A Djerba, en Tunisie, le tourisme terrassé par le Covid-19

La chute du nombre des vacanciers ravive les critiques sur la gestion économique du pays.
Une plage de Zarzis désertée par les touristes, le 3 août 2021, Tunisie. DOCUMENT LE MONDE

Que c’est triste Djerba quand les touristes ne viennent plus. Dans ce coin longtemps béni de la Tunisie, le spleen emporte artisans, commerçants et hôteliers. Certains tournent en rond dans leurs boutiques ou dans leurs lobbys comme des derviches découragés. Cette année encore, le Covid-19 a empêché les vacanciers du globe de se couvrir d’« or bleu », comme le veut la formule dans ce petit pays du Maghreb, moins gâté en richesses naturelles que ses voisins algérien et libyen. Selon le commissariat régional au tourisme, Djerba et Zarzis – cité balnéaire située non loin de l’île – ont attiré 180 000 visiteurs de janvier à juillet. L’an dernier, la province avait comptabilisé plus de 300 000 vacanciers contre… 1,2 million en 2019.

« C’est douloureux. C’est la pire année pour Djerba. Une époque sombre, pour ne pas dire noire », confie Jalel Eddine Henchiri, propriétaire de deux hôtels – dont un fermé – et vice-président de la Fédération tunisienne de l’hôtellerie (FTH). La saison 2021 est plus plombée encore que celles qui ont suivi la révolution de 2011 – qui fit tomber la dictature de Zine El-Abidine Ben Ali – ou les différents attentats qui endeuillent le pays depuis 2002. « En trente et un ans, je n’ai jamais vu ça. Jamais. C’est la catastrophe, soupire Ahmed (prénom d’emprunt), un quadragénaire qui tient avec son frère un magasin de vêtements au cœur de Houmet Souk, dans le nord de l’île. Un jour, tu vends, dix jours tu ne vends pas. » Pour survivre et payer le loyer du local, les deux hommes dépendent désormais des virements que leur adresse leur père installé en France.

Un secteur vital abattu par le Covid-19

Le Covid-19 a eu raison d’un secteur vital dans cette partie de la Tunisie et qui représente 14 % du produit intérieur brut (PIB). En 2019, il employait à Djerba 12 000 personnes, et indirectement 36 000 autres, sur les 160 000 habitants que comptent l’île et ses environs, selon le commissariat régional au tourisme. Cette année, les chiffres ont été divisés par trois.

Djerba est une terre acquise à Ennahda, comme une grande partie du sud de la Tunisie. Mais le parti islamiste compte aujourd’hui ses soutiens. Le 25 juillet, dans la foulée du coup de force du président Kaïs Saïed, son local situé à Houmet Souk a été brûlé. Mais, pour Hosni Djemmali, le fondateur du groupe Sangho – dont l’hôtel amiral de Zarzis a dû fermer en septembre 2020 –, les racines de la colère sont profondes : « Ennahda, au pouvoir depuis la révolution, n’a rien fait pour le tourisme et a toujours été hostile à cette industrie. L’Etat n’a pas voulu investir et la Tunisie a perdu des parts de marché dans cet univers mondial et ultra-concurrentiel. »
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Pour autant, « les crises sanitaire et politique sont une opportunité pour changer de modèle », veut croire Jalel Eddine Henchiri. Les professionnels réfléchissent à proposer un peu moins de formules « all inclusive » pour mieux monter en gamme, aller vers des marchés de niche comme le camping, le clubbing ou le tourisme durable. « Aujourd’hui, explique Hichem Mahouachi, le commissaire régional au tourisme de Djerba-Zarzis, tout le monde est dévoré par l’envie de partir en vacances. Il faut surmonter la crise pour anticiper la reprise. »

Pour y arriver, il compte profiter du sommet de la francophonie, organisé à Djerba les 20 et 21 novembre, pour commencer à rénover une partie des 139 hôtels (89 sont actuellement ouverts). Les rues de Houmet Souk sont déjà en train d’être goudronnées. « 30 % des employés du secteur touristique sont déjà vaccinés », assure M. Mahouachi, dans un pays où, selon la Banque mondiale, 8 % de la population est complètement vaccinée et moins de 15 % a reçu une première dose. Et, du 4 au 6 août, 2 000 autres doivent recevoir un sérum anti-Covid. Objectif : proposer aux touristes un label « Djerba safe ».

16 heures à Midoun, dans l’est de l’île. Pas grand monde dans les rues. L’ennui a remplacé les touristes. Mais, face à cette crise sans précédent, certains commerçants s’accrochent. « Je reste ouvert. Je suis obligé : je ne peux pas savoir à quelle heure va venir le client », lance, dans un grand sourire solaire, Ali Chafai, 69 ans. Depuis trente-deux ans, il tient avec la même passion – et une solide résilience – la galerie La Bédouine. Il n’a pas vendu un tableau depuis un mois et demi, mais le plus important est de maintenir en vie le sens de l’accueil. D’autres n’ont pas eu sa patience et ont préféré tirer le rideau. Ces derniers mois, les panneaux « à louer » ou « à vendre » se sont multipliés sur les devantures des magasins.

Mohamed Tahbet, 44 ans. Pendant vingt-cinq ans, il a chef cuisinier dans un trois étoiles à Zarzis. Après avoir perdu son emploi en septembre 2020, il est devenu cultivateur. le 3 août 2021, Tunisie. DOCUMENT LE MONDE

La crise a également poussé certains à changer de métier. C’est le cas de Mohamed Tahbet, 44 ans, dont vingt-cinq comme chef cuisinier dans un trois-étoiles à Zarzis. A Amra Jadida, village situé dans les terres brûlantes du gouvernorat de Médenine, ce père de trois enfants est en train d’arroser son champ. C’est un cousin qui lui a suggéré de s’occuper de ces dix hectares. « J’ai perdu mon emploi en septembre 2020. Quand j’ai commencé à travailler ici en février, il n’y avait rien. J’ai investi une partie de mes économies et je suis devenu cultivateur », confie-t-il.
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L’ancien cuisinier a appris sur le tas. Avec l’aide de « M. Google » et de quelques ouvriers agricoles, il a récolté « deux tonnes d’oignons et quatre de pastèques » et assure même aujourd’hui se verser un salaire équivalant presque à son ancienne rémunération : près de 1 000 dinars, soit 300 euros, un montant plus élevé que le salaire moyen, fixé à 700 dinars. Il n’y a pas de secret : « J’ai donné de l’eau à mes plantes, je les ai taillées, je les ai suivies. Voilà pourquoi elles me donnent tant, explique-t-il. Depuis la révolution, a-t-on investi dans le peuple ? Dans le pays ? Non, c’est pour cela qu’on n’a rien. »

Mustapha Kessous(Djerba et Zarzis (Tunisie), envoyé spécial)

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