Accusation de connivence avec les terroristes : Le CICR met fin à la polémique et donne plus d’explication sur ses missions

Au cœur d’une certaine actualité dans les médias et réseaux sociaux suite à l’article du média Valeurs Actuelles, le CICR est sorti de son silence, pour réaffirmer la non-reconnaissance des allégations portées contre lui. Lefaso.net est allé à la rencontre du Chef de délégation du Comité international de la Croix-Rouge, Laurent Saugy pour comprendre et éclairer la lanterne des uns et des autres sur le mandat, le modus operandi et les activités cette organisation humanitaire à part entière. Cet entretien a été une bonne opportunité d’avoir une meilleure compréhension du mandat et du mode opératoire de cette organisation certes particulière mais combien noble et importante dans un contexte national, régional et même mondial marqué des situations de violence ou de conflit.

Lefaso.net : Que fait le CICR dans le sahel Burkinabè

Laurent Saugy : Le CICR est au Burkina depuis 2006 de manière permanente. Et c’est en 2006 que le gouvernement et le CICR ont consolidé leur dialogue par un accord de siège afin qu’il puisse mener des activités humanitaires comme dans les quatre autres pays du sahel. Ces activités placent les personnes affectées par les situations de violence au centre de leur préoccupation que ça soit les personnes déplacées et/ou celles qui ont besoin d’assistance humanitaire. Par exemple en 2019, l’augmentation du nombre des déplacés a suscité une énorme préoccupation, ce qui a contribué au renforcement de leurs opérations humanitaires.

Le CICR œuvre dans le domaine de la santé en particulier en soutien aux infrastructures existantes, de l’eau et de l’assainissement. Des services sociaux qui sont très importants dans une région du monde qui est affectée par les chocs climatiques. La dimension des personnes détenues est très importante pour le CICR dans tous les pays du Sahel que ce soit au Mali, au Niger, au Tchad, au Burkina Faso ou en Mauritanie. Et cela se passe en interaction avec les autorités. Au Burkina, le CICR pour assister les personnes privées de liberté est en interaction avec le ministère de la justice et l’administration pénitentiaire.

Le CICR est également en mode soutien au gouvernement Burkinabè dans la lutte contre la pandémie du Covid -19. Il soutient le Burkina en ce qui concerne les infrastructures pénitentiaires et aussi dans le domaine de la santé. Aucune organisation au Burkina Faso ne peut à elle seule répondre aux besoins énormes des populations déplacées. Donc le CICR est un contributeur significatif dans les régions du Nord, du Sahel, du Centre-Nord et de l’Est. Son rôle est fournir des vivres et des non-vivres (matériels de ménage essentiels) aux populations déplacées. À cela, le CICR ajoute un volet santé animale qui vise à vacciner le cheptel qui fait partie des principales sources de revenue de ces populations.

Pourquoi avoir attendu longtemps avant de répondre publiquement aux accusations portées contre le CICR au Burkina Faso ?

L’article en question quand il est paru, nous a pris par surprise étant donné que ce média n’avait pas pris soin de contacter le CICR au préalable que ce soit au Burkina ou à Paris. Le CICR comme organisation neutre, impartiale souvent discrète tient à ne pas se lancer dans une quelconque polémique stérile. Nous sommes apolitiques, ne prenons pas part à des polémiques à source communautaire ou ethnique. Et vous savez bien que les polémiques ce n’est pas ce qui manque dans le monde actuel.

Ceci dit, dès la sortie de l’article qui est effectivement incriminant, nous avons pris langue avec le média concerné de manière confidentiel qui est le mode d’action privilégié du CICR. D’abord de manière informelle puis courant la semaine dernière de manière tout à fait formelle. Par ailleurs nous avons pris langue avec certaines autorités burkinabè avec qui on travaille depuis plusieurs années. Elles ont nous montré leur compréhension et apporté leur soutien. On n’a pas été inactif.

Le monde des médias en ligne, des médias sociaux étant ce qu’il est, il y a eu un regain d’attention avec plusieurs reprises de l’article et des commentaires sur ces médias en ligne au Burkina et ailleurs. Ces commentaires ont ajouté de l’incompréhension et certains commentaires ont été violents. Ce qui dénote en particulier une incompréhension totale de la légitimité du CICR, de son mandat et de sa crédibilité. Raison pour laquelle j’ai tenu à recevoir lefaso.net afin de donner quelques détails pour apporter des précisions et des clarifications sur nos missions dans le monde et en particulier au Burkina Faso.

Le CICR ne se reconnaît pas dans cet article pourquoi ?

Le CICR comme une organisation neutre, impartiale doit parler avec tous les acteurs de la violence. Certains au travers de cet article laissent entendre que cette neutralité prend la forme d’échange ou de monnayage avec certaines entités non étatiques. Ce qui est absolument contradictoire au CICR de par ce qu’il est. C’est très fâcheux et très blessant si je songe à tous mes collaborateurs. Aujourd’hui le CICR au Burkina Faso, c’est à peu près 120 personnes dont une centaine de burkinabè. J’ai personnellement été extrêmement blessé par le fait que le travail de mes collègues burkinabè qui ont choisi la voie strictement humanitaire qu’offre le CICR, soient traités de cette manière dans un média quel qu’il soit.

Le CICR, je répète, à un mandat conféré par la communauté des états. Le CICR est une entité très particulière, nous ne sommes pas une ONG. Le CICR est mentionné dans le Droit international humanitaire (DIH) notamment dans les 4 Conventions de Genève qui ont été signés par tous les États du monde y compris le Burkina Faso. Le mandat du CICR, l’existence même de l’entité est y décrit.

Lorsque cet article nous dessine comme une ONG que nous ne sommes pas, qui pactise avec des parties au conflit, cela est aux antipodes de ce qu’on est. En 2006, quand le gouvernement du Burkina Faso signait cet accord de siège pour le CICR, c’est en pleine reconnaissance de ce qu’on est et surtout de ce qu’on n’est pas. Voilà pourquoi on ne se reconnaît pas du tout dans cet article. Mais je me demande quel est le motif d’offrir au grand public une telle différence de ce qu’on est et ce qui est décrit. Et cela reste un mystère en ce qui me concerne.

Connaissez-vous ceux qui ont entrepris cette démarche à travers cet article pour saper votre travail ?

C’est une hypothèse mais alors pourquoi étant donné que notre unique préoccupation ce sont les personnes affectées par les situations de violence et c’est aussi çà la neutralité. C’est la neutralité surtout des victimes affectées par les violences et les conflits. C’est ce qui est notre centre de gravité. Quiconque veut saper notre légitimité, notre reconnaissance, soyons clairs, notre capacité à répondre aux besoins des personnes affectées, vous allez me permettre de ne pas comprendre une telle démarche avec de pareils écrits au vu des besoins humanitaires au Burkina Faso et dans les pays du sahel.

Est que le CICR parle avec les terroristes ?

Le CICR parle avec tous les acteurs de conflit et de violence comme je le disais tout à l’heure mais sur la base du droit international humanitaire (DIH). Tout acte de terreur est une violation du droit international humanitaire. Le droit international humanitaire ne mentionne pas le terme de « terroriste ». Par contre, tout acte de terreur est en contradiction avec le DIH et par définition avec le principe d’humanité.

Nous utilisons le terme d’acteur armé ou partie au conflit ou tout acteur qui a une influence sur le sort d’une personne ou d’une communauté affectée par des situations de violence et de conflit. Le CICR aujourd’hui dans le monde parle avec 465 groupés armés non étatiques. Ce qui correspond à notre connaissance à peu près aux trois quarts des groupes armés non étatiques qui ont un impact sur le sort des personnes affectées par des situations de conflit.

Ce qui correspond pour le CICR à 42 délégations comme la nôtre dans le monde où nous devons effectivement chercher à entrer en contact avec ces groupes armés, au même titre que l’on entre en contact avec les entités étatiques. Nous le faisons pour deux raisons principales, la première est effectivement une question de proximité, d’accès direct aux personnes affectées. Plus facile à dire qu’à faire. Donc de façon à accéder conséquemment aux personnes affectées et d’assurer la sécurité de nos propres équipes. De s’assurer qu’ils peuvent aller dans les régions les plus directement affectées.

Au Burkina, le CICR ne peut pas se promener comme il veut, qui serions-nous si c’était le cas. L’accès de certaines zones reste extrêmement compliqué.
D’ailleurs c’est ce que le droit humanitaire international nous demande de faire. . Ce n’est pas un CICR qui s’improvise mais un CICR qui reste accroché à ce qu’il est et au mandat qui lui a été conféré. Voici le cadre dans lequel nous travaillons. Au Burkina Faso, je confirme que le CICR fait la même chose c’est-à-dire il tente de prendre langue avec des acteurs armés non étatiques. Nous ne pactisons pas avec eux contrairement à ce qui est sous-entendu dans l’article.

Nous essayons de prendre langue avec certains groupes armés non étatiques au Burkina parce que nous voulons selon notre mandat apporter de l’assistance humanitaire à ces personnes qui sont dans le besoin. Voici notre objectif et c’est ce que le droit international humanitaire demande. Et tout individu ou entité qui a la capacité d’influence pour nous permettre d’avoir l’accès humanitaire aux personnes affectées, c’est notre obligation de prendre langue avec cette personne.

Le CICR à travers cet article n’exprime-t-il pas un problème de communication sur ses activités ?

Dans tous les pays dans lesquels on travaille, la communication sur le déroulement de nos activités, de comment on effectue notre travail occupe une place de choix. Cela fait partie de nos activités mais on se rend compte aujourd’hui plus que jamais que c’est n’est jamais assez. Il suffit effectivement d’un ou deux commentaires pour balayer ces années de diffusion du droit international humanitaire. Nous devrons trouver un autre équilibre entre notre visibilité et le maintien de notre confidentialité.

Expliquer comment on travaille çà ce n’est pas confidentiel et il est essentiel qu’on le fasse. Mais je suis convaincu que le CICR à lui seul ne peut pas parler de son apport en matière de réponse humanitaire. Il faut absolument que ceux qui ont signé la convention de Genève ainsi que la communauté diplomatique et la société civile fassent leur part. Pour le CICR, dire ce qu’on fait, être beaucoup plus visible dans ce qu’on fait, expliquer comment on le fait n’est pas contradictoire avec le dialogue confidentiel. Ce dialogue confidentiel existe et est très robuste avec les autorités burkinabè.

Vous dites êtres neutres, qu’est-ce que cela signifie ?

La neutralité c’est de ne pas prendre part à toute controverse politique, à une négociation intercommunautaire, ne pas commenter qui a raison ou qui a tort si ce n’est en matière d’agissement en fonction du droit international humanitaire. Nous sommes une organisation apolitique. C’est cela être neutre, être intermédiaire neutre.

Être neutre ne veut pas dire être indifférent et c’est vraiment essentiel de le comprendre. S’il y a une convention ou un cadre juridique aujourd’hui qui est tout sauf indifférent, c’est le droit international humanitaire.

Conséquemment, le CICR n’est pas indifférent et mieux il place la victime ou la personne affectée (blessé de guerre, prisonniers, personne besoin de santé etc.) au centre de ses activités. Nous ne sommes jamais neutres vis-à-vis d’une victime, nous sommes du côté de la victime et c’est le point central de notre mandat. Je mentionne encore qu’être neutre est l’unique façon pour une organisation comme le CICR de mettre au centre de toutes actions le principe d’humanité et le principe d’impartialité.

Est-ce que le CICR est une ONG ?

Le CICR n’est pas une ONG, le CICR émane du droit international humanitaire dont ses conventions ont été ratifiées de manière universelle. Le CICR n’est pas non plus une organisation intergouvernementale comme les Nations Unies par exemple. Par contre c’est vrai qu’à l’origine, le CICR, lorsqu’il a été fondé il y a plus de 150 ans aujourd’hui a été fondé sur le droit suisse mais l’aspect international du CICR en fait une entité sans doute unique, tout à fait particulière et qui n’est pas une ONG. La manière dont le CICR a bourgeonné avec un tel mandat fait de lui une entité unique.

Est-ce que les accusations portées contre le CICR ont eu un impact sur son dialogue avec les autorités gouvernementales ?

Pas à ma connaissance. Si je me réfère au nombre de réunion que j’ai eu de manière formelle ou informelle depuis le 4 août 2020, parution de l’article et au regard de la poursuite de nos activités que ce soit dans le Nord ou dans l’Est et même dans la capitale, le CICR a continué à promouvoir le droit international humanitaire auprès des membres des forces armées qui seront bientôt déployés sur le terrain.

Si je songe à notre travail à Kaya avec la réhabilitation d’un centre de santé au secteur 6 qui avance bien, c’est plutôt positif de même que la poursuite de nos activités de fourniture de biens essentiels de ménage et de vivres. La semaine dernière, 1400 ménages à l’Est ont reçu des non-vivres. Ceci avec une opération d’évacuation médicale qui a été organisée dans l’Est sur l’hôpital de Fada mais aussi sur l’hôpital de Ouagadougou avec le support du CICR il y a quelques jours. Tout cela montre que le CICR poursuit ses activités et moi je ne constate aucun signe de refroidissement.

Que pouvez-vous dire pour rassurer que le CICR travaille au Burkina pour apporter son soutien aux personnes affectées de violence et non-autre chose ?

Le CICR d’aujourd’hui est le même qu’hier et celui demain donc il n’y a pas de raison qu’après 150 ans ou 160 ans d’existence que le CICR soit différent. Le CICR fait ce qu’il dit et pas autre chose. Il n’est pas autre chose que ce que lui confère son mandat et ce que le DIH lui demande d’être. Donc je veux rassurer tous les burkinabè que lorsque le CICR s’inscrit dans un sentiment d’humanité et de solidarité pour toutes les personnes affectées par la situation de conflit et de violence, c’est ce qu’il fait conformément à son mandat. Il n’a pas d’agenda caché et travaille en transparence avec tous les acteurs concernés. Je réitère mes propos en disant que le CICR est une organisation strictement humanitaire, neutre, indépendante et impartiale.

J’aurais aimé que le média auteur de l’article accusateur nous approche pour comprendre ceci.

Propos recueillis par Issoufou Ouédraogo
Lefaso.net

Related posts

Leave a Comment