30 et 31 octobre 2014 : « nous étions dans une situation de survie », Boubacar Sanou député CDP

A l’orée du 6e anniversaire de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 au Burkina Faso, des acteurs de la vie politique nationale de l’époque qu’Infowakat.net a interrogé dans le cadre d’une série d’interview font une introspection de leurs actions. En passant par les péripéties de ces journées. Boubacar Sanou (BS) député du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) de la province des Banwa en 2012, parti au pouvoir en son temps, actuellement secrétaire à l’organisation dudit parti, fait son introspection. Lisez !

Infowakat : Que vous rappelle les dates des 30 et 31 octobre 2014 ?

Boubacar Sanou (BS) : Merci beaucoup de nous donner l’occasion de revenir sur ces évènements qui ont marqué l’histoire de notre pays. Effectivement, nous avons connu ce qu’on a appelé l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014.  Personnellement, j’étais en déplacement jusqu’au 29 octobre 2014. J’ai rejoint Ouagadougou le 29 octobre après un périple un peu fastidieux. J’étais à Bobo Dioulasso, toutes les routes étaient barrées, j’étais obligé de passer par Dédougou, Koudougou, Kokologho, pour rejoindre Ouagadougou, vraiment très difficilement. Lorsque nous avons rejoint Ouagadougou, il se trouvait qu’il y a l’hôtel Splendid et un hôtel qui jouxtait l’ex-Assemblée nationale qui avaient été réquisitionnés par le gouvernement pour y loger les députés de l’ex-majorité. J’y ai passé la nuit comme tous les députés membres de cette majorité. Le lendemain matin, lorsque nous nous sommes retrouvés dans la salle de notre groupe parlementaire avec le président de notre groupe parlementaire Alain Yoda, nous étions toujours en train de discuter sur l’opportunité ou non de voter cette loi.  C’est dans ces discussions que nous avons été informés, moi personnellement j’ai été informé par un officier de gendarmerie du fait que le dispositif sécuritaire qui était au niveau de la Place des nations venait de céder et par conséquent, eux ils n’étaient plus en mesure d’assurer notre sécurité et il me demandait d’informer les députés qui étaient avec moi pour que nous puissions déjà évacuer les lieux. Chose que nous avons faite. Immédiatement j’ai informé les députés qui étaient avec moi et nous avons décidé de quitter les lieux. Nous sommes passés par l’arrière-cour, il y avait une porte entre l’hôtel indépendance et l’ex-Assemblée nationale et nous sommes passés par là-bas, passer par la résidence de Djibril Bassolé. Après, je suis revenu là-bas pour aider un certain nombre de parlementaires que nous avons, avec l’appui d’éléments de la gendarmerie, pu exfiltrer jusqu’à la résidence de ce qu’on appelait la résidence de Chantal Compaoré à Koulouba, et de là-bas, la gendarmerie les convoyait à la gendarmerie nationale jusqu’autour de 15 heures-16heures. Nous avons donc rejoint la gendarmerie autour de 16 heures. Lorsque nous sommes arrivés, j’ai trouvé que pratiquement tout le gouvernement était là-bas ; le Premier ministre, le président de l’assemblée et tous les autres. Et j’ai préféré quitter les lieux par l’entremise de certains amis, parents des forces de défense et de sécurité et je me suis retrouvé à Tampouy chez un ami où j’ai passé la nuit. Le 27 octobre 2014, j’avais déjà fait quitter le domicile par ma famille et le 30 octobre 2014 aux alentours de 10 heures, mon épouse m’a appelé pour m’informer qu’elle vient d’être informée par les voisins comme quoi on était venu incendier notre domicile. Nous avons pris cela comme cela se devait. Le lendemain, je suis revenu chez moi à la maison, et effectivement j’ai trouvé que tout avait été pillé, brulé et nous avons essayé de trouver un autre domicile par le biais de certains parents et amis où nous sommes restés pendant trois mois le temps de trouver une solution définitive à notre question d’hébergement.

Infowakat.net : Alors que représente les 30 et 31 octobre pour vous ?

BS : Nous la prenons comme étant une étape qui survient dans la vie d’une nation, dans la vie d’un homme politique. Il y a pire qui peut arriver, la mort même peut arriver dans la carrière politique. Donc pour nous, c’est le moindre mal. C’est des péripéties de la vie d’une nation. Les violences physiques et morales, les destructions matérielles, financières peuvent arriver. Il appartient à chacun de faire son introspection et de ne pas voir en cela un mal absolu. C’est une étape que nous avons acceptée.

Infowakat.net : Comment avez-vous vécu ces 2 jours ?

BS : Nous étions dans une situation de survie. Chacun cherchait à protéger sa tête, à se protéger. Donc il n’y avait aucune action. La seule action était de savoir si on était en vie, les camarades, les membres de la famille étaient en vie. Ce jour, lorsque j’ai trouvé les plus hautes personnalités de notre pays assises à même le sol à la gendarmerie, cela m’a beaucoup touché. Immédiatement, j’ai cherché à quitter les lieux parce que je ne voulais pas assister à cette détresse humaine.

Infowakat.net : Hier vous en portez les séquelles ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

BS : Psychologiquement, je pense qu’avec la famille les enfants, on s’est remis. Matériellement, je pense que souvent c’est toute une vie qu’on met souvent à terre. Vous avez 20-25 ans de votre carrière qui partent en fumée un beau matin. C’est difficile de pouvoir vous rattraper en 5 ou 6 ans. C’est vrai qu’il y a toujours ces difficultés matérielles que nous vivons. Mais nous pensons que nous avons pu en tout cas surmonter certaines étapes qui nous permettent de vivre comme un burkinabè normal.

Infowakat.net : Comment appréciez-vous le sacrifice que vous avez consenti à cette époque ?

BS : Pour moi, il n’y a pas de plus important pour un homme que son pays. Et moi je pense que si c’est le prix à payer pour que le peuple burkinabè ou que le Burkina Faso soit un pays encore meilleur, c’est le sacrifice que moi je dois payer pour que mon pays se retrouve dans la paix, se retrouve dans la démocratie véritable, ce n’est pas trop cher payé. Par rapport à mon pays, je ne suis qu’un élément insignifiant et par rapport à cette vision, je pense que le bien matériel et tout le reste c’est juste des biens ; au-delà de ça, il faut reconnaitre aussi que pendant cette période, il y a des burkinabè qui ont perdu la vie, donc lorsque vous voulez faire une échelle des valeurs, par rapport à la vie humaine aux biens matériels on préfère la vie humaine. Pour le moment je pense que c’est des prix à payer et je pense que quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse je pourrai surmonter cette étape où à un moment donné de l’histoire de l’évolution, mon pays se souviendra que peut être j’ai subi un tort à un moment et faire une réparation. Dans tous les cas si le Burkina se porte mieux, c’est tant mieux.

Infowakat.net : Avec recul, quelles leçons tirez-vous de ces évènements ?

BS : Nous avons peut-être surestimé le rapport de force parce que nous venions de sortir des élections de novembre 2012 et pour nous 22 mois après nous avions donc cette légitimité, cette légalité pour procéder aux opérations qu’on voulait faire. Mais avec le recul, je pense que force est de reconnaitre que nous avons peut-être été imprudents, nous avons peut-être été très suffisants et cela a dû peut-être conduire à ce que nous avons appelé l’insurrection. Et si on doit reprendre, je pense que nous tous nous reconnaissons que même si c’était légal c’était inopportun. Si c’était à refaire, je pense que les premiers acteurs en passant par les seconds poteaux comme nous autres on allait réfléchir par deux fois avant de prendre une telle initiative.

Infowakat.net : Pensez-vous que les évènements des 30 et 31 octobre 2014 étaient bénéfiques pour l’histoire du Burkina ou ont simplement mis le pays en retard ?

BS : le 31 octobre 2014 c’est comme le 3 janvier 1966. C’est une date marquante qui a vu un changement de régime et le départ d’un homme qui a fait 27 ans à la tête de ce pays. Ce n’est pas une date à négliger, c’est une date importante que ce soit du côté des insurgés ou des non insurgés. C’était l’aboutissement d’un rapport de force entre certaines forces politiques. Qu’on le veuille ou pas c’est une date à inscrire dans les agendas, dans les calendriers de notre pays.

Infowakat.net : A présent, quel est votre degré d’engagement ?

BS : j’ai été formaté dans la politique. Pour ceux qui me connaissent depuis mon secondaire savent que je suis un politique. Cela fait que les vicissitudes de ma carrière politique ne peuvent pas avoir raison de mon engagement. Pour moi, ce sont des étapes normales dans la vie d’un homme politique. Qu’il y ait des hauts et des bas, des échecs, cela n’a aucunement entamé mon engagement politique, au contraire je demeure encore plus que jamais convaincu que le champ politique mérite d’être labouré par des acteurs qui ont une certaine vision, une manière de voir les choses. Je demeure convaincu que quoi qu’on dise les acteurs politiques demeurent les principaux moteurs du développement d’un pays et je veux y apporter ma contribution, raison pour laquelle je suis toujours dans le champ politique. Je suis encore candidat aux élections législatives dans ma circonscription électorale. Tant que le Burkina aura besoin de moi, et tant que mes forces me permettront je pense que je continuerai à servir ce pays.

Infowakat.net : Les autorités actuelles ont-elles été à la hauteur des aspirations de l’insurrection ?

BS : D’un regard partisan, même si vous posez la question aux insurgés, ils vous diront que les actions des autorités sont aux antipodes de leurs attentes. C’est un régime qui, nous pensons a ramené le Burkina 30 ans en arrière. De par les actions qui ont été posées, de par tout ce que nous observons, nous pensons que c’est le pire régime en terme de compétence que ce pays ait connu. Nous sommes convaincus que les insurgés, partagent cette conviction qu’il faut forcément un changement pour que ce pays puisse se porter mieux.

Infowakat.net : Quelles sont vos préoccupations actuelles ?

BS: Nous avons comme préoccupation la sécurité, lorsque vous voyagez tant que vous n’êtes pas arrivés à destination, ni vous ni ceux que vous avez quitté ou vous attendent ne sont tranquilles. La deuxième question c’est la question de la réconciliation, qu’on le veuille ou pas aujourd’hui il faut reconnaitre que le tissu social s’est beaucoup dégradé et il faut travailler à raccommoder cela. Enfin, il nous faut la relance économique.

Mariam Ouédraogo

Infowakat.net

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