Amidou Sawadogo, docteur en économie à propos du F CFA : « Il faut savoir négocier un divorce stratégique avec la France »

Docteur en économie, option finance, Amidou Sawadogo est Maître assistant et enseigne l’économie monétaire et financière à l’Institut burkinabè des arts et métiers (IBAM). Il intervient à l’UFR/SEG, université Joseph Ki-Zerbo. Dans l’interview ci-contre accordée à Kaceto.net, il revient sur la décision des chefs des chefs d’Etat de créer l’ECO en 2020 et attirent l’attention sur certains pièges qui pourraient faire capoter le projet.

Les chefs d’Etat des pays membres de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest ont décidé lors du sommet tenu le 29 juin à Abuja, de lancer la monnaie commune en 2020, un projet qui date de 1983. En tant qu’économiste, comment réagissez-vous ?

J’ai une réaction positive parce que c’est un projet que les Africains attendent depuis assez longtemps et cela après des échéances avortées. A présent, les chefs d’Etat se sont entendus sur une échéance, c’est à dire 2020 pour la création de l’ECO. D’aucuns pourraient penser que c’est un projet prématuré, mais pour moi, il faut y aller, même s’il y a des questions à régler. Le plus important, c’est la volonté politique et pour le reste, je pense que les chefs d’Etat se donneront les moyens de réussir l’échéance. Et même si cette échéance n’est pas respectée, je suis convaincu que dans un futur proche, l’Eco verra le jour.

Beaucoup d’Africains restent sceptiques quant à la réussite du projet. 
Ont-ils tort ?

Ce qui compte, ce sont les moyens que les chefs d’Etat vont se donner pour réussir le projet. Les techniciens sont assez sceptiques sur l’échéance 2020 au regard des critères techniques qui sont des critères de convergence : masse salariale par rapport aux recettes, niveau de la dette et du déficit des Etats, etc. Ce sont des critères qui sont valables et applicables dans tous les espaces monétaires. Si vous prenez les Etats-Unis ou l’Union européenne, sont les mêmes critères qui ont prévalu à la création de ces ensembles, mais ils n’ont pas attendu de régler tous les critères avant que la monnaie ne voit le jour. Par exemple, en 1999, tous les pays européens n’étaient pas du même niveau, mais l’euro a été lancé ; c’est donc la volonté politique qui compte.

Il y a quand même un écart de développement économique entre les pays de la zone CEDEAO. Est-ce raisonnable de faire monter un club de troisième division en première division d’un coup ?

C’est bien caricaturé, mais si on prend le cas de l’Union européenne, il y avait beaucoup d’écart de développement entre l’Allemagne, la France par rapport à l’Italie et la Grèce. Mais pour réussir le pari d’une union monétaire, il faut des moratoires, le temps pour certains Etats de travailler davantage à régler tel ou tel critère avant d’intégrer la zone monétaire. 
Sur le critère de déficit budgétaire, c’est difficile de corriger ça toute suite ; pareil pour sur la masse salariale par rapport aux recettes. Pour le Burkina, la masse salariale représente 55% des recettes alors que les normes imposent 35%, voire moins. Cela permet d’avoir un budget d’investissement pour booster la croissance alors que nous sommes dans un budget de consommation. Si on exige du Burkina et d’autres pays de respecter ce critère toute suite, ce sera très difficile. Il faut se donner des périodes de grâce afin que les Etats comblent leurs lacunes et donner la chance au projet de réussir.
L’inflation aussi est un critère à prendre en compte, mais c’est beaucoup dans la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC) que ce problème se pose. C’est en cela que la BCEAO a réussi sa mission qui est de maîtriser l’inflation, même si certains la critiquent, lui reprochant de n’avoir réussi que la maîtrise de l’inflation alors que ce critère n’est pas l’objet unique d’une banque centrale. Elle doit aussi lutter pour qu’il y ait de la croissance.
Dans une union monétaire, les pays peuvent travailler à s’accorder les violons sur les critères de convergence, même si au départ, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Au final, ça doit converger. Ce qui est important de souligner, c’est que si on doit attendre que tous les pays respectent ces critères avant d’aller à la monnaie commune, il faut encore qu’on se donne 20 ans !

Reste que les échanges économiques et commerciaux entre les pays de la zone CEDEAO sont faibles…

C’est exact ! Les critères véritables d’une union monétaire, ce sont aussi et surtout les échanges intra-communautaires, et sur ce point, l’espace CEDEAO a des insuffisances : moins de 15% des échanges ! Il faut donc travailler à résoudre ce problème et assurer la stabilité extérieure de la zone de sorte à empêcher un pays d’en sortir après y être entré parce que cela peut créer des déséquilibres comme on a vu avec le Mali qui a quitté le FCFA avant d’y revenir. Je suis d’accord avec certains présidents qui redoutent une instabilité dans nos Etats, pour la simple raison que vous déclarez vouloir créer une zone monétaire, la théorie économique prévoit qu’il peut y avoir une instabilité.

Vous dites que si Ouattara va bien, le CFA va bien. Que voulez-vous dire exactement ?

Vous avez compris que ce n’est pas en termes de santé ! Alassane Ouattara entretient d’excellentes relations avec le France et a une autorité au niveau de la BCAEAO où les travailleurs se gardent de donner leur avis sur le F CFA. Si Ouattara dit que le F CFA va bien, la BCEAO se positionne sur la même appréciation et c’est difficile pour les techniciens de dire le contraire. Il exerce actuellement une grande influence dans la zone UEMOA et hors mis Tabley Dacourey, il se dit que qu’Alassane Ouattara aurait activement participé à la désignation de chaque gouverneur. C’est donc un privilège qu’il voudra garder dans la zone CEDEAO, ce qui est de bonne guerre, mais il devrait comprendre que les générations ont changé et les gens ne pensent plus comme ceux de sa génération. Et puis, avec le Nigeria et le Ghana, le président ivoirien ne peut plus avoir la même influence parce que nous serons dans un ensemble plus vaste avec le Nigeria qui occupe plus de 50% de l’économie.

Ce qui intéresse beaucoup d’Africains, c’est de savoir quel sera le lien entre l’Eco et l’Euro. Que leur répondez-vous ?

Avec l’avènement de l’Euro, on pensait que le F CFA allait être décroché de la monnaie européenne, parce qu’il n’y a pas de raison de continuer avec ce grand rassemblement. Mais la France a pu négocier avec ses amis européens pour qu’on rattache toujours le 
F CFA à l’Euro via le trésor français et c’est passé comme une lettre à la poste ! 
On peut donc imaginer facilement que même dans un grand ensemble comme la CEDEAO, la France voudra avoir une voix consultative dans le conseil d’administration de la future banque centrale et jouer un rôle dans la politique monétaire. 
Je note qu’après le sommet des chefs d’Etat, le président ivoirien est allé directement à Paris où il a été reçu par son homologue français, Emmanuel Macron. Il a ensuite déclaré que les pays d’Afrique de l’Ouest qui respectent les critères de convergence devront se prononcer ensemble pour savoir s’ils adoptent dès 2020 l’Eco comme monnaie commune. Cette déclaration me surprend parce qu’elle aurait pu être faite par un dirigeant de pays membre de la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO) [NDLR ; regroupement des pays d’Afrique de l’ouest hors UEMOA]. Car, pour les pays membres de l’UEMOA, il n’y a aucune raison de ne pas adhérer à une monnaie commune puisque nous l’avons déjà et ils savent les avantages à être ensemble. Sauf s’il y a des intérêts politiques cachés, cette déclaration est incompréhensible. 
J’insiste dessus, il se peut que la France veuille toujours rester dans les négociations et si Ouattara fait cette déclaration depuis Paris, c’est peut-être le signe d’une stratégie de négociation. On fait semblant de refuser une chose et en coulisses, on négocie parce qu’on sait que les chefs d’Etat sont habitués à des compromis et c’est qui est peut-être en train de se passer. Je n’en sais rien, mais quelqu’un qui contrôle une monnaie depuis des décennies voudra toujours avoir un regard dans la gestion de cette monnaie même s’il y a des évolutions. 
Vos lecteurs doivent le savoir aussi ; en théorie économique, il y a ce qu’on appelle le seigneuriat associé à une émission monétaire. Le pays qui fabrique la monnaie a aussi un droit de prélèvement sur cette monnaie et en l’espèce, la France prélève des droits sur le F CFA mais je suis incapable de vous ce que ça représente.


Quel pays pourrait accueillir le siège de la banque centrale de l’ECO ?

C’est sans doute un sujet qui est débattu par les chefs d’Etat et la réponse est à la fois politique et économique. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’avec 40% de la masse monétaire de l’UEMOA, la Côte d’Ivoire a toujours occupé le poste de gouverneur de la BCEAO. Et même quand notre compatriote Justin Barro a assumé l’intérim en 2007 en remplacement de Charles Konan Banny nommé premier ministre de Côte d’Ivoire en 2005, certains avaient pensé qu’on allait lui permettre de faire un deuxième mandat, mais la Côte d’Ivoire a refusé pour la raison simple qu’elle voulait contrôler la monnaie. Dans l’espace CEDEAO, le Nigeria à lui seul représente plus de 50% de l’économie et on peut penser qu’il voudra héberger le siège de la banque centrale et occuper le poste de gouverneur.

Les consommateurs de la zone Franc étaient habitués à une parité fixe avec l’Euro. Qu’est-ce qui va changer si les chefs d’Etat adoptent un régime de change flottant avec l’ECO ?

Cela va apporter beaucoup de changements et il faudra s’en habituer. Les prix des biens de consommation vont changer en permanence parce que la monnaie ne sera plus soumise à un régime de change fixe. Un produit peut coûter plus cher demain ou après-demain et les consommateurs devraient s’habituer à faire leurs courses en tenant compte de cela. Ce qui au passage, va amener les gens à s’intéresser à l’économie !
Oui, il faut s’habituer à la variation des prix ; les magasins peuvent afficher des prix élevés en péréquation comme tente de le faire la SONABHY avec le prix du carburant à la pompe. C’est plus facile pour les monopoles (train) ou les oligopoles (compagnies de télécommunications) de mener une telle politique, mais en revanche, ce sera très difficile pour les vendeurs de cacahuètes. Si les prix des biens exportés sont élevés, cela peut inciter les gens à consommer local, ce qui n’est pas mauvais pour l’économie nationale.
Mais l’avantage d’avoir une monnaie commune, c’est que le consommateur ne sera plus obligé de changer la monnaie pour faire les courses et cela va contribuer à intégrer les économies des pays membres

Que deviendra le fameux compte d’opération ?

Si on décroche avec l’euro, ce compte n’aura plus de sens et les avoirs qui y sont logés peuvent, soit être purement et simplement retirés, soit être utilisés pour acquérir des biens d’équipements ou, pourquoi pas, rembourser des dettes.

Pensez-vous vraiment que la France va accepter facilement de restituer le contenu de ce compte ?

Quand vous décidé de retirer vos avoirs sur votre compte en banque, c’est en toute liberté que vous le faites et la France ne peut pas nous refuser ça. C’est aux Etats africains de savoir instaurer des rapports de forces avec la France et négocier un divorce stratégique avec elle. Parce que si les Etats africains réclament leurs avoirs qui sont sur le compte d’opération, la France est obligée de s’exécuter. Mais en retour, elle peut aussi demander le remboursement immédiat des dettes que les Etats ont contacté auprès d’elle, surtout celles qui sont arrivées à échéances ! Dans les mécanismes de la finance, on fait les compensations et le plus grand débiteur paie à l’autre ; on solde les comptes et celui qui doit le plus, paie le reliquat. 
A mon avis, la France n’a pas trop à gagner à agitant le remboursement de la dette et c’est aux Africains de savoir négocier les termes du futur partenariat. Malheureusement, ceux qui négocient actuellement avec les France ne rassurent pas beaucoup d’Africains

Vous disiez plus haut que la BCEAO a réussi à maîtriser l’inflation. Mais à quoi sert cette politique anti-inflation s’il n’y a pas de croissance ?

En fait, la politique monétaire actuelle profite à des gens comme le montre Kako Nubukpo, l’ancien ministre togolais qui tient un discours musclé sur le F CFA. Pour lui, la politique monétaire actuelle profite aux gens fortunés, car quand vous avez une certaine quantité de F CFA, vous connaissez automatiquement l’équivalent en Euro ou en Dollar. Vous savez ce que vous pouvez en faire dans les pays occidentaux. Certains dirigeants africains n’ont pas que des comptes dans leurs propres pays, mais aussi à l’étranger, et si vous avez une monnaie dont la convertibilité est garantie, ils savent ce que leurs avoirs peuvent leur permettre de faire : acquérir des biens, prendre des participations dans le tour de table de certaines sociétés, etc. 
En réalité quand on parle de crise financière, les pauvres ne sont pas concernés puisqu’il faut avoir des pièces pour parler de la valeur de la monnaie. La BCEAO a réussi à stabiliser la valeur de la monnaie, mais cela ne favorise pas la croissance. Or, la monnaie est quand même créée pour servir les hommes et une banque centrale doit aussi répondre aux aspirations des masses populaires. C’est vrai que la maîtrise de l’inflation est l’objectif principal d’une banque centrale, mais il faut aussi accepter un minimum d’inflation pour générer de la croissance. Personne n’enseigne de faire de la super inflation, mais on sait que toute banque centrale qui mène une politique visant à faire de la croissance doit aussi faire face à l’inflation. Les indicateurs ne sont donc pas seulement économiques.

Que deviendront les salariés de la BCEAO ?

Si on se met ensemble avec la ZMAO, les travailleurs de la BCEAO n’auront plus forcément les mêmes postes ils seront employés par la nouvelle banque qui a besoin de leur expertise ; peut-être pas tout le monde, et certains trouveront des postes ailleurs et ceux qui avaient été envoyés par leur pays, reviendront prendre leur poste dans leur pays d’origine ; ceux qui y sont allés par leurs compétences, ne manqueront pas de postes ; il n’y aura pas de travailleurs qui vont se retrouver au chômage pour ça et les banques locales auront besoin d’eux, notamment dans les représentations nationales de la banque centrale. 

Le Sénégal qui abrite le siège de la BCEAO risque de perdre gros en cas de délocalisation de la banque centrale…

Il me semble évident que si la banque centrale est délocalisée, il y aura une partie de la masse salariale qui va se délocaliser également. Mais rien n’est encore décidé. Certains économistes entrevoient déjà une juxtaposition : le siège de la banque centrale de la BCEAO peut être à Lagos ou à Accra, avec quelqu’un qui fera office de vice-président à Dakar et qui s’occupera de la fraction zone UEMOA. Les pays de la ZMAO se retrouveront aussi de leur côté avec un gouverneur central. Il est vrai que ces derniers sont moins préparés que les pays de l’UEMOA, mais comme le dit Adam Smith, les agents économiques peuvent toujours s’accorder pour trouver quelque chose par la négociation.

Les peuples européens avaient été consultés par référendum pour l’adoption de l’Euro. Pour l’Eco, on a l’impression que c’est une affaire des élites….

Vous avez raison ! J’ai le sentiment qu’on sous-estime les peuples et les chefs d’Etat pensent encore pouvoir gouverner avec les gens de leur génération, ce qui est une erreur d’appréciation. Je pense que la crise qui a secoué le Burkina en 1998 était d’une grande ampleur, plus grave que celle de 2014. Mais en 1998, on n’a pas pu faire partir le président Compaoré, parce qu’à l’époque, il a su trouver les moyens pour rester.
Du coup, en 2014, il croyait que la crise était moins grave et a peut-être minimisé la gravité des événements. Lui et son entourage ont pensé qu’il suffisait d’une intimidation pour que les gens rentrent chez eux. La génération de 2014 était autre chose et plus déterminée que celle de 1998. On connait la suite. Si on veut avoir une monnaie solide, les dirigeants doivent avoir les peuples avec eux et tenir compte de leurs opinions. 
Dans cette affaire, si la Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Ghana se mettent d’accord, la monnaie sera créée même sans l’avis des autres. Ces derniers verront d’ailleurs l’intérêt pour eux d’avoir la monnaie commune que sans. En termes de marché, c’est plus viable de conquérir le marché nigérian que le marché de l’ensemble des autres pays de la CEDEAO ; c’est la première puissance économique du continent devant l’Afrique du Sud en terme de PIB nominal, mais l’Afrique du Sud passe devant en terme de PIB par habitant. 
Mais malgré le poids des trois pays réunis dans l’espace CEDEAO, il est nécessaire d’associer les peuples dans les grandes décisions comme celle de la création d’une monnaie. Voyez ce que les activistes anti-FCFA ont apporté dans le débat sur cette monnaie ! A mon avis, ce serait une erreur de vouloir aller vers l’échéance de 2020 sans les peuples.
Kaceto.net

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