Covid-19 au Burkina : « Les entreprises de presse font partie des plus sinistrées », déclare Boureima Ouédraogo, président de la SEP

Les conséquences de la maladie à coronavirus (Covid-19) sont ressenties dans plusieurs secteurs d’activités. Un mois et vingt jours après l’apparition du virus au Burkina Faso, quelles sont les difficultés que rencontre la presse burkinabè ? Boureima Ouédraogo, le président de la Société des éditeurs de la presse privée (SEP), donne des éléments de réponse.

Lefaso.net : Avec le Covid-19, comment se porte la presse privée burkinabè ?

Boureima Ouédraogo : La presse burkinabè se porte mal comme bien des entreprises dans les différents secteurs de l’économie nationale. Elle subit de plein fouet les conséquences de la crise sanitaire, notamment sur les plans économique et sécuritaire. Jusque-là, elle fait preuve d’une résilience extraordinaire. Le choc est si fort que l’on se demande comment certains tiennent toujours. Mais il faut craindre que la situation ne soit tenable dans la durée !

Quelles sont les difficultés que les rédactions rencontrent régulièrement, comme conséquence du Covid-19 ?

Les entreprises de presse font partie des plus sinistrées et des plus menacées par la crise sanitaire résultant du Covid-19. En effet, le ralentissement des activités économiques et l’absence d’événementiels privent les médias d’une grande partie de leurs sources de recettes, surtout publicitaires.

Dans le même temps, elles font partie de celles qui ont une grande responsabilité dans la lutte contre la pandémie. Ce qui entraîne un supplément d’investissements humains, matériels et financiers en termes de protection des journalistes et autres travailleurs des médias, dans un contexte de rareté de ressources.

Par ailleurs, la mise en quarantaine des principales villes touchées par la pandémie, limite la distribution des journaux sur toute l’étendue du territoire national. Ce qui entraîne un grand manque à gagner pour plusieurs journaux dont certains écoulent plus du tiers de leurs productions en province.

Enfin, la situation commande une organisation particulière dans les rédactions en termes de respect des mesures barrières, de dotations de dispositifs et mécanismes de protection (distanciation sociale, masques, gel hydro-alcoolique, lave-mains, télétravail, etc.)

Si la crise sanitaire perdure, craignez-vous que des organes de presse tombent en faillite ?

Il faut craindre que si la crise dure encore un mois, certaines entreprises ne mettent la clé sous le paillasson. Beaucoup commencent déjà à avoir des difficultés pour payer les salaires et assurer leur fonctionnement quotidien.

Le ministre de la Communication a fait mention d’une série de rencontres avec les patrons de presse afin de voir dans quelle mesure vous accompagner. Qu’est-ce qui a été fait ?

Ces annonces font suite au discours du président du Faso le 2 avril dernier. Celui-ci avait annoncé deux mesures concernant la presse : l’utilisation de la subvention de l’Etat à la presse privée au titre de l’année 2020 et des crédits disponibles au titre du Fonds d’appui à la presse privée pour accompagner le secteur ; la réduction de 50% au titre de l’année 2020, du paiement de la redevance TNT pour les télévisions et des redevances ARCEP pour les organes de presse de radiodiffusion.

Si la seconde mesure est plus ou moins précise et concerne une partie des parties des entreprises de presse (à savoir les télévisions et dans une certaine mesure les radios), il reste que la première est confuse et nécessite plus de précisions. En effet la subvention, jusqu’à l’heure où je parle, est de 400 millions comme les années antérieures, et nous n’avons pas connaissance de dispositions particulières concernant les lignes de crédits.

Toutefois, nous sommes toujours en discussion avec le ministre de la Communication pour voir dans quelles mesures des améliorations peuvent être faites pour aider les entreprises de presse à amoindrir le choc de la crise sanitaire.
Déjà, l’on peut se féliciter de la volonté exprimée par le gouvernement d’éponger les factures impayées des médias. Nous poursuivrons donc les échanges dans l’espoir de parvenir à des propositions concrètes.

De manière concrète, de quelle aide la presse privée a besoin, dans ce contexte ?

De façon concrète, nous avons clairement exprimé à notre ministre de tutelle, notre souhait d’une augmentation de l’enveloppe de la subvention à titre exceptionnel en utilisant, comme l’a affirmé le président du Faso, les lignes de crédits disponibles du Fonds d’appui à la presse privée (FAPP). Certains pays l’ont déjà fait et nous sommes convaincus que le Burkina aussi peut le faire.

En outre, nous avons sollicité l’apurement de la dette de l’Etat vis-à-vis de la presse. Cela est en voie de règlement si nous en croyons les promesses du grand argentier, le ministre de l’Economie et des Finances.
De même, nous sollicitons l’accompagnement de l’Etat pour la distribution des journaux dans les différentes localités du pays.

En ce qui concerne les mesures de protection des journalistes, qu’est-ce qui a été fait jusqu’à ce jour ?

Jusque-là, chaque organe se débrouille avec ses moyens de bord, même si de temps en temps quelques bonnes volontés essayent d’apporter quelques matériels de protection. Parfois, les journalistes se retrouvent contraints de prendre des risques pour accomplir leurs missions. Fort heureusement, nous n’avons pas encore de cas déclarés officiellement. Mais le risque est permanent !

Au cours de la réouverture de Rood-Woko, des images de journalistes attroupés ont fait le tour des réseaux sociaux. Avec cette maladie, ne vous donnez pas d’instructions aux journalistes qui vont sur le terrain ?

Cette image qui a fait le tour des réseaux sociaux montre à souhait le danger permanent pour les professionnels des médias. Parfois, ils sont obligés de repousser les limites de la distanciation sociale pour se retrouver dans une promiscuité dangereuse. A cette cérémonie, si l’un des protagonistes était porteur de la maladie, plusieurs journalistes seraient contaminés. Mais ce cas n’est pas isolé ; il montre le quotidien des reporters sur le terrain.

Ce n’est pas une question d’instructions. Je suis convaincu que tous les responsables d’organe de presse ont dû interpeller leurs reporters sur les risques et la nécessité de se protéger. Mais dans le feu de l’action, ces derniers ont tendance à privilégier la collecte de l’information aux mesures d’autoprotection.

Propos recueillis par Cryspin M. Laoundiki
Lefaso.net

Related posts

Leave a Comment