Awa Fall Diop, ancienne ministre sénégalaise : « Le féminisme n’est pas une lutte contre les hommes, mais contre un système qui favorise les hommes »

Dans le cadre de la défense des droits de la femme à travers le monde, des structures féminines ont été créées pour mener la lutte. La plupart d’entre elles se réclament du féminisme. Ces derniers temps, beaucoup d’encre et de salive coule autour de cette idéologie, pour condamner ou pour soutenir. Pour mieux comprendre le féminisme, connaître ses origines et les objectifs visés, Lefaso.net a tendu son micro à Awa Fall Diop, féministe sénégalaise, ancienne ministre, spécialiste en genre et en construction de mouvements sociaux, facilitatrice et membre du Forum des féministes africaines. Lisez plutôt !

Lefaso.net : Qu’est-ce-que le féminisme aujourd’hui ?

Awa Fall Diop : Le féminisme, c’est la remise en question du patriarcat, sa déconstruction pour construire une société plus égalitaire. Une société où chaque être humain, homme et femme, peut jouir de la totalité de ses droits et de son humanité ; où chaque individu peut utiliser l’ensemble de ses compétences pour bénéficier de la totalité de ses droits. Je dis hommes et femmes, mais aujourd’hui les revendications féministes mettent l’accent sur les droits des femmes parce que ce sont elles, dans notre ère contemporaine, qui souffrent du déni de droits.

Il y a certes des droits qui ont été consacrés par la Déclaration universelle des droits humains et d’autres textes internationaux ou africains, comme le Protocole de Maputo, la déclaration solennelle des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine pour l’égalité entre les hommes et femmes en Afrique. Il y a aussi les politiques nationales pour l’équité et l’égalité de genre élaborées par les Etats. Mais malgré cela, les droits des femmes sont en souffrance dans leur effectivité.

Alors, être une féministe en 2021, c’est sortir de sa zone de confort sur les droits des femmes et aller à l’analyse de nos sociétés, qui sont régies par le patriarcat. Le patriarcat est un système dans lequel le pouvoir est attribué aux hommes, où il y a une hiérarchie qui met le féminin en dessous du masculin. C’est au regard de cette hiérarchie que certains droits des femmes sont bafoués. On trouve qu’il n’est pas important qu’une fille aille à l’école, qu’elle fasse de longues études. Que c’est dangereux qu’une femme soit riche sinon elle n’aura pas de mari, etc.

Donc il nous faut remettre en question ce schéma-là. Le féminisme n’est pas une lutte contre les hommes, mais c’est une lutte contre un système qui favorise les hommes. Et tout homme qui accepte cette domination masculine sur les femmes et toute femme qui accepte et défend cette domination masculine sur les femmes doit être rééduquée.

Nous avons besoin de pays africains puissants, de nations africaines fortes, d’une Afrique où les hommes et les femmes marchent ensemble et dans la même perspective. Parce que je le dis toujours, que ce soit la ceinture ou bien le pagne, ils sont attachés par deux mains. Ma perception et ma vision profonde est que l’Afrique doit marcher sur ses deux jambes qui sont les hommes et les femmes. Et quand l’une des jambes traine, c’est le développement de l’Afrique qui traine.

Actuellement, c’est la jambe qui représente les femmes qui traine. Et malheureusement il y a des femmes qui ne l’ont pas compris et qui s’attaquent aux autres femmes à cause de leur choix de maternité ou de non-maternité, d’identité et de sexualité. A ces femmes, je dis qu’elles doivent procéder à leur propre reconversion et se poser la question de savoir jusqu’où elles pourront aller dans ce combat de libération de l’Afrique.

Quand on parle de féminisme, il ne s’agit pas seulement de libération de la femme, parce que la libération des femmes est une strate dans un processus plus global, plus dynamique de la libération de nos nations, de la libération de notre terre-mère Afrique. Et ce combat-là mérite d’être mené, que ce soit une personne qui vit avec un handicap ou non, quelle que ce soit l’identité de genre ou l’orientation de la personne, qu’elle puisse vivre sa vie librement et sans contrainte, sans préjugé et apporter sa pierre à l’édification de notre chère Afrique. Pour moi, c’est ça le féminisme. Etre féministe et vouloir rester dans sa zone de confort, c’est fermer les yeux sur les vraies réalités africaines.

En quoi consiste le féminisme africain ?

Au niveau du Forum des féministes africaines dont je suis membre, nous avons élaboré la charte des principes des féministes africaines. Et nous pensons que c’est une insulte grave que de penser, de dire, de proférer que le féminisme n’est pas africain. Et j’invite toute personne qui s’intéresse au féminisme à faire la part des choses entre la théorie du féminisme et la pratique du féminisme.

Quand une théorie existe, c’est qu’elle est partie d’une pratique car on ne peut pas théoriser sur du néant. Une théorie, c’est la généralisation de diverses pratiques, dont on extrait les invariants et les éléments constants. C’est cela la relation entre la théorie et la pratique, car une théorie sans pratique n’existe pas. Et partant de là, effectivement c’est en Europe que la théorie du féminisme a été élaborée, et cela bien avant les suffragettes.

Déjà dans le mouvement ouvrier au moment du développement industriel en Europe, les conditions de travail des ouvrières avaient amené les femmes comme Rosa Luxembourg, Clara Zetkin à revendiquer les droits des femmes. Et même avant cela, il y a eu la Commune de Paris où les femmes ont pris des armes pour faire tomber la royauté et instaurer un système démocratique avec la révolution de 1789. En son temps, Louise Michelle, militante de la Commune de Paris, disait : « Si le prix de la liberté, ce sont des balles de plomb, nous, femmes, nous réclamons notre part ».

Quand la Commune de Paris a triomphé et qu’on a créé de la 1re République en France en excluant les femmes, elle a encore dit : « Autant les femmes sont montées à l’échafaud comme les hommes, autant les femmes ont droit à un siège au sein du gouvernement de la République ». Cela signifie que la lutte pour le droit des femmes, pour plus de participation des femmes dans les prises de décisions en ce qui concerne la vie de la nation et de leur vie personnelle, date depuis des siècles. Par la suite, d’autres femmes comme les ouvrières de Chicago ont revendiqué le droit à des congés de maternité et ont été sauvagement réprimées.

Donc toute personne qui date l’avènement du féminisme aux suffragettes, doit encore se documenter pour approfondir ses connaissances car l’origine du féminisme c’est bien avant les suffragettes. Et les suffragettes se sont justement appuyées sur l’ensemble de ces actions pour réclamer le droit de vote et cela a continué jusqu’en Afrique. Mais cela ne veut pas dire que le féministe est inconnu en Afrique.

Le féminisme en tant que théorie a été importé d’Europe, mais en tant que pratique de revendication de la place des femmes dans la société, en tant que pratique de revendication de nos propres choix de vie, il trouve ses racines profondes dans la tradition africaine. On peut citer par exemple la princesse Yennega, pour qui son père décidait d’un autre avenir, mais elle a choisi de vivre autrement, de façon libre, en adoptant une stratégie bien spécifique. On peut citer également les Amazones du Dahomey, qui ont occupé des fonctions traditionnellement masculines en Afrique.

On se rappelle la prêtresse Alin Sitoye Jaata au Sénégal et plein d’autres encore. Ce que ça signifie, c’est qu’être féministe en 2021 en Afrique, c’est travailler dans la droite ligne de nos ancêtres féministes, de ne pas insulter nos ancêtres en passant, en disant que le féminisme vient de l’Europe. Et c’est clairement dit dans la charte des principes de féministes africaines que ce serait une grave insulte à nos ancêtres féministes de ne pas reconnaître leur contribution à la dynamique des revendications des femmes pour occuper la place qui leur revient. Et en tant que féministe africaine, je revendique ces ancêtres, je revendique leurs actions.

Comment expliquez-vous cet acharnement médiatique contre les féministes africains ?

Cet acharnement n’a pas commencé aujourd’hui. Des femmes ont payé de leur vie pour défendre les droits des femmes, pour qu’il y ait des femmes libres. En Guinée Bissau, Titina Sila avait pris les armes contre les Portugais. Il y avait même dans le camp du PAIGC des hommes qui ne voulaient pas que les femmes prennent les armes, mais elles ont pris les armes pour participer à la lutte et elles ont été les premières victimes. Ces exemples sont légion.

Awa Fall Diop, féministe sénégalaise, ancienne ministre, spécialiste en genre et en construction de mouvements sociaux

Il y a Alin Sitoye Jaata au Sénégal ; elle a revendiqué la place des femmes et a lutté contre la colonisation, elle a été déportée au Mali où elle est morte. Ses restes sont toujours à Tombouctou. Cet acharnement ne date pas d’aujourd’hui, parce que chaque fois qu’il y a eu oppression, il y a eu la résistance et les personnes qui ont résisté, on a voulu les broyer. Cela parce que c’est une lutte entre deux projets de société. C’est une confrontation entre un projet de société qui veut que les femmes restent à la maison confinées, ignorantes, ne participent à rien, soient soumises ; contre un autre projet de société qui veut que les femmes vivent la totalité de leur humanité, qui voudrait que les hommes et les femmes marchent ensemble côte à côte dans la société pour la construire ensemble.

Ce sont ces deux projets de société qui se confrontent. Et le projet de société qui veut rétrograder se sent en danger et donc est le plus violent pour ne pas mourir. Et quand on se trouve en danger, on pense qu’il faut se défendre d’une manière violente. Cependant, il ne s’agit pas d’une lutte entre les femmes et les hommes, parce que, aussi bien dans le camp féodal que dans le camp des féministes, il y a des hommes et des femmes. Généralement, on préfère s’attaquer à des femmes féministes et ce sont d’autres femmes qui se réclament féministes qui le font, alors qu’elles ne le sont réellement pas.

Elles arborent l’étiquette féministe pour s’attaquer à d’autres femmes et à d’autres féministes et en réalité, elles ont des objectifs cachés. Par contre, les hommes qui s’attaquent aux féministes le font à visage découvert, ils se réclament féodaux ouvertement. Donc il est temps que les féministes s’organisent. Il est donc urgent que des féministes, hommes et femmes, se mettent ensemble pour faire face. Sinon les avancées, certes insuffisantes, que nous connaissons aujourd’hui seront en danger et ce que nous voulons faire changer va perdurer : la pauvreté, le manque d’éducation, l’accès difficile aux soins, les violences basées sur le genre, l’oppression des femmes… et ce n’est pas cela qui fera le bonheur de nos nations.

Avez-vous l’impression que la femme africaine est prête pour le féminisme ?

Il y a des femmes et des hommes qui sont prêt-e-s à cela, tout comme il y a en a qui ne le sont pas. Maintenant, il s’agit pour nous de renforcer notre camp. On n’est pas nécessairement féodal parce qu’on est homme, tout comme il ne suffit pas non plus d’être une femme pour être féministe. Etre féministe, c’est avoir une vision de ce que doit être l’Afrique, nos pays et la famille demain ; de ce que doit être la position des hommes et des femmes dans la société. C’est cela être féministe. Ce n’est pas être femme, mais c’est de porter une vision progressiste, une vision d’avancement de l’humanité où les femmes et les hommes jouissent de droits égaux.

L’homme africain est-il prudent face à l’avancée du féminisme ? Pourquoi ?

Il y a des hommes africains qui sont féministes, de grands hommes et beaucoup d’ailleurs. Les Présidents Thomas Sankara, Nelson Mandela, étaient des féministes, ainsi que Abdoulaye Wade, Sékou Touré. Tous les présidents qui ont fait faire à leur pays des bonds importants pour l’avancement des droits des femmes, ce sont des présidents féministes parce que faire faire un bond important à un pays, c’est faire faire un bond important aux femmes de ce pays, aux femmes qui sont marginalisées, qui sont les moins éduquées, les plus pauvres, etc.

Quand on dit que le pays est pauvre, cela signifie que les femmes sont pauvres ; quand le taux de scolarisation du pays est très faible, c’est que les femmes ne sont pas scolarisées ; quand on dit que le taux d’accès aux soins est très faible, c’est que les femmes n’ont pas accès aux soins. Prenons le cas de nos pays, là où il y a eu des points d’avancement, c’est là où on a eu des hommes et des femmes qui, la main dans la main, ont fait progresser le pays. Mais dans un pays où on veut tirer la société en arrière en prétextant les traditions, il faut savoir que ce sont de faux arguments et qu’une tradition est toujours datée.

Quand on parle de traditions, il faut toujours dire de quelle période il s’agit car chaque tradition en a remplacé une autre. Nous devons prendre ce qui est bon et ce qui est progressiste dans les traditions d’avant, afin d’en construire de nouvelles, plus dynamiques. Il y a des traditions de démocratie, des traditions de solidarité, des traditions de partage, des traditions d’humanité. Et l’humanité, c’est d’accepter que hommes ou femmes, quels que soient nos choix de vie, nous sommes toutes et tous à l’image de Dieu.

Comment faire le tri de ce qui est bon pour l’Afrique dans le féminisme mondial ?
Les personnes qui disent que les féministes veulent vivre comme les Européennes sont des analphabètes du féminisme. Des personnes qui parlent du féminisme sans savoir de quoi elles parlent. Je leur demande de lire la charte des principes des féministes africaines. Le féminisme au plan mondial n’est pas un bloc monolithique ; et dans cette charte, nous disons que nous analysons notre contexte de vie et d’intervention en tant qu’Africaines, c’est-à-dire en tant que personnes dont la trajectoire historique est marquée par l’esclavage, la colonisation et la néo-colonisation. Il y a des revendications que nous posons qu’une femme française n’a même pas besoin de poser, parce qu’étant dans des contextes de vie différents.

Mais il y a des points que nous partageons comme le régime patriarcal de nos sociétés. Maintenant, comment le patriarcat se manifeste ? Quels sont les mécanismes de reproduction du patriarcat selon les contextes ? C’est à partir de cette analyse que nous, femmes africaines, disons que la couleur de notre peau est un élément de notre oppression, que l’on soit homme ou femme. Aujourd’hui, que ça soit les Arabes, les Blancs, quand ils nous voient, beaucoup d’entre eux-elles nous regardent comme des personnes ignares, des sous-êtres. Et ce combat contre le racisme est porté aussi par le féminisme africain. Un combat que nous héritons de nos ancêtres qui ont lutté contre l’esclavage, la colonisation et pour l’indépendance de nos pays.

Indépendance qui, jusqu’à présent, n’est pas totale parce qu’il y a encore des relations de dépendance entre beaucoup de pays africains et leurs anciennes colonies. Et ce combat pour la libération totale de l’Afrique, en tant que féministes africaines, nous le portons, parce que nous disons que nous, femmes, nous ne pourrons être libérées tant que nos nations ne sont pas libérées. Et cela ne veut pas dire que nous allons attendre que nos nations soient libérées pour revendiquer en faveur de notre propre libération au sein de nos sociétés. Donc il y a cette articulation entre la dimension individuelle et la dimension de nos communautés ; et nous avons pleinement conscience qu’aujourd’hui, le néolibéralisme dans lequel nous vivons à l’ère du capitalisme réformé est aussi un élément d’oppression des femmes. On vit dans des conditions où le travail des femmes est moins payé que le travail des hommes, etc. C’est pour dire que nous sommes partie prenante du féminisme mondial, mais nous avons des revendications qui nous sont spécifiques à cause de la trajectoire de nos nations, de ce que nous avons vécu ; et il y a des revendications que nous partageons avec les autres féministes.

Un dernier mot ?

Je lance un appel aux jeunes femmes et jeunes garçons de se réapproprier notre histoire, de se réapproprier la place des hommes et des femmes dans nos sociétés. Cela ne veut pas dire que dans nos sociétés précoloniales tout était rose, mais cela veut dire qu’il y a des situations positives et des mécanismes positifs que nous avons perdus.

J’appelle les jeunes filles et les jeunes garçons à se réapproprier le féminisme en se réappropriant les luttes que nos ancêtres ont menées pour plus de droits, de liberté et d’autonomie. Notre histoire n’a pas été écrite par nous, nous devons apprendre à la relire et la réécrire en mettant en exergue ces hommes et surtout ces femmes qui se sont battues et ont donné leur vie pour défendre les droits des femmes.

Propos recueillis par Judith SANOU
Lefaso.net

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