque, je ne dois plus chanter. Je regarde seulement.

On dit que Zougnazaguemda est hyper riche. Parlez-nous-en.

Je peux vous dire que j’ai investi dans l’immobilier au Burkina Faso, et même dans certains pays voisins. J’ai plus d’une vingtaine de villas. J’ai construit des étages. J’ai une auberge de 23 chambres à Zorgho. J’ai une fondation R+3 dont la construction finira en 2020. Je suis à ma 3e construction de mosquée. Cette dernière est basée à Koudougou et sera inaugurée en janvier 2020. J’aide des personnes vulnérables, peu importe leurs religions. J’ai pris à ma charge 8 personnes pour qu’elles aillent à la Mecque.

Je profite de votre journal pour remercier tous ceux qui m’ont soutenu, particulièrement le Moogho Naaba Baongo, le Naaba Sanem de Zorgho. La musique m’a permis d’avoir une maison à Accra, une parcelle nue et un champ en Côte d’Ivoire. Les moyens roulants, on n’en parle même pas. Je rends grâce à Dieu pour ce patrimoine. Mais, la possession de tous ces biens fait que lorsque je fais une demande de soutien vers une structure, certains disent que je ne devrais pas bénéficier de ce soutien.

Vous êtes un peu âgé et proche de la retraite, n’avez-vous pas pensé à former la relève ?

J’ai 56 ans. Si je vous dis que c’est moi qui ai formé tous ceux qui sont avec moi, vous allez dire que je fais le malin. Une fois, Balamine Traoré du BBDA a dit que si on doit suivre la loi, aucun de ceux qui chantent avec moi n’auront de l’argent. Ce sont mes chansons qu’ils reprennent. J’ai deux enfants qui chantent. Une fille et un garçon. Le second s’appelle Walilaye Ouédraogo. Si tu fais la musique sans avoir de relève, c’est compliqué. Je profite sensibiliser les autres artistes. N’empêchez pas vos enfants de suivre vos pas. Si vous le faites, c’est comme si ce que vous faites n’est pas bon. Il ne faut pas écouter les paroles en l’air. Je vous dis que depuis le début de ma carrière, je n’ai jamais dormi ni à la police ni à la gendarmerie, à cause de la musique. Il y a plein de gens à la MACO qui ne sont pas des artistes musiciens. Je ne ferai pas autre chose qui puisse me causer des problèmes.

Nous avons remarqué que vous ne faites plus de « clash musical » depuis le décès de Kaboré Issaka Francé. Pouvons-nous espérer vous revoir faire cela ?

On faisait les « clash musicaux » avant. Ils étaient organisés par la mairie. J’ai pris ce trophée trois fois à la maison du peuple. Après ça, notre association initie des compétitions pour que les jeunes se confrontent. Aujourd’hui, il n’y a personne pour me concurrencer sur ce plan. Celui qui dit qu’il peut se mesurer à moi au Burkina a menti. Cependant, la relève sera un peu difficile. Nos enfants ne comprennent pas le mooré. Il y a des éléments de la brousse que nous nommons et dont ils n’ont jamais entendu parler à plus forte raison avoir vu. J’ai appris au village avant de venir à Ouagadougou. Actuellement ce qu’il faut faire, c’est d’initier des compétitions pour que nos enfants se concurrencent.

On a dit que vous êtes déjà allé à un concert et il voulait pleuvoir. Vous avez dit que tant que vous ne finissez pas, il ne pleuvra pas.

Avant, tu ne pouvais pas faire une activité sans arrêter la pluie. Je ne vais pas le cacher. C’est notre pain que nous cherchons. Dans le temps, même si tu avais une fête en période d’hivernage, il fallait voir les gardiens de la tradition pour qu’ils t’aident à arrêter la pluie. La pluie pouvait détériorer les effets. On ne le fait pas pour chercher de l’argent. Toute personne qui ne veut pas que son travail se gâte le fait. C’est comme ceux qui recrutent les agents de sécurité. Avant ça ne concernait pas que la pluie. Il pouvait éclater des bagarres lors des cérémonies. Il y a des stratégies pour empêcher tout ça. On le faisait pour les funérailles, les mariages, etc.

Mais cela est vu d’un mauvais œil par certaines personnes. Ce serait des pratiques diaboliques.

Les gens m’accusent d’être féticheur. Vous tournez autour de la question mais je vais répondre. J’accepte. Ils disent aussi que « je ne suis pas clean » dans notre langage. J’accepte aussi que je ne le suis pas. J’ai des pouvoirs mystiques. Ces gens-là quand ils sont malades, ils vont à l’hôpital ou pas ? Quand on leur donne l’ordonnance, ils achètent les produits ou pas ? Le bon Dieu n’a pas fabriqué les médicaments. C’est l’homme qui les fabrique. S’ils ne veulent pas, qu’ils n’achètent pas.

Ce n’est pas seulement que ça et vous le savez !

On dit également que je tue les gens. Ecoutez, nous sommes nés et avons trouvé la mort. Nous allons mourir la laisser. Vous avez déjà vu quelqu’un construire une morgue chez lui ? La morgue se trouve à l’hôpital. C’est que les agents de santé sont sûrs que les gens vont mourir alors. Les gens disent que les traditionnalistes sont des escrocs. Je ne suis pas un féticheur. Si quelqu’un ne se sent pas et que les guérisseurs disent d’apporter un poulet et 650 F CFA, si cette personne meurt après, les gens diront que ces guérisseurs sont des escrocs ? Si quelqu’un est malade et qu’on dépense des millions pour l’envoyer en Europe pour le soigner et qu’il meurt, ces médecins-là ne sont pas considérés comme des escrocs. C’est nous -même qui disons que notre science n’est pas bonne. Dans le temps, il y avait des situations où on n’était pas obligé de s’y rendre soi-même. On faisait des incantations et tout était résolu.

Comment expliquez-vous qu’on ait tendance à laisser tomber notre science ?

Les colonisateurs ont compris que nous sommes forts. Quand il y avait les guerres, les Burkinabè faisait preuve de combativité et de courage. Il y a eu des moments où dans certaines situations, les nôtres disparaissaient automatiquement. Le colonisateur a donc amené les religions. Ces religions combattent notre culture. Les gens disent que notre culture n’est pas bonne. Moi, j’ai fait la Mecque, le hadj. J’ai également ma tradition. Je suis musulman certes, mais je ne vais jamais renoncer à ce que j’ai trouvé à ma naissance.

Les terroristes sont en train d’attaquer le pays actuellement. Selon vous, que doit-on faire pour les bouter hors du pays ?

J’ai déjà dit ce que nous voulons. Je l’ai déjà dit à nos autorités. Que l’on laisse également ceux qui veulent vraiment aider. Il y a des gens même 50 personnes ne peuvent rien faire contre eux. Mais comme c’est sur un média, il faut que je fasse attention à ce que je dis. Je n’ai pas dit que j’ai le remède du problème. On doit faire ce qu’on peut pour que le pays retrouve sa quiétude d’antan. Il faut aussi que l’on sollicite l’apport des traditionnalistes et ne pas renier nos coutumes. Je ne vais pas renier mes origines ni aujourd’hui, ni demain. C’est le fait que nous ayons oublié nos origines qui nous fait souffrir aujourd’hui. Je me nomme Ouédraogo Issaka, je suis né musulman, mais je n’ai pas renié mes origines. Il ne faut pas le faire car ne dit-on pas que « qui dort sur la natte d’autrui, dort par terre ».

Lefaso.net

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