Choc entre tradition et religion à Loropéni : Surmonter les divergences par le dialogue et l’acceptation de l’autre

La commune de Loropéni a connu, courant avril 2020, des troubles qui ont secoué le vivre ensemble des communautés. Le calme revenu, les leaders religieux et les coutumiers prônent, aujourd’hui, l’acceptation de l’autre dans la différence, la retenue et la tolérance. Ils veulent consolider la cohésion sociale.

Loropéni, commune rurale de la province du Poni située à 42 km de Gaoua, chef-lieu de la région du Sud-ouest. Depuis 2009, elle est devenue mondialement célèbre. En effet, elle abrite les ruines de Loropéni, une forteresse inscrite dans la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

La commune de Loropéni, c’est une superficie de 1 906 km² qu’occupent 45 300 habitants (selon les données du recensement général de la population en 2006). Parmi ces habitants, certains pratiquent les religions modernes (dites importées également). D’autres ont préféré rester dans la pratique des us et coutumes de leur communauté d’origine : les pratiquants de la religion dite traditionnelle. Loropéni, à l’instar d’autres parties du Burkina, vivait harmonieusement la cohabitation entre les deux bords religieux.

Ruines de Loropéni

Mais le 17 avril 2020, Loropéni va faire l’actualité burkinabè et dans le mauvais sens. Un conflit vient troubler la paix qui y régnait. Le clan royal Gan et la communauté protestante s’affrontent. A l’origine de cette bagarre, l’exhumation d’un corps. La défunte, de son vivant, s’était convertie au protestantisme. Elle, qui est issue de la lignée royale. Le clan royal réclame le corps pour l’inhumation dans le caveau familial comme l’exige les us et coutumes de leur communauté. La communauté religieuse de la défunte ne l’entend pas de cette oreille et procède à l’enterrement du corps.

Le roi ordonne l’exhumation du corps pour le caveau familial. Après des tractations les deux parties se retrouvent face aux juridictions. Après audition, le roi et ses sujets sont mis aux arrêts pour profanation de tombe et violation de sépulture. Cet acte fut la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les conséquences sont regrettables : une dizaine d’églises protestantes saccagées et brulées, et des pasteurs contraints de quitter la localité pour préserver leur vie. Face à cette crise, les autorités judiciaires sont contraintes de libérer le roi gan et ses sujets pour un retour à l’accalmie.

Mais c’est finalement le 12 septembre 2020, que la royauté gan et l’Eglise protestante se sont réconciliées. Ensemble, elles ont procédé à la pose de la première pierre des églises protestantes détruites lors des échauffourées des 17 et 18 avril derniers. Les dégâts, eux sont évalués à 100 millions de Fcfa.

Eglises protestantes vandalisées lors du conflit entre protestants et communauté Gan (17 avril 2020)

Prévenir la survenue d’autres conflits du genre

Pour la résolution définitive de ce conflit communautaire, et pour prévenir la survenue d’éventuels antagonismes, les leaders religieux et les dépositaires des us et coutumes appellent à un respect mutuel de la conviction des uns et des autres. Selon le président des églises protestantes évangéliques du Burkina, pasteur Enoch Sib, de prime à bord les heurts, les chocs sont normaux entre communautés. Ce qui est qualifié de ‘’conflits’’. Le conflit est normal, il peut être négatif ou positif, ce qui traduit de la vitalité des deux groupes. Pour le pasteur Enoch Sib, le plus important est de transformer le conflit en quelque chose de positif. « Nous devons pouvoir vivre ensemble, se fréquenter, manger ensemble et accepter l’autre dans sa différence. Nous sommes d’une même patrie et nous devons être capable de surmonter nos divergences par le dialogue » insiste-t-il.

Pasteur Enoch Sib-Président des églises protestantes évangéliques du Burkina : « Ce qui nous unit est plus que ce qui nous divise… »

Du côté de l’église catholique, l’évêque du diocèse de Gaoua, Mgr Ollo Modeste Kambou pense que c’est un devoir de poursuivre la réflexion sur comment vivre un certain nombre de faits sociaux (funérailles, mariage, baptême) sans nier notre foi. « Pour éviter les chocs entre religieux et les garants de nos traditions, il faut non seulement maitriser son évangile et aussi les traditions pour qu’il y ait une cohabitation entre la foi et l’évangile (l’inculturation) et une rencontre harmonieuse entre les deux pour que le chrétien africain vive sa foi » a conseillé Mgr Ollo Modeste Kambou.

« Le travail d’inculturation est un travail de longue haleine et minutieux. Il a commencé avec des formes d’adaptation, d’accommodation, mais il doit évoluer plus que ça, au regard des traditions qui évoluent avec le temps, et nous devons vivre notre foi avec notre âme d’Africain », ajoute l’évêque du diocèse de Gaoua, Mgr Ollo Modeste Kambou. Il rappelle que la cohabitation avec les autres communautés doit animer tout chrétien à travers le dialogue, la réflexion, la tolérance de sorte à avoir une manière de vivre, un compromis avec la société, puisque le chrétien n’est pas hors de la société.

Journée de réconciliation – 12 septembre 2020 à Loropéni

La communauté musulmane est également soucieuse du bon vivre ensemble entre les communautés et pour cela l’iman du CERFI, Ismaël Tiendrébéogo rappelle les types de fraternité selon le Coran. « Nous avons deux types de fraternité : la fraternité humaine et la fraternité religieuse. Pour la fraternité humaine, nous sommes tous issus du même ancêtre, et l’Islam va plus loin en affirmant que toute la création humaine est la famille de Dieu, et la personne que Dieu aime le plus est celle qui est la plus utile à cette famille. A côté de celle-ci nous avons la fraternité religieuse qui consiste à s’attacher à son coreligionnaire ».

En outre, en cas de conflit, de mésentente, la justice doit être la boussole de tout musulman vis-à-vis de son prochain. Et de surcroit, le Coran dans son verset 6 sourate 108 nous dit : « Nous ne devons pas insulter les divinités que les autres adorent en dehors de Dieu parce que dans leur humilité, ils vont insulter le vrai Dieu. Donc nous devons laisser agir les autres sans porter de jugement » précise iman Ismaël Tiendrébéogo. Pour parvenir à ce vivre ensemble harmonieux, nous devons amener les gens à se parler, à comprendre la nécessité de la cohabitation.

« En cas de conflit entre communautés, il faut poser le problème avec objectivité, dépasser les émotions. Nous devons agir au nom de Dieu, si-t-elle est le cas, nous devons regarder froidement les choses en se posant la question : est-ce que j’ai tort ? Si oui, je fais un recul ; si non, je dois trouver les mots justes, le bon timing pour aller vers l’autre pour désamorcer les choses et ne pas laisser libre cours à l’orgueil des uns et des autres. Car, quand vous vous adressez à quelqu’un et vous le piquez dans son orgueil propre, du coup vous fermez la porte au dialogue et c’est difficile pour cette personne d’entendre raison » conseille iman Tiendrébéogo.

« Je suis le roi de tout le monde »

Les coutumiers s’inscrivent également dans cette dynamique de recherche de paix entre les communautés. Le 12 septembre dernier, lors de la journée de réconciliation entre communauté protestante et communauté gan à Loropeni, le roi Gan s’est adressé à la population en ses termes : « Je suis le roi de tout le monde. Que tu sois musulman, protestant, catholique ou animiste je vous appartiens et je ne ferai pas de différence entre les membres de ma communauté. S’il y a des incompréhensions, évitons les bras de fer et asseyons-nous pour discuter car nous sommes obligés de vivre ensemble ».

Le chef de terre de Gaoua Kpérlété Fréderic Hien : « Nos convictions religieuses ou coutumières ne doivent pas nous diviser si nous nous respectons mutuellement »

Dans la même dynamique le chef de terre de Gaoua, Kpérlété Fréderic Hien, fonctionnaire retraité, appelle les uns et les autres à la retenue. « Les incompréhensions ne manqueront pas dans notre vivre ensemble. Nous prions de façon différente mais nous cherchons le même Dieu. Et pour cela, je demande à tout un chacun de respecter l’autre dans ses convictions et d’éviter les jugements. Ainsi les vaches seront bien gardées ».

Boubacar Tarnaguida
Lefaso.net

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